EXCLUSIF – Lanvin a versé plus de 10 millions à Alber Elbaz et discute avec des acheteurs

Le chinois Fosun International et le qatarien Mayhoola, propriétaire de Valentino et Balmain, sont en concurrence pour injecter du capital dans Lanvin et prendre ainsi le contrôle de la plus ancienne maison de mode française, qui pourrait se retrouver sans liquidités dès le mois de mars, selon des sources proches du dossier.


Alber Elbaz - Francois Guillot. AFP

Cette nouvelle intervient peu de temps après qu'Alber Elbaz, le designer star de la maison pendant plus d'une décennie, a remporté une compensation record pour un directeur créatif basé à Paris en conflit avec sa maison de mode.
 
Les géants du luxe LVMH et Kering ont exprimé leur intérêt quand Lanvin a été mise aux enchères à l’automne dernier, sans toutefois concrétiser. Aujourd’hui, Mayhoola paraît être la « proposition la plus sérieuse », mais aucun accord n’a encore été signé, selon plusieurs sources souhaitant garder l’anonymat.
 
« C’est une situation très compliquée, mais les choses vont devoir bouger relativement vite au regard de la situation financière de Lanvin », observe l’une des sources.
 
Les ventes de Lanvin ont baissé de plus de moitié ces trois dernières années, pour tomber à moins de 100 millions de chiffre d’affaires. La maison de mode française peine à se réinventer malgré les efforts de deux designers successifs et à trouver une stratégie payante après l’éviction brutale de son créateur star Alber Elbaz en 2015.
 
Peu avant Noël, Alber Elbaz a finalement eu gain de cause contre la société mère de Lanvin, Jeanne Lanvin SA, qu’il accuse de l’avoir démis de ses fonctions avant la fin officielle de son contrat. Suite à un arrangement trouvé hors des tribunaux, plus de 10 millions d’euros lui ont été accordés en compensation de ce préjudice, selon plusieurs sources. Cela risque fort d’ajouter à la pression qui pèse sur les finances de la compagnie. Cependant, Alber Elbaz n’a pas remporté le procès dans lequel il demandait des dommages et intérêts pour la perte d’opportunité de vente de ses parts à Mayhoola avant son départ de la compagnie. Selon lui, une offre de plus de 400 millions d’euros était sur la table.
 
Alber Elbaz, qui a rejoint Lanvin en 2001 après un court séjour chez Yves Saint Laurent et une refonte réussie de Guy Laroche, était largement considéré comme la force motrice du dynamisme retrouvé de la marque. Pendant ses 14 années passées au sein de la maison, Alber Elbaz lui a composé un nouveau look bien plus moderne, la rendant célèbre pour ses robes de cocktail colorées et étroitement ajustées, ornées de bijoux ostentatoires. Cependant, la croissance des ventes de Lanvin ralentissait déjà avant le départ forcé d’Alber Elbaz, soulignent plusieurs observateurs du secteur.
 
Alber Elbaz avait emprunté de l’argent à l’actionnaire principale de Lanvin, la grande prêtresse de la presse chinoise Shaw-Lan Wang, basée à Taïwan, pour acheter des parts dans la maison et avait réussi à rassembler environ 20 % des actions dans une unité qui contrôle indirectement Lanvin. Il est difficile de déterminer si Alber Elbaz possède encore des intérêts minoritaires dans Lanvin, étant donné qu’il était question de dettes impayées entre lui et Shaw-Lan Wang après son départ. Alber Elbaz a été poussé vers la sortie par Shaw-Lan Wang après une violente dispute pendant un conseil d’administration, selon plusieurs sources. Lanvin et Alber Elbaz ont refusé de commenter.
 
Au 15 décembre dernier, Lanvin disposait d’un peu plus de 15 millions d’euros, soit de quoi payer les salaires et les fournisseurs jusqu’à fin février - début mars, selon plusieurs sources. Le chiffre d’affaires consolidé de la marque est passé de 206,7 millions d’euros en 2014 à 97 millions d’euros en 2017 et la marque enregistre par ailleurs des pertes de 27 millions d’euros. C’est en 2016 que les temps ont réellement commencé à devenir durs pour Lanvin, jusqu’à ce que des auditeurs envoient l’année dernière un avertissement au tribunal de commerce de Paris pour l’alerter sur les finances en chute libre de la société. Pour faire des économies, Lanvin a dû annuler son défilé prévu pour le 28 février à la Fashion Week parisienne, remplacé par une présentation, selon des informations confirmées cette semaine par la Fédération Française de la Couture et du Prêt-à-Porter.


Boutique Lanvin à Paris - Google.com

Fondée en 1889, Lanvin est l’une des dernières marques indépendantes en France et joue dans la même cour que les entreprises familiales Hermès et Chanel en termes de prestige et de patrimoine. Elle n’a cessé d’attirer l’attention des acheteurs au fil des années, en tant que plus ancienne marque de mode française encore en activité et disposant d’archives complètes et accessibles.
 
Kering et Mayhoola se sont refusés à tout commentaire, tandis que LVMH et Fosun International, un groupe contrôlé par le milliardaire Guo Guangchang, n’ont pas immédiatement répondu. Fosun possède des parts dans des entreprises aussi diversifiées que le tour opérateur français Club Med, la marque de bijouterie Folli Follie et la griffe de maille américaine St. John.
 
Remporter la mise signifierait pour Mayhoola se confronter à la délicate tâche du recrutement du duo PDG-designer adéquat, qui puisse travailler en synergie pour créer une nouvelle vision de Lanvin. Les observateurs du secteur estiment que Lanvin va avoir besoin d’au moins 100 millions d’euros pour racheter ses licences, mettre en place un plan de développement, rénover ses boutiques et concevoir une véritable ligne de maroquinerie.
 
Selon plusieurs sources, Lanvin aurait besoin d’environ 20 millions d’euros pour racheter sa licence au groupe de négoce japonais Itochu, qui est venue à échéance le 31 décembre dernier. Mayhoola souhaiterait apparemment également racheter la licence de parfum de Lanvin, cédée par Shaw-Lan Wang à Interparfums en 2007 et ce jusqu’en 2025.
 
L’investisseur suisse-allemand Ralph Bartel, qui possède 25 % des parts de Lanvin et a investi plusieurs dizaines de millions d’euros dans l’entreprise depuis 2010, a déclaré souhaiter continuer à rester actionnaire pour tenter de récupérer son investissement à long terme, selon des sources proches du sujet.
 
Le refus de Shaw-Lan Wang d’opérer des investissements significatifs dans la croissance de Lanvin a poussé au départ plusieurs directeurs reconnus et expérimentés. Le dernier en date est Thierry Andretta, qui a pris la porte en 2013 et est aujourd’hui à la tête de la marque londonienne Mulberry. L’année dernière, Shaw-Lan Wang a fait entrer comme manager son ami Nicolas Druz, un journaliste qui a créé une publication pour les Chinois expatriés à Paris dans les années 1990. En juillet, Shaw-Lan Wang a souhaité se séparer de Bouchra Jarrar après deux saisons seulement et a nommé Olivier Lapidus pour lui succéder, mais sa première collection présentée à l’automne dernier n’a impressionné ni les acheteurs ni la presse.
 
Les Qatariens ont les yeux rivés sur Lanvin depuis plus de dix ans. Déjà en 2008, alors que l’entreprise venait à peine de redevenir rentable, les investisseurs qatariens avaient fait une offre qui valorisait Lanvin à environ 150 millions d’euros. Aujourd’hui, Mayhoola, très proche de la famille royale du Qatar, pourrait bien se trouver face à une opportunité de profit nettement supérieure aux 1,5 milliard d’euros que lui a rapporté son investissement dans Valentino.
 
La marque italienne, dont les ventes ont dépassé la barrière psychologique du milliard d’euros, envisage une introduction en Bourse qui porterait sa valeur à plus de 2,5 milliards d’euros. Mayhoola a acquis Valentino en 2012 auprès de la société de capital privé Permira pour environ 700 millions d’euros.

Traduit par Clémentine Martin

Tous droits de reproduction et de représentation réservés.
© 2018 FashionNetwork.com

Luxe - DiversBusiness