Delphine Arnault (LVMH Prize) : « La mode n’est pas un sprint mais un marathon »

Vendredi 16 juin sera un grand jour pour Delphine Arnault, qui révélera le vainqueur du dernier LVMH Prize, récompense dont elle est l’instigatrice et qui s’est bâti une importante renommée. Elle prononcera le nom du vainqueur au sein du bâtiment signé Frank Gehry de la Fondation Louis Vuitton, sur une scène où l’entoureront Karl Lagerfeld, Nicolas Ghesquière et Marc Jacobs.

Initiative de Delphine Arnault, le LVMH Prize est le plus haut prix décerné par le monde de la mode. De plus, en seulement quatre années, il est aussi devenu le plus médiatique.

Delphine Arnault - LVMH

Delphine est l’aînée des cinq enfants de Bernard Arnault, CEO et actionnaire dirigeant de LVMH. Il ne s’agit pas seulement de la plus grande société de France, en termes de capitalisation, mais également un remarquable rassemblement de marques englobant mode, luxe, parfum, vins fins et retail haut de gamme. Si le luxe mondial a une "Première Famille", c’est sans aucun doute les Arnault.

Née à Lille en 1975, Delphine a fréquenté l’EDHEC, la London School of Economics (à l’instar de JFK et Mick Jagger), et a officié durant deux ans chez McKinsey & Company avant de rejoindre LVMH. D’abord chez Christian Dior et plus tard chez Louis Vuitton ; tout en élevant sa fille Elisa avec son compagnon, l’entrepreneur Xavier Niel. Réservée mais bénie d’un sourire chaleureux, Delphine a acquis auprès de divers talents tels John Galliano, Raf Simons, Jacobs et Ghesquière un point de vue unique sur le fonctionnement des grands designers. Elle est considérée par beaucoup comme la cheftaine scout de LVMH.

De fait, nous avons rencontré Delphine pour une interview exclusive sur le LVMH Prize et sa façon de gérer habilement carrière, renommée et famille.

Fashion Network : D’où est venue l’idée du Prix LVMH ?
 
Delphine Arnault : En tant que leader de notre industrie, il est de notre responsabilité d’identifier les talents de demain, et de les aider à se développer. C’était le point de départ de la création du prix il y a quatre ans. Et c’est formidable de voir le prix grandir, d’année en année. De voir son évolution, et de le voir acquérir une très forte notoriété. C’est un projet passionnant !
 
FNW : Pourquoi avoir mis en place deux niveaux de jury ?
 
DA : Nous avons reçu cette année plus de 1200 dossiers. C’est énorme. On a sélectionné 21 créateurs présentés - dans ce qu’on appelle le showroom où l’on organise les demi-finales - à un grand nombre d’experts et de professionnels de la mode. Il peut s’agir de stylistes (Carine Roitfeld, Marie-Amélie Sauvé…), de journalistes (Suzy Menkes, Godfrey Deeny, Tim Blanks…), de maquilleurs (Pat Mc Grath, Peter Philips), de photographes (Patrick Demarchelier…), d’acheteurs de grands magasins et multimarques (Sarah Andelman, Linda Fargo, Carla Sozzani…)… Différents intervenants qui peuvent aider les jeunes créateurs dans leur carrière. En deux jours, ils rencontrent une cinquantaine de personnes majeures dans notre industrie qu’ils n’auraient pas forcement eu l’opportunité de rencontrer. Ou en tout cas pas en deux jours ! Leur travail est exposé à un grand nombre d’acteurs clef. Et même s’ils ne figurent pas parmi les finalistes, cela leur permet de gagner en notoriété, de nouer des contacts importants. La persévérance est aussi un élément important du prix. Par exemple, Jacquemus avait postulé une année, mais n’avait pas gagné, et a reçu, l’année suivante un prix spécial. Marques’ Almeida également. Cela montre que la mode n’est pas un sprint, mais un marathon, et qu’il faut vraiment y travailler tous les jours de façon constante. C’est en persévérant que l’on réussit.
 
FNW : Et pourquoi avoir un second jury composé de grands designers ?
 
DA : Je trouve que l’on a chez LVMH les meilleurs créateurs du monde. Entre Karl (Lagerfeld), Nicolas (Ghesquière), Marc (Jacobs), Phoebe (Philo), JW (Anderson), Humberto (Leon) et Carol (Lim) … Ce sont vraiment des créateurs incroyables ; ils travaillent tous entourés d’équipes de jeunes designers. Karl a d’ailleurs débuté sa carrière en gagnant un prix. Donc qui mieux qu’eux pour évaluer et juger les jeunes créateurs ? C’est comme quand Chtchoukine a découvert l’œuvre de Picasso, si on prend un exemple dans le monde de l’art. C’est Matisse qui lui a recommandé de regarder l’œuvre de Picasso, le qualifiant de « majeur ». C’est la même chose chez les créateurs : l’œil d’un créateur décèle immédiatement le talent. Regardez Christian Dior : dans ses équipes il y a eu Yves Saint Laurent, Pierre Cardin, Marc Bohan. Ces directeurs artistiques sont les plus à même pour repérer les créateurs de demain. 
 
FNW : Comment percevez-vous le millésime de cette année ?
 
DA : Je crois qu’il reflète vraiment l’air du temps. Il y a cinq femmes parmi les finalistes, et nous en sommes très fiers. Il y a en outre deux Français, une Anglaise, un Syrien... Et du point de vue des créations, il y a des designers qui font des collections pour homme, femme, ou unisexes…
 
FNW : C’est donc un prix à vocation internationale ?
 
DA : Le prix LVMH est un prix Digital. Le jeune créateur fait la démarche de postuler en ligne. Nous partons du principe que tout le monde aujourd’hui a accès à un ordinateur et peut donc postuler. Nous voulions que le prix soit global et il est donc ouvert à toutes les nationalités. Il faut simplement avoir entre 18 et 40 ans, et avoir eu au moins deux collections commercialisées en prêt-à-porter homme ou femme.
 
FNW : Tout le monde parle de l’importance du mentoring. Quelle est l’approche de LVMH dans ce domaine ?
 
DA : Pour le LVMH Prize, le gagnant remporte 300 000 euros. Mais, au-delà de ça, ce qu’il y a de plus important à mon sens, c’est que pendant un an (et même au-delà), le créateur aura une équipe dédiée chez LVMH pour l’accompagner, répondre aux questions qu’il peut avoir sur le pricing, la production, le développement de nouvelles lignes, la protection de son nom, la comptabilité, le lancement de parfums, d’accessoires, de chaussures... Car les créateurs ont souvent de toutes petites équipes et se retrouvent à devoir également gérer la production, les achats et la trésorerie.
 
FNW : La mode avait-elle selon vous besoin d’un nouveau prix ? Est-ce la raison pour laquelle ce prix tient d'une construction si différente ?
 
DA : C’était une façon, de tendre la main aux jeunes. C’est le seul prix qui soit vraiment international, global. Et cela reflète bien notre époque. Et c’est le seul prix où, dans le jury, il n’y a quasiment que des directeurs artistiques, les meilleurs créateurs du monde qui vont élire le créateur le plus prometteur. Et je pense aussi que pour ces jeunes, rencontrer Karl, Nicolas, Jonathan, Marc, Phoebe, Humberto, ou Carol,  c’est un moment unique dans leur vie, qu’ils n’oublieront jamais. 
 
FNW : Certains disent que le prix est une manière pour LVMH de découvrir les nouveaux talents sans recourir à des chasseurs de tête. Est-ce votre politique ?
 
DA : Pour l’instant, nous n’avons engagé personne étant passé par le prix. Peut-être qu’un jour ce sera différent. Mais, pour l’heure, ce n’est pas le but.
 
FNW : Quels sont les talents que vous attendez d’un finaliste ?
 
DA : Ce que nous recherchons, ce sont des profils qui ont un vrai point de vue, une vision, un produit unique. Des créations dans leur époque. Nous pensons aussi qu’il est très important de bien savoir communiquer et parler de sa Maison. Chaque finaliste s’entretient avec le jury pendant dix minutes, accompagnés de mannequins, pour expliquer sa vision et convaincre. Suite à cette matinée, il y a un déjeuner avec mon père (Bernard Arnault, ndlr) et le jury à la Fondation LVMH, et c’est là que nous discutons de chaque profil et que nous élisons le gagnant. 
 
FNW : Vous venez de l’une des familles les plus célèbres de France et d’Europe. Est-ce que cela vous a facilité ou compliqué la vie, d’être si exposée ?

DA : J’ai une chance formidable de travailler dans ce groupe. C’est passionnant ! J’ai débuté chez Dior où j’ai travaillé pendant 12 ans au côté de Sidney Toledano. Je travaille maintenant chez Vuitton. J’ai énormément de chance d’avoir depuis très jeune connue cet univers et  que mon père m’ait fait confiance.
 
FNW : Vous avez beaucoup d’influence sur certains choix, comme celui de Nicolas Ghesquière…

DA : Nicolas est formidable. J’adore travailler avec lui. Je le connaissais depuis longtemps. C’est selon moi l’un des créateurs les plus talentueux de sa génération. J’ai simplement donné mon avis, et mon père a ensuite décidé avec Michael Burke. 
 
FNW : Comment gère-t-on le stress d’un tel statut – et aussi d’être une jeune mère - dans un grand groupe comme LVMH ?
 
DA : Dès que j’ai du temps libre, je passe beaucoup de temps avec ma famille, tout simplement, c’est essentiel.

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