Réforme de la formation : "expectative inquiète" dans la filière textile

Collecte par l'Urssaf, disparition des Opca, rôle accru des branches... Pour en savoir plus sur la réforme de la formation et de l'apprentissage annoncée par le ministère du Travail, FashionNetwork.com est allé à la rencontre d'Emmanuelle Butaud-Stubbs, directrice générale de l'Union des Industries Textile (UIT), et de Xavier Royer, directeur de la branche Textiles, Mode et Cuirs d'Opcalia, l'organisme de collecte des fonds de formation dont le rôle pourrait être bouleversé.


Opcalia était précédemment en charge de la collecte des fonds de la formation professionnelle auprès des entreprises textile, mode et cuir - Conseil National du Cuir

FashionNetwork.com : Comment avez-vous accueilli les annonces de Murielle Pénicaud ?


Emmanuelle Butaud-Stubbs : Le champ de la formation professionnelle et de l’apprentissage est en réforme permanente depuis quinze ans. Il y a eu quatre réformes successives. Il faut donc prendre cela avec un peu de distance et remettre les annonces en perspective.
Xavier Royer : On est face à un rééquilibrage puisque, pour les entreprises, en matière de financement de la formation et de la taxe d’apprentissage, il n’y a pas de changement de montant. C’est par contre une recomposition du paysage à l’intérieur du dispositif. On unifie tout ce qui est alternance/apprentissage, en conservant deux contrats (apprentissage et professionnalisation), mais en unifiant le financement. Et surtout, on demande aux branches d’en être pilote. Alors que le pilotage de l’apprentissage était avant dévolu aux régions. La branche textile comptait l'an dernier près de 1 000 contrats d’apprentissage ou de professionnalisation, avec une très forte progression de l’ordre de 20 %. Demain, nous aurons à gérer cet ensemble, comme les autres branches.

FNW : L'évolution du compte personnel de formation (CPF) est-elle une bonne chose ?

XR : Le CPF reste à peu près le même, mais Mme Pénicaud en a annoncé sa monétarisation. Sans rentrer dans le technique, c’est une symbolique forte : on dit à chacun « Vous avez trois à 500 euros par an et jusqu’à 500 euros ». Et vous aurez une belle application sur mobile pour gérer tout cela.
EBS : On a un certain nombre d’interrogations. Avec nos outils comme Opcalia Textiles-Mode-Cuirs et l’Edec (Engagement de développement de l'emploi et des compétences), nous avons développé des outils de mutualisation. Une entreprise individuelle peut bénéficier d’un effet de levier et recevoir des formations à un niveau supérieur à celui de sa simple contribution. C’est quelque chose que l’on souhaite conserver. Cela nous sera d’autant plus utile que l’on est dans une branche à 49 % ouvrière. Il y a un rôle d’accompagnement nécessaire pour ces corps de métiers, dont l’absence serait dommageable. Pour rappel, Opcalia avait développé un outil contre l’illettrisme, une réalité de notre secteur qui n’est pas forcément connue dans les hautes sphères de l’Elysée.

FNW : La formation perdrait en accompagnement donc ?

XR : Mieux veut un bon appui qu’une belle appli. L’application magique sur smartphone qui est annoncée n’est à mon avis pas suffisante pour apporter l’appui nécessaire aux salariés. C’est un point que nous mettons en avant au regard de la population formant notre branche.
EBS : Ce qui est vrai dans la banque, l’assurance ou de l’informatique l’est sans doute moins dans une branche comme la nôtre, où la main-d’œuvre est spécifique. Ce qui n’est pas sans poser des questions quant à l’impact de cette réforme sur la politique de branche.

FNW : Quels changements d’organisation la branche va-t-elle devoir connaître ?

EBS : Ce rôle nouveau de pilotage par la branche va devoir se faire au côté de nouveaux partenaires. On voit que la Caisse des Dépôts et Consignations joue le rôle d’une banque. En revanche, quelle interaction avec la nouvelle agence France Compétence ? Les branches seront-elles représentées dans sa gouvernance ? Il y a l’énorme sujet de l’avenir des Opca (Organisme Paritaire Collecteur Agréé). Nous manquons pour l’heure d’éléments. Car les Opca ne seront plus responsables de la collecte et sont invités à devenir des opérateurs de compétence. La branche ne collectera plus, mais aura une compétence accrue. Donc beaucoup de questions sont en suspens.

FNW : Que pensez-vous d’ailleurs de cette collecte confiée à l’Urssaf ?

XR : Confier la collecte à l’Urssaf donne la fâcheuse impression que cela redevient une sorte de taxe. C’est un signal assez négatif. L’Urssaf ne fera pas mieux que l’Opca en termes de collecte. De plus, l’Urssaf connaît moins le champ de la branche, là où l’Opca garanti un respect du périmètre. Et surtout, l’Opca collecte des données sociales, une data que ne recueillera pas l’Urssaf. Nous comprenons mal l’intérêt.

FNW : La ministère a évoqué une segmentation en dix branches. Est-ce que cela implique de faire converger des formations ?

XR : Clairement, la question va se poser. Mais répondre aujourd’hui serait un peu prématuré.
EBS : Nous allons attendre de savoir le nombre « d’opérateurs de compétences », qui sera peut-être précisé dans le projet de loi. Ensuite, chacun fera ses comptes. Puis il y aura sans doute un nouveau mercato. Ce que l’on entend souvent au Medef est que le schéma ultime du gouvernement se résumerait à quatre branches : industrie, service, commerce et bâtiment. Et parallèlement, il y a aussi un travail de regroupement des branches de moins de 5 000 salariés. Nous ne sommes pas concernés. Mais nous attendons de voir qui sera l’opérateur qui fixera les caps stratégiques.

FNW : L’inquiétude domine, donc, face à ces annonces ?

XR : C’est une expectative inquiète. A partir du moment où il y a pas mal de flou, cela génère forcément de l’inquiétude. D’autant que, après les annonces, il va y avoir un projet de loi, qui sera lui-même modifié, voire durci. Puis il faudra préciser la mise en œuvre. Mais, comme nous l’évoquions, il y a des changements tout le temps. On survivra à cette crise comme on survivra à la prochaine.
EBS : On a aujourd’hui un outil efficace qui est considéré, y compris par des acteurs d’autres branches, comme performant : c’est la preuve de leur pertinence pour nos PME. Nous avons donc un intérêt stratégique à préserver ces bons résultats, tout en s’intégrant dans le nouveau paysage.

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