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Bruno Pavlovsky (Chanel) : "Il faut que les Métiers d'art soient visibles"

Traduit par
Paul Kaplan
Publié le
today 11 oct. 2019
Temps de lecture
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Chez Chanel, on s'active dans l'ombre : après avoir pris des parts dans trois nouvelles sociétés, la maison a dévoilé cette semaine le chantier de 19M, qui abritera le quartier général de ses filiales d'artisanat haut de gamme. Le nouveau bâtiment regroupera le vaste réseau des métiers d'art de Chanel, ces artisans hautement qualifiés qui mettent leurs savoir-faire uniques à disposition de Chanel, et de toutes les grandes maisons de Haute Couture du monde. Il s'agit d'un projet d'ampleur : le bâtiment de 25 000 mètres carrés abritera près de 600 salariés. Le groupe Chanel a terminé 2018 avec plus de 25 000 employés, un nombre qui a presque doublé en une décennie.


Bruno Pavlovsky

 
Selon ses derniers résultats financiers - pour l'exercice qui a pris fin le 31 décembre 2018 - Chanel a réalisé un bénéfice de 2,724 milliards d'euros, en hausse de 8%, sur un chiffre d'affaires de 10,1 milliards d'euros, en hausse de 10,5%. Outre la construction de 19M, Chanel a investi plus d'un milliard d'euros en capital en 2018, soit 9,1% de son chiffre d'affaires.

Rien que cette année, Chanel a pris une participation de 40% au capital de Renato Corti, un gros fabricant italien de maroquinerie qui dispose d'usines à Florence et à Milan. La société française a également pris une participation de 40% dans Mabi, un fabricant italien de sacs à main, tout en investissant au capital de la société française Grandis, qui regroupe 12 ateliers spécialisés dans la fabrication de vêtement de luxe, chaîne et trame.

FashionNetwork.com a rencontré Bruno Pavlovsky, qui dirige les activités mode de Chanel et préside la SAS Chanel, pour en apprendre un peu plus sur ses intentions pour 19M, et sur sa vision du futur de la vénérable maison.

FashionNetwork.com : Le chantier de 19M avance à grands pas. Quelle est l'idée derrière ce projet ? 
Bruno Pavlovsky : L'idée est de regrouper 11 ateliers d'artisans sur les 31 que nous avons pour le moment. Les autres ne sont pas à Paris, mais disséminés un peu partout en France, en Italie, en Espagne ou en Écosse, comme Barrie. Ces 11 sociétés sont au coeur de Chanel. Jusqu'ici, certaines étaient un peu à l'étroit, notamment à Pantin ou Aubervilliers. On arrivait à saturation : il a fallu trouver une solution. Pour nous, il est très important d'incarner l'histoire des Métiers d'art, ici à Paris. Ces sociétés spécialisées travaillent pour 35 marques internationales, dont 19 font partie de la Fédération de la Haute Couture et de la mode. Imaginez les interactions que ce nouveau bâtiment pourrait engendrer... Tous ces acteurs du secteur vont pouvoir se rencontrer, partager leurs compétences, et j'espère que dans cinq ans il seront encore plus nombreux. 19M doit devenir un des centres névralgiques de la création parisienne.


Vue d'artiste du bâtiment 19M actuellement en construction - Photo : Chanel - DR


FNW : Pourquoi avoir choisi la proposition de l'architecte Rudy Ricciotti ?
BP :
Parce que c'est lui qui portait le projet le plus fou, mais aussi le plus authentique, en nous proposant de recouvrir le bâtiment avec d'immenses bandes de béton qui évoquent les fibres textiles. Il a visité le terrain, il s'est renseigné de manière approfondie sur l'artisanat, et il nous a proposé son projet. Le bâtiment s'élèvera à 27 mètres, et ces fils de béton tisseront un lien entre la rue et la façade, tout en restant très ouverts. Ces métiers méritent d'être vus, montrés. C'est une façon pour nous de les connecter vers l'extérieur, tout en protégeant leurs techniques confidentielles. Donc voilà, on trouvait que son projet correspondait bien à l'idée d'une "maison ouverte", d'échange, qu'on voulait exprimer autour de ces Métiers d'art. Aujourd'hui, s'ils veulent exister dans le monde de demain, il faut qu'ils se connectent, qu'ils soient ouverts sur le monde, et il faut leur donner une place pour qu'ils puissent exister.

C'est la raison pour laquelle on milite aussi en parallèle pour que ces Métiers reçoivent la reconnaissance des grandes maisons. Il faut que ces professions soient créditées, comme c'est le cas pour un photographe, un coiffeur ou un maquilleur sur un défilé. Ces métiers contribuent à l'histoire de la mode parisienne, et même à l'histoire de la création.

FNW : Pourquoi avoir investi au capital de Mabi, de Corti et de Grandis ?
BP :
Nous étions motivés par des intérêts convergents. Avec nous, ils pourront s'appuyer sur un partenaire solide, qui les aidera à pérenniser leur savoir-faire et à revoir leurs ambitions à la hausse. Côté Chanel, l'idée est de tirer parti de l'expérience et de l'excellence de ces entreprises avec lesquelles nous travaillons depuis de nombreuses années, et avec lesquelles nous partageons la même vision. Conformément à la stratégie de Chanel dans ce type d'opération, Mabi, Corti et Grandis poursuivront leur collaboration avec tous leurs clients.


Chanel Métiers d'Art : Lemarié - Photo Anne Combaz


FNW : Ici, au 19M, vous avez également parlé d'un lieu d'exposition. 
BP : 
Nous sommes souvent sollicités par des écoles, des associations... On a envie d'organiser des expositions, de monter des projets : 19M nous fournira l'espace pour les mettre en oeuvre. Un espace d'exposition qui serait aussi un espace d'échange, entre les Métiers d'art et la ville autour d'eux. Pour moi, le luxe de demain doit être "bien dans sa ville", incarné dans la cité de demain. Vous savez, depuis qu'on a annoncé ce projet, on a reçu énormément de sollicitations — je suis sûr que nous allons créer un lieu d'échange unique, tel qu'il n'en existe nulle par ailleurs. Car on ne trouve pas d'équivalent à nos artisans. 

FNW : Ici, on est loin du centre de Paris, et du monde du luxe. Il y a toute une favela de tentes qui abritent des migrants au bord du périphérique, de l'autre côté de la place. Pourquoi avoir choisi cet emplacement ? Il y a un avantage fiscal ?
BP :
 Non, il n'y a pas d'avantage fiscal. Nous sommes installés à Pantin, à deux pas d'ici, depuis 2011. Nous avons aussi près de 60 employés dans une ancienne manufacture d'allumettes, à 15 minutes d'ici. Ce n'est donc pas un "nouveau quartier" pour nous, c'est un quartier que nous connaissons bien. Ce qui est intéressant ici, c'est la proximité avec toutes les infrastructures des Jeux Olympiques, à deux pas de Paris. On est à 20 minutes de la rue Cambon en métro. Un pied à Paris, un pied à Aubervilliers. On a exploré d'autres options, qui ont fini par aboutir ici, ce qui nous correspond parfaitement. Nous n'avons obtenu ni avantages fiscaux, ni exonérations de taxes.

FNW : Les Métiers d'art, c'est une spécialité française. L'idée, c'est de les réunir dans un bâtiment rutilant, pour mettre en valeur la puissance ce formidable savoir-faire ?
BP :
 Je pense que pour continuer à exister dans les 20 prochaines années, il faut qu'il soient visibles. Le public doit prendre conscience de leur contribution exceptionnelle, et doit pouvoir les visiter. Bien sûr, il faut souligner la créativité des marques de mode et le travail fabuleux derrière leurs défilés. Mais en coulisse, on ne peut se passer des artisans, sans qui tout cela serait impossible. 
 
FNW : Proposerez-vous aux clientes Chanel de leur faire découvrir les ateliers regroupés au 19M ?
BP : 
Vous savez, aujourd'hui, on reçoit des demandes quasi-quotidiennes de gens qui veulent venir visiter nos ateliers, notamment l'école de broderie de Lesage. On essaie de créer des connexions avec tout le monde, écoles ou clientes confondues. Je crois que ces échanges sont cruciaux pour le développement de nos Métiers d'art. C'est aussi comme ça qu'on suscitera des vocations. Aujourd'hui, pour recruter 80 personnes par an — ça semble peu, mais c'est un vrai défi en termes de formation — il faut pouvoir les accueillir dans un atelier digne de ce nom, qui incarne à lui seul le savoir-faire.
La personne qui s'occupe du numérique à Aubervilliers explique que l'attente est énorme du côté des jeunes. Il faut donc ré-imaginer, revoir l'image des métiers de la mode. On fera notre maximum, même si l'objectif n'est pas de changer le monde... 
 

Chanel Métiers d'Art : Montex - Photo Anne Combaz


FNW : Combien a coûté la construction du bâtiment ?
BP : 
Chez Chanel, on ne parle jamais d'argent. On dépense si ça vaut le coup. Si le projet contribue au développement du savoir-faire. Oui, ça coûte cher d'investir sur un bâtiment d'une telle envergure ; c'est Chanel qui rend ce projet réalisable.

FNW : Vous parlez d'environ 600 employés au 19M. Y aura-t-il de nouveaux postes, ou existent-ils déjà ?
BP :
 Aujourd'hui, entre les départs à la retraite, etc, nous recrutons 80 personnes par an, pour la dizaine d'ateliers regroupés au 19M. Si on considère la trentaine de Métiers d'art, on est à près de 300 recrutements par an.

FNW : Que voulez-vous que les gens qui viendront ici retiennent de 19M, une fois que la construction sera finie ?
BP : À mon avis, il faut qu'ils y sentent le coeur battant de la création. Là où les produits prennent forme. Là où se rejoignent artisans et studios de création. C'est ce que je veux partager. Juste ça. Ensuite, je pense qu'avoir un lieu à Paris qui incarne vraiment le travail de la main, c'est très important.
 
FNW : Ce nouvel espace permettra-t-il aussi de développer des structures d'innovation avec des outils de pointe, ou des laboratoires de recherche ?
BP : Le futur, ce sera un mélange entre ce que l’on fait aujourd’hui et les nouvelles technologies, quoique je ne sache pas encore lesquelles. Pour la broderie, les boutons, les bijoux, on travaille énormément avec la technologie de la 3D. Il y a encore cinq ans, on ne pensait être en mesure de progresser à ce point. On essaie de faire évoluer ces Métiers doucement, en alliant leur savoir-faire ancestral à l’apport des nouvelles technologies. Mais on n’invente pas de nouveaux matériaux : le cuir reste du cuir !

 

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