Karl Lagerfeld discute de Chanel, Fendi et de la jeune création

Les déclarations du « Kaiser » valent toujours leur pesant d'or. Karl Lagerfeld, vêtu d'un costume Dior Homme, sans jamais se départir de ses incontournables lunettes de soleil opaques, s'est de nouveau mis le public dans la poche avec ses observations teintées d'une honnêteté brutale et d'une certaine dose d'humour. A l'ordre du jour, samedi dernier : mode, industrie et force de caractère. Le designer d'origine allemande a fait salle comble dans l'Hôtel Potocki, qui a accueilli  la deuxième édition du Vogue Paris Fashion Festival.

Karl Lagerfeld répondant aux questions de Loïc Prigent - Vogue Paris Fashion Festival

Avec plus d'un demi-siècle de carrière derrière lui, le designer reconnaît ne pas tenir les comptes du nombre de défilés organisés lorsque le journaliste Loïc Prigent s'étonne de sa philosophie tout-terrain, cumulant trois défilés Haute Couture en 2017, avec Fendi et Chanel, sans parler des collections de prêt-à-porter. « Ben, c'est bien, a répondu Karl Lagerfeld, Ça veut dire que la machine marche toujours ». Pour le designer, les différences entre les signatures sont aussi évidentes qu'instinctives. « Je ne me pose pas la question. Fendi est mon identité italienne, Chanel est la française. Il y a plus de faux Chanel chez la concurrence que chez Fendi... »

La maison italienne traverse une période d'incertitude avec le départ annoncé de Pietro Beccari, son PDG depuis 2012, qui remplacera bientôt Sidney Toledano en tant que CEO de Christian Dior. Alors, en tant qu'observateur privilégié, que pense Karl Lagerfeld du départ du chef ? « C'est moi le patron, ça fait 52 ans que je me occupe de la création chez Fendi », a-t-il lancé dans une de ses tirades bien senties qui a fait naître une ovation dans la salle. Mais le designer a ensuite fait l'éloge du travail de Pietro Beccari, rappelant que le dirigeant a réussi à tripler les chiffres de l'entreprise et à franchir la barre du milliard d'euros. Forcément, les rumeurs sur le possible remplaçant fusent, avec des regards insistants en direction de l'ex-Luxottica Nicola Brandolese. Karl Lagerfeld  se contente de clore le sujet : « J'espère qu'on aura bientôt de bonnes nouvelles ».

Il est alors temps de parler de Chanel. « Avec les Wertheimer et Bernard Arnault, j'ai eu de la chance », estime-t-il.  Et de préciser son mode de fonctionnement. « Je suis artisanal. Je dessine le matin chez moi, à la maison... Trop de monde au studio. À part Eric Pfrunder (directeur de l'image), Bruno Pavlovsky (président de la mode) et Virginie Viard (directrice du studio), je ne vois personne chez Chanel. Bruno a fait de Chanel ce qu'il est devenu depuis quelques années », explique-t-il. « Je ne veux pas être homme d'affaires, ce n'est pas mon métier. Ce serait la faillite tout de suite. »

Par conséquent, il n'hésite pas à reconnaître que sa marque personnelle est entre de bonnes mains. Détenue par Apax Partners et comptant G-III Apparel dans ses actionnaires, l'entreprise se démarque du reste du travail du designer et atteint progressivement sa maturité. « Je ne peux pas faire d'imitation de moi-même. Ma marque n'a aucun rapport avec Chanel et Fendi. C'est presque mieux fait par un bureau de style », reconnaît-il. Alors que les positionnements image et prix n'ont rien en commun, les trois sociétés partagent le succès de son concepteur. « On a multiplié le nombre de boutiques ces dernières années ! » s'exclame-t-il, admirant le travail bien fait. La griffe Karl Lagerfeld compte actuellement 80 magasins dans le monde entier.

La salle, remplie d'étudiants en design et d'amateurs de mode, a aussi eu droit à une pilule un peu amère lorsque Karl Lagerfeld a répondu à la question de Loïc Prigent sur la façon de devenir « stagiaire » chez Chanel. « Je ne sais pas, demandez à Virginie (Viard). Mais généralement, on prend des enfants de personnes qu'on connaît. Il y a des secrets industriels. Il faut  savoir d'où ça vient et où ça part », admet-il ouvertement. 

Au-delà des stagiaires, le créateur a un regard acéré et un brin pessimiste sur la nouvelle génération de designers. « Il y a un peu trop de jeu de chaises musicales dans la mode actuellement. Les nouvelles générations s'essoufflent vite ». Mais le « Kaiser » montre un certain enthousiasme quand on parle de la création française actuelle. « Il faut qu'on ait des créateurs français comme Jacquemus... Moi j'ai bataillé pour que Marine Serre soit sélectionnée au prix LVMH 2017. »

Prolifique et pluridisciplinaire, le créateur clôturera l'année mode avec le défilé Chanel Métiers d'Art le 6 décembre prochain à Hambourg. Après avoir fait voyager ses collections à Edimbourg, Salzbourg, Rome ou Paris à l'hôtel Ritz l'an dernier, Karl Lagerfeld retourne dans sa ville natale dans l'imposant Elbphilarmonie, de Jacques Herzog et Pierre de Meuron. « C'est un des plus beaux immeubles au monde. Le port franc, les bâtiments en briques orange... c'est magnifique. D'ailleurs, je suis hanséate avant d'être allemand. Je suis allé à Paris avec la ferme intention de ne jamais retourner là-bas. Je n'ai plus aucun rapport avec l'Allemagne », affirme-t-il. D'aucuns pouvaient imaginer ce défilé comme une manière de boucler la boucle... Le designer veut écarter les doutes sur son avenir. « Je ne suis pas encore débile », prévient-il. « Il n'y aura pas de référence à mon enfance dans le défilé. »

De quoi nourrir une dernière salve d'applaudissements pour le génie de la création au phrasé savoureux.

Tous droits de reproduction et de représentation réservés.
© 2018 FashionNetwork.com

Luxe - DiversCréation