Exposition : Georgia O'Keeffe, une icône de la mode avant l'heure

Tout le monde connaît ses fleurs géantes, ses os blanchis par le soleil ou ses paysages arides du Nouveau Mexique. Mais Georgia O'Keeffe fut aussi l'une des premières artistes à façonner sa propre image, un modèle d'austérité androgyne qui a contribué à en faire une icône de l'art américain.


Exposition « Living Modern » au Brooklyn Museum de New York, le 8 mars 2017 - D.EMMERT / AFP

C'est le parti pris d'une nouvelle exposition, "Living Modern", qui vient d'ouvrir au Brooklyn Museum, l'un des grands musées new-yorkais même s'il n'a pas la notoriété du Met ou du MoMA : bien avant l'ère des selfies et des artistes aux comptes Instagram savamment maîtrisés, Georgia O'Keeffe était déjà entrée dans l'ère du "self-branding", utilisant son style vestimentaire pour renforcer son message artistique, et vice-versa.

L'exposition, qui doit se clore le 23 juillet, pointe les correspondances en associant des dizaines de vêtements (et même quelques chaussures, que O'Keeffe aimait plates); plus d'une centaine de photos, prises par son mari, le célèbre photographe Alfred Stieglitz, Ansel Adams ou le photographe de mode Bruce Weber ; et une trentaine de tableaux, comme certaines de ses fleurs à la précision botanique, ses déserts arides, ou des évocations stylisées des gratte-ciel new-yorkais ou du Brooklyn Bridge datant de ses années avec Stieglitz à Manhattan.

Née en 1887 dans une ferme du Midwest, Georgia O'Keeffe se distingue dès ses années de lycée en Virginie, s'écartant des bonnes manières et des habits victoriens qui compriment alors le corps féminin : dans le livre-souvenir traditionnel de sa dernière année de lycée, en 1905, ses camarades la décrivent déjà comme "une fille qui affirme sa différence dans ses habitudes, son style et ses vêtements. Une fille qui se fiche des hommes et plus encore des garçons".

Marketing

Alfred Stieglitz, qui fut son amant avant d'être son mari de 1924 à 1946 et fut le premier à la faire connaître, la poussera dès le début des années 1920 à jouer de son image et s'adjugera de son vivant un quasi-monopole sur les photos de la jeune artiste, alimentant du même coup son propre succès.

"Il n'aurait sans doute pas utilisé le mot "marketing", mais il sentait bien que plus on voit et entend parler de quelqu'un, plus sa carrière d'artiste pouvait en bénéficier. Elle a beaucoup appris de lui", explique Wanda Corn, co-commissaire de l'exposition, professeure d'art à l'Université de Stanford.

Une des photos de cette période annonce déjà la couleur, ou plutôt l'absence de couleur puisque Georgia O'Keeffe fera du noir et blanc sa marque de fabrique. L'artiste s'y drape majestueusement d'une grande cape noire, la tête couverte d'un chapeau melon, noir également, le regard scrutant l'horizon avec un demi-sourire : le tout photographié en contre-plongée, sur fond neutre, donnant l'impression d'une femme - ou d'un homme, puisqu'il n'y a ni maquillage, ni bijou, ni autre trace de féminité - prête à affronter l'avenir avec une confiance décomplexée.

Georgia O'Keeffe aimait coudre, et l'exposition présente divers vêtements de sa confection, retrouvés dans les placards de ses deux maisons du Nouveau Mexique après sa mort en 1986 : des robes longues et des chemises, surtout, noires ou écrues, amples et sobres, coupées dans des matières naturelles comme la soie ou le coton, rejetant le nylon ou le polyester populaires au milieu du siècle.

Nouveau Mexique

Après la mort de Stiglietz en 1946, elle quitte New York pour le Nouveau Mexique. A la faveur de ses grands ciels bleus et de la rudesse d'une vie dans le désert qui requiert d'avaler des dizaines de kilomètres de mauvaises routes pour trouver un magasin, elle fait tout d'un coup des infidélités au noir et blanc, adoptant le bleu denim, notamment pour ses grands tabliers.

C'est là, au milieu de ces paysages nus, qu'elle touchera véritablement au statut d'icône du 20e siècle, comme en attestent deux portraits de 1980 d'Andy Warhol : dans les années 1970, le dandy new-yorkais fera partie d'une nouvelle génération d'artistes, de féministes, hippies ou créateurs de mode comme Calvin Klein subitement fascinés par cette vieille dame peignant dans la plus grande simplicité.

"Tout d'un coup, ils voulaient tous aller la voir, explique Wanda Corn. C'est eux qui ont fait d'elle une icône et qui ont aidé à forger cette image du génie solitaire de l'Ouest américain".

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