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3 mars 2022
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​Les entreprises textiles françaises produisant en Ukraine dans l'inquiétude

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3 mars 2022

Leurs collègues sont pris dans la guerre. Depuis le fatidique jeudi 24 février, des industriels français du textile-habillement expriment leurs inquiétudes pour les salariés de leurs ateliers ukrainiens.


L'atelier de Lener Cordier, dans l'ouest de l'Ukraine - Lener Cordier


"Lener Cordier, c’est 90 salariés en France mais c’est aussi 250 salariés et amis en Ukraine", indiquait au premier jour du conflit le spécialiste des pièces à manches de Hazebrouck (Nord) sur le réseau social Linkedin.

"Nous sommes tous abasourdis et très attristés des nouvelles qui touchent directement nos équipes et leurs familles… C’est avec le cœur lourd que nous leur adressons tout notre soutien dans cette épreuve. Amis ukrainiens, nous sommes avec vous", a affirmé la société.

Contacté lundi 28 février par FashionNetwork.com, le dirigeant de l'entreprise Frédéric Lener confie avoir été très touché par les messages de sympathie venus de la filière textile. "On est dans le temps de la solidarité", explique l'industriel en évoquant la situation de la vingtaine de personnes officiant dans ses bureaux de Kiev et des employés de son site de production situé plus à l'est du pays.

"L'usine continue de tourner, n'étant pas dans une zone touchée par les combats. Ce week-end, ce sont des familles du village qui sont venues utiliser nos machines pour fabriquer des filets de camouflage. Ça nous a rappelé quand les gens étaient venus fabriquer des masques en 2020. Et nous travaillons sur un convoi humanitaire pour aider les habitants de Kiev."

Lener Cordier a commencé à produire en Ukraine il y a trente-cinq ans, via d'abord des sous-traitants locaux, puis sa propre usine à partir de 2004. Spécialisée dans le prêt-à-porter femme et enfant, l'entreprise fournit de grands noms de la mode française milieu et haut de gamme. La marque produit également ses marques propres, Chemins Blancs, Maison Lener, Trench&Coat, et la jeune marque de vestes unisexes Mout-Mout. "Nous avons de très bonnes prises de commandes pour l'hiver", indique Frédéric Lener qui, par-delà une logique inquiétude, se refuse à tout fatalisme.

Autre industriel nordiste, Jean-Marie Bardout partage également cette anxiété. Son entreprise, dont il préfère taire le nom, développe depuis vingt-cinq ans à Kiev une production de chaîne et trame féminin destinée au marché français. Ce 28 février, il évoque une vingtaine d'employés allant physiquement bien, mais vivant retranchés dans leurs appartements en journée et dormant dans des abris.

Rassurer les donneurs d'ordres français



"Je ne m'aventure plus à faire des pronostics. Quand la Russie a reconnu l'indépendance du Donbass, on s'est dit que ça allait s'arrêter là. Et puis ça a commencé à tomber partout…" raconte à FashionNetwork.com le dirigeant, dont la belle-famille vit dans la capitale ukrainienne. Aujourd'hui, le responsable voit lui aussi se multiplier les appels de ses clients. "Ils font tous part de leur soutien, et sont évidemment aussi inquiets pour leurs commandes."


Un atelier ukrainien d'habillement de Tchortkiv en 2017 - Shutterstock


L'entreprise possède en France une plateforme logistique où sont centralisées les matières, laissant à la structure la possibilité de solutions de production alternatives. "D'autant que nous n'en sommes qu'au début de la saison", pointe Jean-Marie Bardout. Il espère néanmoins pouvoir remettre rapidement ses équipes ukrainiennes, saines et sauves, au travail. "Des points et dépôts de carburant ont été détruits, mais nos usines sont fermées et gardées: les conditions seraient là, si c'était la paix, pour tout relancer rapidement."

Frédéric Lener se veut également rassurant. "Les militaires n'ont pas de vues stratégiques sur les outils de production", assure le responsable. Qui insiste: "Il est hors de question de lâcher l'Ukraine tant que c'est possible d'y travailler. Mais il faut aussi savoir être concret. Si la situation se complexifie, nous trouverons des solutions. Et je me suis évidemment engagé auprès de nos clients à être parfaitement transparent sur l'évolution de notre situation".

Pour l'heure, l'entreprise connaît surtout des défis logistiques: un chauffeur de moins de 60 ans n'a ainsi pas pu quitter le pays, car étant mobilisable. "C'est donc un autre chauffeur qui va emmener la production vers la France."

L'Ukraine, fournisseur et client de l'habillement européen



Du côté des fédérations industrielles, on pointe que l'Ukraine représente aujourd'hui une part limitée de l'approvisionnement français en textile et habillement. "Mais qu'on ne s'y trompe pas: les drames qui se jouent là-bas pourraient mettre à mal des structures françaises et les emplois qui vont avec", nous confie un responsable de filière.

En France, l'Ukraine ne se hisse plus au top 20 des principaux fournisseurs de textile-habillement. Mais au niveau européen, des pays comme l'Allemagne et la Pologne pourraient connaître des conséquences industrielles plus directes. Avant la crise sanitaire, les deux pays représentaient en effet chacun près d'un quart des exportations ukrainiennes de textile-habillement. Suivaient dans une bien moindre mesure le Danemark, la Roumanie et, sans surprise, le voisin russe.


L'Ukraine était en 2021 le vingtième fournisseur de l'UE en habillement - IFM



L'Ukraine a longtemps été perçue comme une terre de promesses pour le textile-habillement Made in Europe. Une étoile qui s'est dernièrement ternie, le pays passant de la 14e à la 20e place au classement des fournisseurs européens en habillement, avec 322 millions d'euros de marchandises fournies en 2021.

L'Ukraine est par ailleurs un importateur de textile-habillement. Après les entreprises chinoises, ce sont les industriels turcs, allemands, polonais et italiens qui exportent principalement vers le pays. Et qui suivent de fait avec attention l'évolution de la situation de leurs donneurs d'ordres ukrainiens. Le pays restait en 2020 le 13e client de l'habillement européen (482 millions d'euros), et le huitième client du textile européen (650 millions d'euros).

De son côté, la filière française du cuir nous indique avoir très peu de relations avec l'Ukraine. L'Hexagone a ainsi en 2021 importé pour 15,7 millions d'euros de peaux, chaussures, maroquinerie, vêtements en cuir d'Ukraine. L'Ukraine a de son côté l'an passé importé pour 18,1 millions d'euros de produits de la filière française du cuir.

Des fermetures d'usines textile face aux prix de l'énergie ?



La confédération européenne du textile Euratex a de son côté alerté mercredi 2 mars les instances de l'UE quant à l'impact des coûts croissants du gaz et des carburants sur la filière. Si la crise des prix de l'énergie n'est pas nouvelle, la guerre en Ukraine lui a donné un coup d'accélération. Au point que la confédération indique que de nombreux fabricants de textile-habillement envisagent de stopper les productions du fait de l'explosion des coûts induite par le conflit.


Selon Euratex, nombre d'entreprises européennes du textile songeraient à stopper leur activité face à la flambée des coûts énergétiques - Shutterstock



"Euratex soutient les mesures prises par l'UE dans le conflit ukraino-russe, mais demande à l'Union européenne et aux Etats membres de compenser la situation en soutenant leurs industries. Les entreprises doivent avoir accès à l'énergie à des prix raisonnables, qu'il s'agisse de subventions, de la suppression des taxes environnementales ou de la TVA sur les factures ou du plafonnement des prix. Le passage à des sources d'énergie renouvelables et plus propres doit s'accélérer, afin de garantir une moindre dépendance. Mais il s'agit d'un long processus qui ne peut être réalisé dans les mois à venir".

L'inquiétude du secteur de l'habillement ne se limite pas à l'industrie. Après que la Fédération de la Haute Couture et de la Mode ai appelé les participants de la Paris Fashion Week à la retenue, du fait des circonstances, la Fédération Française du Prêt-à-porter Féminin (FFPAPF) a exprimé mardi sa solidarité avec les peuples ukrainiens et russes, "victimes de décisions politiques qui les dépassent", pour l'Instance.

"L’ouverture cette semaine des showrooms et salons de mode parisiens aurait dû marquer le retour à une vie presque normale après plusieurs saisons marquées par la crise du Covid-19", rappelle la Fédération. "Nous appelons les marques françaises de prêt-à-porter à s’associer à toutes les initiatives de soutien au peuple ukrainien", indique-t-elle par ailleurs, exprimant ses vœux d'une fin rapide de l'invasion de l'Ukraine.

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