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Traduit par
Paul Kaplan
Publié le
4 mai 2021
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Chanel et Cocteau, un défilé Croisière aux Carrières de Lumières

Traduit par
Paul Kaplan
Publié le
4 mai 2021

Les Français — un peuple fidèle en amitié — ne renoncent pas facilement à leurs héros. Une vérité universelle qui s’applique aussi à la mode, une industrie bâtie sur le changement permanent. Cette loyauté envers un héritage antédiluvien était d’ailleurs le fil conducteur de la collection Croisière 2022 de Chanel, dévoilée mardi soir par le biais d’une vidéo tournée dans les monumentales cavernes des Carrières de Lumières, dans le pittoresque village des Baux-de-Provence.


Chanel



La collection s’inspirait de l’amitié qui liait Coco Chanel et le poète, dramaturge et cinéaste Jean Cocteau. Une accointance qui remonte à près d’un siècle.

Le résultat ? Une collection mi-punk mi-chic, imaginée par la directrice créative de la maison parisienne, Virginie Viard, qui multipliait les références aux obsessions communes des deux amis — les cartes de tarot, l’astrologie, le symbolisme à peine voilé et la beauté des corps.

Le défilé vidéo avait lieu dans la lumière oblique du soir, devant les parois écrues en craie blanche de la caverne, où Jean Cocteau, émerveillé par la beauté des lieux, a tourné plusieurs séquences de son Testament d’Orphée en 1959.

Entrecoupant des plans en noir et blanc et en couleur, la vidéo présentait de longues vestes-chemises en crêpe, d’audacieuses vestes à larges revers et des pantalons fluides. Partout, les pantalons, les robes courtes et les chemises en soie étaient brodés d'étoiles, de vagues et de mini-soleils — des motifs empruntés aux cartes de tarot.


Chanel



Élégante et pleine de raffinement dans sa fabrication, la collection n’avait pourtant pas grand-chose de très désirable. À vrai dire, cette version punk-chic de Chanel semblait assez factice. Quant aux références à Madonna, qui à ses débuts mêlait des débardeurs et des tee-shirts noirs et blancs avec des mini-jupes en cuir, elles étaient loin d’être contemporaines. Et visiblement, Virginie Viard affectionne particulièrement les formes courtes et larges, en particulier sur ces robes brodées de cristaux, donnant à certains mannequins une silhouette carrément courtaude...

Pour le soir, la proposition était beaucoup plus convaincante: des robes recouvertes de plumes de marabout et portées avec des collants en résille, qui avaient le panache discret et l'irrévérence aristocratique que l'on associe souvent à Chanel. Puis un quintette de mannequins vêtus d’un imprimé noir et blanc saisissant — annoncé dans une vidéo publiée avant la présentation — insufflaient une certaine joie de vivre à l’événement.

Pablo Picasso et Igor Stravinsky



Dans la bande-annonce du show, tournée par les photographes Inez & Vinoodh, on pouvait découvrir en avant-première six silhouettes de la collection portées par le mannequin Lola Nicon, filmée en train de se prélasser dans le célèbre appartement de Gabrielle Chanel au 31 rue Cambon, à Paris, entourée du bestiaire et des symboles de la créatrice. Celle-ci portait même un tee-shirt noir à son effigie, allongée sur un canapé en daim beige, au milieu du décor baroque imaginé par Coco Chanel. À l'époque de leur amitié, cette dernière vivait encore au coin du Faubourg St Honoré — le poète venait y fumer de l'opium, dans l’espoir de se remettre de la mort précoce de son grand amour, l'écrivain Raymond Radiguet.


Chanel



Cocteau et Chanel formaient une amitié improbable, mais profonde. L'un était le fils choyé de la haute bourgeoisie parisienne, l'autre orpheline de parents marchands issus de la France rurale profonde. Ils partageaient cependant une ambition brûlante et le désir de passer leur vie parmi le gratin artistique de l’époque. Par-dessus tout, leur sens esthétique, leur appétit pour les corps et leur amour du bronzage — autrefois signe de pauvreté paysanne — faisaient d’eux des âmes sœurs. Cocteau a encouragé Chanel à collaborer avec des artistes comme Pablo Picasso et Igor Stravinsky, ce qui lui a permis de développer sa créativité.

Chanel, comme nombre de ses confrères, était profondément superstitieuse, tout comme Cocteau. Chanel lisait le tarot pour Cocteau, et il lui lisait les lignes de la main. C’est Chanel qui a dessiné les costumes de Cocteau pour sa version d'Antigone — une tenue si martiale qu'un critique de l’époque qualifia la comédienne de "samouraï grec". Dans la version théâtrale d'Orphée, en 1926, Chanel a imaginé, pour la figure de la mort, une robe de bal en mousseline rose et un manteau en chinchilla.


Chanel



Un peu de cette audace aurait été bienvenue dans la collection Croisière dévoilée ce soir. Pour une œuvre ultérieure, Le Train Bleu, le poète avait également fait appel à la grande couturière. En quelques phrases célèbres, Cocteau avait donné à Chanel le mandat suivant: "Les costumes doivent être l’élégance même, sans rien de théâtral. Le Train bleu doit être à la mode. C’est une balle à mettre dans le mille. On peut encore tromper des artistes sur ce qu’ils attendent, il est impossible de tromper les gens de mode sur la mode”. Sur ce dernier point, on ne peut le contredire. Résultat: des nageurs drapés dans des robes de plage, lunettes de soleil sur le nez, des joueurs de tennis en laine blanche et un golfeur en blazer prince-de-galles peuplaient cette opérette dansée.
 
On retrouvait cette ambiance balnéaire dans la collection Croisière, traversée par plusieurs looks nautiques et des blazers de yachting.
Dans une formule pleine d’ironie, le librettiste avait donné pour consigne à la créatrice de mode: "il faut que le ballet se démode en un an et reste une image de 1924." Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, il est à craindre que ce soit la collection qui se démodera avant la fin de l'année.

Vers la fin, Cocteau, appauvri et répugnant à demander de l'aide à sa riche mère, était grassement payé pour ses talents littéraires par son amie Chanel, qui lui demandait de corriger des communiqués de presse ou des entretiens, ou encore de décorer la vitrine de sa boutique de la rue Cambon.


Chanel



La maison continue de recruter de nouveaux talents. Les années Karl Lagerfeld ont à jamais ancré la relation de Chanel avec le monde de l’illustration. Cette saison, c’est le jeune et talentueux artiste britannique Luke Edward Hall qui a été engagé pour représenter la rencontre entre la mode de Chanel et le centaure de Cocteau.

Une fraîcheur bienvenue, surtout quand on la compare avec l’ambiance du concert qui avait lieu juste après le défilé. Sous la houlette de Sébastien Tellier, un vieux copain de la maison, qui se produisait déjà pendant les défilés de l’ère Lagerfeld, on a pu y entendre une interprétation charmante du tube “Sunny” de Marvin Gaye, avant une brève prestation de Charlotte Casiraghi. C’est sûrement une coïncidence si, en assistant à la performance de la jeune femme, l’auteur de ces lignes n’a pu s’empêcher de repenser à la critique du deuxième album de sa tante, la princesse Stéphanie de Monaco, perpétrée par le spécialiste américain du rock, David Hiltbrand. 

"Sur ce disque, elle chante ce qu'elle connaît le mieux: la section VIP des boîtes de nuit du monde entier. Non, pardon. Elle chante l'amour. Toujours l'amour. Et qui de mieux que la fille qui a établi un record princier de baiser de grenouilles ? Qui de mieux ? Eh bien, peut-être quelqu'un dont la voix exprime un peu de passion, ou du moins quelqu'un qui comprend le phrasé. Ce n'est pas une sortie humiliante. Mais gênante, oui, à coup sûr. Oh, Steph chante juste mais, hélas, sans aucune conviction ni profondeur."

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