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Traduit par
Marguerite Capelle
Publié le
17 sept. 2021
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Carolina Herrera: Wes Gordon livre sa vision de la mode

Traduit par
Marguerite Capelle
Publié le
17 sept. 2021

Rares sont les maisons de mode capables d’un tel aplomb quand il s’agit de présenter un défilé dans les conditions complexes imposées par la pandémie actuelle: le directeur artistique actuel de la maison Carolina Herrera impose une vision neuve du classique bourgeois, depuis son arrivée il y a quatre ans.


Wes Gordon - Photo: Sebastian Faena, avec l'aimable autorisation de Carolina Herrera


Plus impressionnant encore, Wes Gordon, 42 ans, a accompli cet exploit à l’issue d’un été particulièrement chargé, où il est devenu père pour la première fois. Malgré un agenda extrêmement occupé, le créateur a réussi à mettre en scène un défilé formidable et intimiste dans une demeure de l’Upper West Side, à deux pas de Central Park.

Nous avons retrouvé Wes deux jours après le Met Gala, où il a fait une apparition digne d’un jeune premier de l’âge d’or hollywoodien, accompagné de Karlie Kloss en robe de bal spectaculaire, rouge péché. Une autre création Herrera imaginée par Wes Gordon a fait son petit effet sur Leylah Fernandez, récemment finaliste de l’US Open de tennis, qui est apparue dans une robe du soir rayée en noir et blanc.

FashionNetwork.com: Comment allez-vous depuis notre dernier échange ?

Wes Gordon: Eh bien, nous sommes devenus parents. Nous avons un petit garçon maintenant. Henry a trois mois, alors entre la création des collections, le défilé à organiser et ma paternité, j’ai été assez occupé.

FNW: Comment avez-vous fait pour organiser un défilé pendant la pandémie ?

WG: Il a fallu se montrer réaliste. Mais si on rêve d’en finir avec le Covid-19, on est encore dedans. Et tout ce qui compte, Godfrey, c’est de ne pas menacer la santé publique. Ça ne peut pas être le genre d’événement où les gens qui viennent tombent malade ou bien s’angoissent et sont mal à l’aise. Alors nous avons pris une décision dès le départ: certes, nous sommes ravis de revenir à quelque chose de plus proche de la normale, mais ne nous emballons pas. Nous avons limité le public à 100 personnes, là où auparavant on en avait peut-être 800. Et ce qu’il y a de plus beau là-dedans, c’est que ça m’a permis de considérer des salles que je n’aurais pas envisagées autrement.


Carolina Herrera - Printemps-été 2022 - Prêt-à-porter féminin - New York - © PixelFormula



FNW: Comme ce lieu dans l’Upper East Side?

WG: Oui, ça a ouvert un tout nouveau monde. On a pu utiliser des endroits comme cette galerie d’art, plutôt qu’un grand espace. C’était donc un défilé beaucoup plus intime. Nous avons aussi choisi ce lieu parce qu’il est divisé en quatre salles, ce qui permettait aux gens de ne pas avoir l’impression de s’entasser. Au lieu des bancs, chacun avait sa chaise. Et nous avons demandé à tous les invités et aux employés de la maison d’être vaccinés, sans exception. Chaque mannequin, chaque éclairagiste, chaque coiffeuse, tout le monde était vacciné, sinon, entrée interdite. Et en plus, le public devait porter un masque, de même que toutes les personnes en coulisses. Les seules personnes présentes dans l’immeuble qui n’étaient pas masquées, sans enfreindre les règles, étaient les mannequins.

FNW: La dernière fois que vous avez présenté un vrai défilé live, c’était il y a 18 mois, à The Shed, n'est-ce pas?

WG: 
Exactement, et il y avait 800 personnes dans une même grande salle. Ce serait extrêmement irresponsable de notre part de tenter de refaire ça cette saison.

FNW: Quand on pense à Carolina Herrera, on se représente toujours des femmes vêtues de façon impeccable, pour la vie professionnelle mais aussi les occasions sociales, les bals, les soirées, les vernissages, les mariages. Nous venons de vivre 18 mois où il n'y a pratiquement pas eu d'événements de ce genre. Est-ce que cela a fait évoluer votre façon de créer ?

WG: Je crois que depuis que je suis chez Herrera, nous avons mis en place un véritable dialogue avec les clientes. Que ce soit sur la route, lors de ventes privées de type "trunk shows", ou depuis un an et demi sur Zoom. Tout ça nous a servi à mieux comprendre ce que la cliente cherche exactement, à prendre des risques créatifs, peut-être imaginer une robe qui lui parle, peut-être essayer de lui proposer la veste la saison d’après. Et évoluer avec elle, tout simplement.

Le fil conducteur, c’est donc que la femme Herrera est toujours une femme excitante, qui cherche des vêtements excitants et mène une vie excitante. Elle comprend que s’habiller confère de la puissance. Ce qu’on a constaté pendant le couvre-feu, c’est qu’elle avait toujours envie d’enfiler une belle robe et de se sentir fantastique. Et peut-être que la robe est en coton plutôt qu’en satin duchesse, mais la femme Herrera telle que je la conçois ne s’intéresse jamais aux pièces ennuyeuses, ordinaires ou basiques. Au moment où le confinement était le plus strict, je me suis forcé à reprendre le côté spectaculaire et l’exubérance de certaines de nos robes du soir ou habillées, et à les réinterpréter en coton, avec des articles plus orientés vers le lifestyle. Mais aujourd’hui on constate vraiment un engouement à l’idée de se mettre à nouveau sur son trente-et-un. On le voit avec les collections actuelles qui sont dans les magasins. On assiste à une vraie passion, un enthousiasme à l’idée de revenir enfin, de s’habiller, plus puissant que tout ce que j’ai connu dans ma carrière de créateur.


Carolina Herrera - Printemps - été 2022 - Prêt-à-porter féminin - New York - © PixelFormula


FNW: Qu’avez-vous d’autre dans les tuyaux pour la marque, ou les projets sur Internet ?

WG: Parmi nos priorités principales aujourd’hui, nous essayons de trouver des façons d’être aussi respectueux de l’environnement que possible. Chaque saison a vu des avancées majeures sur ce sujet. Et je suis très fier d’assumer pour l’ensemble de l’entreprise les initiatives que nous avons prises dans ce domaine. Nous venons aussi de nous lancer dans le e-commerce, et nous sommes en train de faire monter la sauce localement, en plus d’initier une ligne beauté l’année dernière. On en est au tout début de la distribution. On commence aux Etats-Unis. Je suis très fier d’imposer des codes clairement identifiés pour la marque: l’audace, les couleurs et cette fabuleuse exubérance. Nous sommes désormais en mesure de les traduire en produits de beauté, avec une réelle montée en puissance.

FNW: Carolina Herrera fait partie du vaste empire que possède la famille Puig dans la beauté, la parfumerie et la mode. Celui-ci comprend des marques telles que Jean-Paul Gaultier, Paco Rabanne, et désormais Dries Van Noten. Il y a quatre ans, vous avez accepté le poste de directeur artistique chez Herrera, l’une des principales maisons new-yorkaises. Quelles ont été les consignes données par ces messieurs Puig, à Barcelone ?  

WG: Mes relations de travail avec Marc et Manuel Puig et tous les Espagnols sont excellentes. Ce que j’ai toujours admiré chez eux, c’est la profonde révérence qu’ils ont pour Mme Herrera et la maison qu’elle a bâtie. Je ne pense pas que ce soit toujours le cas entre une société mère et les marques qu’elle possède. Et c’est vraiment incroyable, c’est quelque chose d’inspirant et de contagieux. Ça m’inspire énormément de respect pour la maison. Et vous savez, je crois que l’objectif tacite, c’est de reprendre le flambeau et de bousculer notre public, de faire en sorte que les valeurs et les principes de Mme Herrera, son élégance fabuleuse, parlent à une nouvelle génération, un nouveau public. Mais sans jamais se compromettre ni manquer de respect à l’intégrité de cette maison. Et je crois que c’est quelque chose que je respecte vraiment, chez les Puig.


Carolina Herrera - Printemps-été 2022 - Prêt-à-porter féminin - New York - © PixelFormula


FNW: Pour conclure, j’ai l’impression comme beaucoup de gens que sous votre houlette, Herrera rajeunit un peu, s’adresse à de plus jeunes femmes. Est-ce que c’est conscient, ou est-ce que ça vous vient instinctivement ?

WG: 
Vous savez, je suis plus jeune que Mme Herrera, et en tant que créateur homme mes références sont les femmes de ma vie, mes amies, des femmes dont je me sens proche: je regarde leur manière de s’habiller, ce qu’elles recherchent. J’essaie de ne pas penser à l’âge quand je crée, je pense plutôt à l’esprit, au style, à l’énergie. C'est la femme qui veut être inoubliable. Et au risque de paraître prétentieux, c’est une femme qui ne cherche pas à se fondre dans la masse quand elle sort en soirée, vous voyez ce que je veux dire ? C’est celle qui veut que les gens parlent de sa tenue, peu importe ce qu’elle porte, et pour moi ça n’a rien à voir avec la géographie, l’âge ou la taille. C’est une attitude, une assurance, et je crois que ce sont juste mes critères personnels, le filtre que j’ai et la manière dont les gens qui m'entourent et moi-même voyons la beauté.

Mais ce dont je suis très fier, et qui est un fait, c’est que du point de vue de nos ventes et de notre clientèle, on voit que nous n’avons pas perdu les clientes Herrera de toujours. Elles continuent à acheter – celle qui ont toujours acheté chez nous. Et désormais nous voyons aussi de nouvelles femmes venir acheter chez nous. Et c'est un exercice d'équilibre auquel je fais très attention. Je veux que toutes celles qui entrent dans nos magasins trouvent quelque chose pour elles.

FNW: Vous étiez très élégant au Met Gala. Et pourtant, certains commentaires sur Internet ou dans les principaux média affirment que l’événement en lui-même est devenu un peu "too much". Qu’en pensez-vous ?  

WG: Oui, je sais qu’il y a eu des réactions. Mais je dois avouer que tout ce que j’avais en tête, c’est qu’après tout ce temps c’était génial de pouvoir enfin assister en personne à une soirée où les gens se souciaient à ce point de leur apparence ! Et en y prenant beaucoup de plaisir. Personnellement, je me suis bien amusé !


 

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