Slava Zaïtsev, le "Dior rouge" en guerre contre la "grisaille du quotidien"

En 1963, le magazine français Paris Match l'avait consacré comme le Christian Dior soviétique. Un demi-siècle plus tard, Slava Zaïtsev continue de produire des collections aux couleurs vives, inspirées des costumes folkloriques russes.


Le couturier russe Slava Zaïtsev, connu pour ses collections aux couleurs vives inspirées des motifs du folklore russe, pose lors d'une interview le 23 novembre 2017 à Moscou - M.ZMEYEV / AFP

Le couturier russe s'est fait connaître dans le monde avec ses robes reprenant les motifs flamboyants des châles traditionnels de son pays. A 79 ans, il dit n'en avoir pas fini de lutter contre « la grisaille du quotidien », mais c'est vêtu de noir qu'il accueille l'AFP dans sa Maison de la mode, un immeuble de dix étages dans le centre de Moscou.

Pendant sa carrière, Slava Zaïtsev a créé plus d'un millier de modèles. « Je peux habiller toute une parade sur la Place Rouge avec mes vêtements... » plaisante ce "tsar de la mode soviétique », rebaptisé ainsi par Vogue dans un article en 1988.

Slava Zaïtsev se remémore son enfance à Ivanovo, une ville de 400 000 habitants située au nord-est de Moscou, loin des podiums de Paris, New York et Tokyo qu'il a conquis une fois entré dans l'arène de la mode.

« Quand j'étais enfant, ma mère m'avait appris à broder pour que je ne traîne pas dans la rue sans but. Le soir, avec des copines, on cueillait des fleurs sur l'avenue Lénine pour les dessiner et reproduire ces dessins dans des broderies. C'est comme ça que je me suis initié à l'art », confie le créateur.

Issu d'une famille modeste - sa mère était femme de ménage -, il étudie d'abord dans un lycée technique spécialisé dans la chimie puis entre à l'Institut du Textile de Moscou, qui forme les techniciens des fabriques de tissus.

Les universités les plus prestigieuses de la capitale lui sont de toute façon fermées car son père, capturé par les Allemands pendant la guerre, fut considéré à la fin du conflit comme un traître par le régime stalinien et condamné à dix ans de camp.

« Pendant mes études, je vivais dans une famille où je gardais les enfants. L'appartement était tout petit et je dormais par terre, sous la table », se souvient-il.

Sous l'oeil du KGB

En 1962, sa première collection de tenues de travail pour les ouvrières - des jupes inspirées des motifs à fleurs des châles traditionnels russes et des bottes feutrées multicolores - est interdite par les autorités soviétiques. « Les couleurs étaient trop vives et contrastaient avec la grisaille du quotidien soviétique, où personne ne devait se distinguer des autres », dit-il.

La collection attire toutefois l'intérêt des médias occidentaux. En 1963, Paris Match devient le premier magazine en Occident à présenter Slava Zaïtsev comme un pionnier de la mode soviétique.

Observé de très près par le KGB à cause de ses contacts avec les couturiers occidentaux et son caractère d'électron libre, Slava Zaïtsev n'avait pas l'autorisation de quitter le pays et ses premières collections ont voyagé à l'étranger sans lui. « Je ne comprenais pas. Quel secret d'État pouvais-je bien transmettre à mes collègues étrangers ? Dieu soit loué, cette époque est révolue. »

Slava Zaïtsev se souvient avec émotion de ses premiers voyages à l'étranger où "tout était différent", y compris la manière dont les gens s'habillaient : « Pas de grisaille, pas de tristesse et aucun cliché. »

En 1966, en Bulgarie avec le couturier français Pierre Cardin, il se rend pour la première fois dans un casino. « Cardin m'a donné 5 dollars, j'ai tout de suite perdu et lui, il a en gagné 50, puis 500. "L'argent attire l'argent", m'a-t-il dit. Et nous sommes allés le dépenser au restaurant », raconte le couturier. « L'argent m'intéressait peu et j'y suis toujours indifférent », assure-t-il.

Jupe et talons aiguilles

Pour Slava Zaïtsev, le véritable bonheur, c'est de « travailler chaque jour avec les gens », en créant des modèles pour ses clients et non pour les podiums.

Entre 2007 et 2009, Slava Zaïtsev a animé à la télévision une émission populaire, Le verdict de la mode, où des stylistes habillaient à la dernière mode des femmes au foyer.

Bientôt octogénaire, il assure ne dormir que cinq heures par nuit et travailler avec des logiciels dernier cri afin de créer de nouveaux ornements pour ses tissus.

Parmi ses clients, des stars de cinéma et des chanteurs russes. Il a habillé notamment l'ex-épouse du président Vladimir Poutine, Lioudmila.

En novembre dernier, il a présenté à Moscou sa nouvelle collection printemps-été 2018, pour laquelle il a utilisé des technologies sophistiquées d'impression numérique textile afin de fabriquer des tissus inspirés des châles de Pavlovski Possad, une ville à l'est de Moscou.

La deuxième partie de la collection, avec des modèles rétro haute couture en soie et en velours, est consacrée au style newlook de Christian Dior des années 1940.

Son conseil aux femmes ? « Jeter à la poubelle les jeans troués et les baskets » et enfiler jupe et talons aiguilles.

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