Avant l'ouverture du musée, les amis proches se souviennent de Pierre Bergé

Ce jeudi 28 septembre avait lieu l'inauguration du dernier grand projet de Pierre Bergé : l'ouverture du Musée Yves Saint Laurent Paris. Nous avons demandé à des experts de la mode qui l'ont très bien connu d'évoquer cette grande légende de la mode.

Pierre Bergé - AFP

Didier Grumbach, président d'honneur de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode :

« Ce qui est intéressant à propos de Pierre Bergé, c'est que quoiqu'il ait décidé d'entreprendre, il le réussissait. Dans les médias, comme collectionneur d'art, en lançant du caviar français - ce furent toujours des succès. Et, évidemment, le plus grand succès fut la création d'une superbe maison comme Saint Laurent. Yves Saint Laurent serait-il devenu célèbre sans Pierre Bergé ? A mon avis, non. Il était primordial.

Nous avons travaillé ensemble pendant presque vingt ans, à partir de 1965, quand il est venu me demander de produire leur première collection de prêt-à-porter, la ligne qui devint ensuite Rive Gauche. En fait, j'ai refusé et quand il m'a demandé pourquoi, j'ai répondu : "On ne devient pas l'unique fournisseur d'une marque qui n'a qu'une seule boutique". Je pensais que c'était réglé, mais j'ai ouvert France Soir et découvert que Pierre Bergé leur avait dit que nous étions ses fournisseurs. Je l'ai donc rappelé le lendemain matin et il m'a répondu : "Ne vous inquiétez pas, vous allez vous en sortir". Ce que je crois que nous avons fait. »

Ralph Toledano, Président de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode :

« Pierre Bergé était à la fois un esthète, un entrepreneur visionnaire et intuitif, un homme de conviction et un grand philanthrope. Sa passion pour les arts et la culture a fait de lui un collectionneur émérite, tant en matière de peinture qu'en objets d'arts, un passionné d'opéra - il a dirigé l'Opéra de Paris dans les années 1990 -, de littérature - c'était un grand bibliophile - et de théâtre - il fut un temps propriétaire du théâtre de l'Athénée avant de le céder à l'État.

Il a défendu avec passion et succès de grandes causes comme la reconnaissance de l'homosexualité et la recherche contre le Sida, et se trouva souvent à l'avant-garde dans la défense des minorités opprimées. C'est sans recherche de retour qu'il mit son argent au profit de la création, de l'art et de la culture. Etant originaire du Maroc, je suis très sensible à ce qu'il y entreprit, notamment à Marrakech et à Tanger. 

Mais pour nous, gens de mode, son nom est d' abord indissociable de l'oeuvre d'Yves Saint Laurent, avec qui il a formé le plus brillant duo de l'histoire de la mode. Pierre Bergé fut la cheville ouvrière du succès commercial colossal de la Maison Yves Saint Laurent. La façon dont il accompagna Yves Saint Laurent, la protection qu'il lui donna, le respect profond - outre son amour - qu' il lui témoigna, fut un tel exemple pour notre profession que l'expression "trouver/rechercher son Pierre Bergé", quand on parle d'un créateur, est entrée dans notre langage courant.

Il oeuvra aussi considérablement pour l'ensemble de notre métier durant sa présidence de la Chambre Syndicale du Prêt-à-Porter des Couturiers et des Créateurs de Mode - c' est lui qui, dans les années 1970 associa les nouveaux talents du prêt-à-porter aux grands couturiers - par la création de l'IFM et du grand prix de l'ANDAM, et par son lobbying permanent auprès des pouvoirs publics.

Durant sa longue maladie, il fut d'un grand courage, tout en façonnant l'image et la trace qu' il voulait laisser de lui, en n'hésitant pas parfois à réécrire l'histoire à son avantage ! On ne saurait cependant omettre des traits de caractère que beaucoup lui ont reproché : malgré son attachement proclamé à la liberté et à la justice, il lui est fréquemment arrivé de se comporter comme un chef de clan, un autocrate, portant des attaques cruelles contre ses détracteurs, reconnaissant lui-même la parfaite mauvaise foi dont il était capable.

Nul n'est parfait et il faut prendre Pierre Bergé "en bloc", ce caractère entier lui donna aussi la force d’accomplir une œuvre de vie aux multiples facettes. »

Musée Yves Saint Laurent

Pascal Morand, président exécutif de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode :

« J’ai eu la grande chance de travailler avec Pierre Bergé durant vingt ans, lorsque je dirigeais l’Institut Français de la Mode, qu’il a fondé et présidé dès son origine. En faisant sa connaissance, j’ai immédiatement été frappé par la profondeur de sa vision, par sa grande culture, par la précision de son propos et par la force de son engagement. Ma perception ne s’est jamais démentie, bien au contraire.

Travailler avec lui était simple, agréable et stimulant. Sa vision était profonde car elle allait bien au-delà des simples faits pour saisir ce qui importait in fine. Sa culture était très large et il importait pour lui qu’elle fût transversale. C’est l’art et la création dans tous les domaines qu’il situait en haut de la pyramide. Du goût et pas des goûts, aimait-il à dire.

Il chérissait la précision, les phrases ciselées et les actions claires, était l’ennemi du vague, du flou et du consensus mou où le sens s’égare, n’hésitant pas à les pourfendre sans ambages. Manet et pas Monet, disait-il pour illustrer cette intime conviction. Son engagement était sans limite, dans la mode comme dans bien d’autres domaines. Il savait que l’innovation a souvent du mal à se frayer un chemin et que son avènement requiert une détermination sans faille. Ainsi, le musée Yves Saint Laurent peut-il voir le jour, conférant à l’œuvre d’Yves Saint Laurent l’immuabilité qui sied aux très grands artistes. »

Anthony Vaccarello, directeur artistique d’Yves Saint Laurent :

« C’est avec une grande émotion que j’ai appris le décès de Pierre Bergé. Il m’a accueilli avec bienveillance dès mon premier jour chez Saint Laurent. Ses conseils et son soutien m’ont toujours guidé. Je suis infiniment triste qu’il ne puisse assister à l’ouverture des deux musées à Paris et à Marrakech auxquels il tenait tant. C’est un grand homme de la culture française qui nous quitte. »

Francesca Bellettini, présidente-directrice générale d’Yves Saint Laurent :

« Monsieur Pierre Bergé a toujours été un précurseur. Il croyait en l’importance de la créativité. Il a toujours pensé que l’art, la mode et la culture pouvaient changer des vies et changer notre façon de vivre. Il a fondé avec Monsieur Yves Saint Laurent cette maison unique, en mettant la créativité au coeur de celle-ci. La créativité est fondamentale et croire en elle est la clé du succès. Monsieur Pierre Bergé était un homme inspirant pour moi. Il avait confiance en son instinct. Il s’est battu pour ce en quoi il croyait. Il est resté fidèle à lui-même en créant et en soutenant de très nombreuses activités culturelles et éducatives. Cet héritage extraordinaire est l’ADN de la Maison et nous sommes honorés et reconnaissants d’avoir la chance de porter ses valeurs et son esprit dans le futur. Toutes mes pensées vont vers ses proches et sa famille. »

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