Les marques françaises à l’épreuve du recyclage textile

En 15 ans, la consommation vestimentaire d’un individu a augmenté de 60 %. Un bond colossal qui engendre un vrai problème de déchets textile et pose la question de leur possible recyclage. Lors des Fashion Green Days, organisés à Roubaix par l’association Nordcréa les 24 et 25 mai derniers, de nombreux acteurs (marques, industriels, fabricants…) se sont succédé lors de tables rondes, livrant leur démarche et leurs difficultés sur ce sujet de la seconde vie des vêtements.


L'assemblée lors des Fashion Green Days - FashionNetwork

Faisons d’abord parler les chiffres. En France, pas moins de 600 000 tonnes de vêtements sont mises sur le marché chaque année, selon l’organisme Eco TLC, ce qui représente 2,5 milliards d’articles. A l’autre bout de la chaîne, 210 000 tonnes s’avèrent à ce jour collectées et triées, transitant par l'un des 40 000 points d’apport du territoire (soit 9,2 kg par personne, dont 3,2 kg collectés et triés).

Mais c’est après le tri que cela se complique. La plupart des vêtements sont revendus ou réutilisés en France ou à l’étranger ; seulement un tiers des textiles collectés sont recyclés et pas forcément pour produire de nouveaux vêtements. Selon Newsweek, qui a enquêté sur la question en 2016, moins de 1 % des tissus qui composent nos vêtements sont recyclés pour en créer de nouveaux. Un vrai défi se pose à la filière pour parvenir à esquisser une véritable boucle.

Pour Julia Faure, cofondatrice de la marque Loom il y a deux ans, il est aujourd’hui plus important de fabriquer des vêtements qui vont durer dans le temps et dont l’impact écologique sera restreint, plutôt que de s'emparer d'un fil textile recyclé. « La production de fibres recyclées est extrêmement coûteuse en énergie. Les fibres de coton recyclé ont la caractéristique d’être plus courtes, le nouveau vêtement ainsi créé va durer moins longtemps. Il faut penser longueur du fil : la fibre de polyester recyclé (plastique) est quant à elle beaucoup plus longue ». Julie Marbacher, ingénieure chargée de développement des Tissages de Charlieu, le concède : « Il y a encore plein de techniques à inventer pour améliorer la qualité des fibres recyclées ». Pour produire ses sacs textile « L’indispensac », cette société ligérienne entremêle des fibres courtes de coton recyclé, susceptibles de casser plus vite, à du polyester recyclé pour renforcer la structure.


Centre de tri Le Relais - Le Relais / Sébastien Gracco de Lay

Mettre au point un fil recyclé de haute technologie à partir de textile et pour la mode s’impose encore comme un chantier. C’est le travail que mène actuellement le filateur nordiste UTT avec l’IFTH (Institut Français du textile et de l’habillement) et Le Relais (organisme de collecte fondé par Emmaüs) autour du projet collaboratif intitulé Carefil, visant à optimiser la qualité des fils issus du recyclage de vêtements usagés. Car, comme le souligne Vianney Sarazin, responsable production du Relais, « depuis les années 2000, nous avons observé une forte baisse de la qualité textile, rendant plus difficile le réemploi des fibres de ces vêtements ». La solution la plus porteuse et lucrative pour Le Relais n'est pas à chercher du côté du prêt-à-porter, mais du secteur du bâtiment. Il a développé avec succès un isolant thermique baptisé Métisse, commercialisé depuis 2008. « La plus grosse difficulté réside dans l’amélioration du tri, pour isoler la matière la plus qualitative afin de refaire des vêtements. Ce travail plus minutieux représente un coût beaucoup trop élevé, cela n’est pas viable économiquement pour nous aujourd’hui. » 

C’est du côté des gisements plastique que se tourne plutôt la mode. Pour faire face aux aléas des récoltes de coton bio et à terme à une possible pénurie, la marque française de baskets Veja fait équipe depuis cinq ans avec une usine de Sao Paulo pour créer des modèles fabriqués à partir de bouteilles PET recyclées.

Pour fabriquer sa sneaker made in France, Patrick Mainguené suit le même procédé et a lui décidé de créer son propre atelier de production à Romans-sur-Isère, utilisant donc du fil issu de recyclage plastique, tricoté en amont à Saint-Etienne. Il a lancé son label Ector fin 2016, grâce au crowdfunding, et emploie aujourd’hui dans son usine une dizaine de personnes pour produire ses modèles à 99 euros. Son prochain défi ? Pouvoir boucler la boucle en recyclant lui-même le fil en fin de vie du produit. C’est aussi ce que souhaite mettre au point Thomas Huriez, le fondateur de la marque de jeans made in France 1083. Il espère d’ici un an réussir à extraire les fibres d’anciens denim pour refaire un jean en ne conservant que les fibres moyennes et éliminant les courtes. En parallèle, 1083 va lancer un modèle de jean en polyester recyclé, proposé à la vente ou à la location (avec consigne).


Le cycle de vie de la basket Ector - Ector

Le sujet du recyclage doit en effet être pris en main dès la création d’un objet, martèle Sandra Wielfaert, consultante en RSE et développement durable. « A l’heure où la consommation diminue autant que les ressources, constituant une source de risque pour les entreprises, le secteur doit évoluer et surtout penser le recyclage dès le design du produit pour qu’il soit facilement retraité en fin de vie ». Les marques qui n’auront pas engagé leur transformation vont, selon elle, voir leurs marges baisser dans les années à venir. Une préoccupation pour les plus gros acteurs, pour qui le changement paraît parfois plus long à impulser.

Selon Charline Ducas, directrice du pôle économie circulaire chez C&A, le client lambda n’est toujours pas en demande de produits responsables ou recyclés. « Pour la majorité des consommateurs, le prix demeure l’intérêt premier. Nous avons donc fait le choix de ne développer qu’un seul produit simple, le t-shirt, bénéficiant de la certification Cradle 2 Cradle et de le produire à gros volume (400 000 pièces) pour proposer un tarif attractif, en l’occurrence 7 euros. La certification est chère et demande des investissements, mais on ne la répercute pas sur le prix de vente », expose celle qui a passé autant de temps à penser le message qui allait être délivré au consommateur que pour mettre au point le procédé de fabrication.


La déclinaison de coloris du t-shirt cradle 2 cradle - C&A

Il convient ainsi, selon certains, de mettre en avant l’esthétique plutôt que les caractéristiques techniques. « Nous avons essuyé un premier flop commercial car nous avons d’abord vendu un produit green qui ressemblait à une serpillière, se remémore Christèle Merter, la directrice de La Gentle Factory, développée par le groupe HappyChic (et aujourd’hui en vente). Le meilleur angle d’attaque est de créer un produit responsable dont le premier argument est la désirabilité. Nous nous interdisons même de faire un produit pour lequel le client va se dire "tiens, il est fait avec des matières écoresponsables" ». Paradoxal. Il s’agit d’une particularité du monde de la mode, qui n’a pas encore la maturité du secteur alimentaire sur la question.

En ce sens, la chaîne française Camaïeu réfléchit à la façon dont elle va communiquer sur son nouveau projet alors que l'enseigne aux 650 magasins se lance aujourd’hui dans la collecte en magasin avec son partenaire I:Co. Il s'agit du même prestataire choisi en France par H&M, qui fait figure de précurseur en recueillant environ 5 000 tonnes de vêtements usagés par an dans l’Hexagone, mais dont l’emploi de fibres recyclées dans les collections écoresponsables reste marginal. Autre première pour Camaïeu, l'achat de tous premiers modèles en fibre recyclée pour la collection automne-hiver 2018/19. « Nous sommes un gros acteur de la distribution, cela prend du temps pour amorcer une stratégie écoresponsable, livre Agathe Mouvielle, directrice qualité de l’enseigne nordiste. Tant que les clients ne modifieront pas eux aussi leurs comportements d’achat, qui nous permettront de les suivre, nous n’irons malheureusement jamais assez vite. »

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