Sir Paul Smith : le dernier des grands créateurs de mode indépendants

Sir Paul Smith est peut-être le dernier des grands créateurs de mode indépendants. Un gentleman à la tête d’une marque internationale qu’il a construite lui-même avec pour outils son style distinctif, des vêtements qui font envie et son énergie unique.


Paul Smith

Cernés par les conglomérats de luxe, les fonds spéculatifs, les fonds vautours et les groupes gérés par la Chine ou les États du Moyen-Orient, constamment à la recherche de marques à racheter, on a du mal à imaginer que quelques créateurs indépendants aient réussi à garder le contrôle sur leur destinée.

Par conséquent, le chevalier le plus célèbre de la mode a un penchant pour la mélancolie. D’autant plus que son confrère Dries Van Noten a cédé le contrôle sur sa propre société ce mois-ci. « Ce qui est génial, et je n’ai aucun problème à le dire, c’est que nous sommes parmi les derniers créateurs indépendants. Hélas, nous avons perdu Dries », nous confie Paul Smith à l’occasion d’un déjeuner dans son quartier général à Paris. « Je connais Dries et je suis sûr que ça ira pour lui. C’est intéressant car Paul Smith et Dries sont souvent rangés dans la même catégorie. Nous sommes reliés par un certain côté ludique, un amour de la couleur, même si Van Noten a un ADN d’inspiration beaucoup plus ethnique. Je pense que nous sommes les derniers à fréquenter en personne les salons textiles ! » s’exclame-t-il, à la suite de la décision par Dries Van Noten de vendre une part majoritaire de sa maison au clan catalan Puig.


L'intérieur du magasin Paul Smith à Berlin - DR

La mode a fait de Paul Smith un homme riche et même un grand propriétaire. Il possède son siège parisien - un magnifique hôtel particulier du XVIIe en pierre de taille, de six étages, deux sous-sols et un garage pouvant accueillir 23 voitures - dans une rue inspirante du Marais. Dans son portefeuille immobilier : deux bâtiments (dont le magasin principal) sur Albemarle Street, dans le très fréquenté coeur de Londres ; deux autres à Covent Garden et un énorme showroom sur Drury Lane ; des entrepôts et un énorme flagship dans sa ville natale de Nottingham ; un immeuble de cinq étages en fer forgé à SoHo, qui accueille notamment son magasin new-yorkais. Sans oublier sa maison de ville près du très chic Holland Park à Londres et un corps de ferme à côté de Lucca en Toscane.

Pas mal pour un jeune homme qui se destinait à une carrière dans le cyclisme. Paul Smith a fini par ouvrir son propre magasin en 1970, à l’âge de seulement 24 ans. Aujourd’hui, il gère 46 boutiques en propre, 190 franchises et distribue ses collections dans 962 grands magasins et 846 multimarques répartis aux quatre coins du monde. Soit un total de 2 044 point de vente dans 73 pays. « Et nous allons ouvrir huit nouveaux magasins en Corée cette année. Nous en avons récemment ouverts en Chine et à Copenhague ; nous prévoyons une inauguration mémorable à King’s Cross au mois d’octobre ». Une référence au très attendu projet d’urbanisme Coal Drops, à deux pas de la nouvelle école Central St Martins, orchestré par l’architecte le plus radical du Royaume-Uni, Thomas Heatherwick. Le génie connu pour sa version du Routemaster Bus à impériale et ses sculptures monumentales va construire un bâtiment aux allures de « vaisseau spatial ».

Cette saison, on a scruté les premiers pas de deux créateurs obsédés par les logos, chez Christian Dior et Louis Vuitton. Paul Smith, lui, ne ressent que du dédain pour la logomania. « Je pense que les logos sont un signe de faiblesse personnelle. Porter le nom d’une marque pour montrer qui vous êtes, quelles sont vos valeurs. Comme une béquille », affirme le jeune septuagénaire, fait chevalier par la reine en 2000.

Sir Paul possède encore 70 % de sa marque de mode ; le reste est contrôlé par Itochu, son partenaire de longue date au Japon. Les affaires sont florissantes. L’an dernier, le bénéfice opérationnel de la société a progressé de 45 %, pour atteindre 5,7 millions de livres (6,4 millions d’euros) ; quant au chiffre d’affaire, il a augmenté de 3,5 % et s’est élevé à 184,8 millions de livres (208,9 millions d’euros). Paul Smith s’est lancé dans la vente en ligne relativement tôt, dès 2004, et affirme compter parmi les dix premières marques distribuées par Mr. Porter et Matches, tout en vendant également ses collections sur Zalando en Allemagne et sur Asos pour sa ligne de jeans.
 


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Paul Smith - Printemps-été 2019 - Prêt-à-porter masculin - Paris - © PixelFormula

La plupart des grandes réussites dans la mode exigent un partenaire, un Pierre Bergé, un Giancarlo Giammetti. Paul Smith a le sien, ou plutôt la sienne, Pauline Denyer, qu’il a rencontrée à 21 ans - elle avait quelques années de plus. « Pauline se formait au Royal College of Art pour devenir créatrice de mode, alors elle me donnait des cours particuliers. Sa formation étant axée sur la haute couture, elle m’a appris l’importance de la proportion, le talent qu’il faut pour réaliser quelque chose de beau, les rôles d’un revers ou d’une épaulette, l’importance de l’aplomb pour monter une manche tailleur… Elle vivait à Londres, elle était mariée, elle avait deux enfants ; elle est venue à Nottingham pour enseigner la mode. À l’époque je vivais avec mes parents. Et tout d’un coup, j’ai eu une famille instantanée. Deux lévriers afghans, deux chats à poil long, deux enfants ! » s’amuse-t-il.

D’une modestie rafraîchissante par rapport à ses pairs, il fait remarquer : « J’ai eu la chance d’être capable de faire des choses ». « John Galliano est un créateur génial, mais il ne peut probablement pas faire tout ce dont je suis capable. Pour ma part, je n’ai jamais été un immense créateur, mais j’ai toujours été bon dans mon métier. Et je pouvais aussi faire des cartons, rédiger des factures et gérer un magasin », énumère-t-il. « Mon travail a beaucoup d’influence. Ce qui est triste, c'est que de nombreux détails considérés comme normaux aujourd’hui - comme une doublure à motifs ou un poignet contrasté ou des boutons inhabituels - ont en fait été imaginés dans nos studios », insiste le créateur britannique.


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Paul Smith - Printemps-été 2019 - Prêt-à-porter masculin - Paris - © PixelFormula

Comment explique-t-il la constance de son succès ? « Je crois que j’ai toujours été pertinent, en suivant l’air du temps. Comme notre silhouette plus ample cette saison après toutes ces années de silhouettes filiformes », explique Paul Smith, dont le prêt-à-porter masculin, présenté ce mois-ci à Paris, était parsemé d’images prises par son père, un photographe amateur, qui lui a appris les rudiments de la photographie. Depuis, les oeuvres du fils Smith ont été exposées en Allemagne et en Italie. Et son compte Instagram n’est pas en reste.

Au cours d’une carrière de près de 50 ans, Paul Smith a dessiné des meubles pour Cappellini, une moto pour Bonneville, des bouteilles d’eau pour Evian, des snowboards pour Burton, des appareils photo pour Leica, des vêtements pour David Bowie, des tenues de cycliste pour Rapha, des timbres pour les jeux Olympiques de Londres, un modèle de Land Rover personnalisé et dernièrement une paire de sneakers pour New Balance, et même le maillot rose porté par le gagnant du Tour d’Italie. Polyvalent, vous avez dit polyvalent ?

Traduit par Paul Kaplan

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