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18 mars 2022
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Christina Raab (Cradle to Cradle) : "Il faut arrêter de changer de fournisseurs chaque saison "

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18 mars 2022

Loi Agec en France, responsabilité élargie du producteur bientôt en Europe... Alors qu'elles étaient focalisées sur la manière de réinventer leur mode de distribution face à une consommation omnicanale adoptée par de nombreux consommateurs, les entreprises de mode se rendent compte que les défis de la responsabilité environnementale les rattrapent. Concrètement en France, mais bientôt dans toute l'Europe, les sociétés devront prendre en charge leurs invendus, qu'elles n'ont plus le droit de détruire, mais aussi la fin de vie de leurs produits. Et doivent donc trouver des solutions... et repenser leur modèle. Dans ce cadre, nombre d'intervenants se proposent d'accompagner ces acteurs. En visite à Paris lors de la Fashion Week, Christina Raab, présidente de l'institut Cradle to Cradle, venait sensibiliser les entreprises de mode et de cosmétique à ces enjeux. L'organisation, qui agit dans de nombreux secteurs industriels, délivre une certification qui a pour objectif de garantir la sécurité sanitaire des produits, leur durabilité et leur circularité. Pour FashionNetwork.com, la dirigeante précise comment le secteur peut embrasser ces thématiques.


Christina Raab - Cradle to cradle


FashionNetwork.com : Le siège européen de Cradle to Cradle (Du berceau au berceau en français) est à Amsterdam. Vous travaillez avec de grands groupes dans différents secteurs. Quel était l'objectif de votre venue à Paris durant la Fashion Week?

Christina Raab :
Je suis venue pour rencontrer les acteurs de la mode mais aussi des cosmétiques. Avec la place de Paris dans le luxe, la mode et la beauté, il existe une grande opportunité pour les marques françaises de prendre un leadership sur les thématiques de la durabilité et de la circularité. L'institut est une organisation à but non lucratif fondée en 2010. Nous sommes très impliqués pour redéfinir les notions de circularité et d'écoresponsabilité. Nous avons une approche holistique en regardant les différents aspects de la sécurité des matériaux sur le plan sanitaire, la circularité des produits mais aussi la pureté de l’air, la protection du climat, la gestion de l’eau et du sol ou encore l'équité sociale. Au total, notre programme de certification est un cadre qui porte sur 35 points. Notre standard a pour objectif de valider que les produits sont sains, dans une démarche circulaire et responsable. Ces éléments sont vérifiés par des acteurs indépendants. Cela permet aux marques et entreprises de communiquer auprès de leurs équipes et de leurs consommateurs sur des réalisations très fortes.

FNW : Dans ce domaine, il y a une richesse de vocabulaire très importante. On parle de zéro déchet, d'écoresponsabilité, de circularité... Pour les entrepreneurs, c'est parfois complexe de s'y retrouver, d'autant que des labels existent sur différents sujets, différents marchés. Comment l'expliquez-vous?

CR :
Tous ces concepts embrassent différents sujets. Ils se retrouvent tous dans le cadre de Cradle to Cradle. Il inclut les concepts de zéro déchet, de circularité, mais englobe aussi la mise en conformité aux cadres légaux, comme ceux établis en France. Sur chacun des thèmes que nous analysons, il existe des labels qui permettent aussi d'avancer vers la certification.

Mais il est très vrai qu'il y a une grande confusion sur les termes. En fait, chacun comprend quelque chose de différent selon le vocabulaire utilisé. Pour certains, si vous parlez de circularité, ils vont entendre "coton recyclé". D'autres comprendront "gestion des déchets". Ces sujets sont connectés. Mais pour nous, l'important est d'être très actifs sur le sujet de la circularité. Le design circulaire est un élément crucial. Il a une influence sur toute la chaîne de valeur. Pour les donneurs d'ordres, cela va influencer le choix des matières, l'organisation logistique, etc. Mais il y a besoin de beaucoup de pédagogie afin que les terminologies soient largement partagées et comprises.

FNW : Parmi les parties prenantes de Cradle to Cradle, il y a plusieurs représentants de grands groupes de la cosmétique, du bâtiment, du textile avec H&M. Comment prévenez-vous tout soupçon de greenwashing?

CR :
En fait, il y a deux aspects. Nous finançons les recherches et le programme de certification par des licences que les entreprises payent afin d'utiliser le logo de certification sur leurs produits. Et chaque entreprise qui bénéficie d'une formation et d'un accompagnement paie un montant. Nous avons aussi l'Académie où chacun peut avoir une formation en ligne. Par ailleurs, nous sommes également soutenus par des fondations et des organisations caritatives et nous participons à des projets financés par la communauté européenne. Enfin pour éviter le greenwashing, l'institut a établi des critères. Mais au quotidien, ce sont des organismes indépendants sur chaque région qui sont dans les entreprises pour suivre l'évolution de leurs progrès. Nous, nous délivrons la certification, valable deux ans après un audit final.

FNW : En regardant vos projets toucher différents secteurs, j'avais l'impression que le secteur de la construction était très important. Le textile et la cosmétique ne sont pas aussi dynamiques ?

CR :
Nous sommes très présents dans la construction car l'un de nos fondateurs est architecte. Nous travaillons avec 650 entreprises dans le monde et c'est vrai que la moitié sont aujourd'hui dans la construction. Dans ce secteur, les projets en entier peuvent être certifiés, pas seulement les produits. C'est un important moteur. Toutefois, ce secteur n'est pas si avancé. La plupart des certifications sont de niveau bronze. Les entreprises textiles sont souvent déjà certifiées or et les entreprises cosmétiques sont un mix entre argent et or.

FNW : Cela signifie que les entreprises de ces secteurs sont déjà bien avancées dans leur développement pour répondre au cadre de votre standard?

CR :
Les acteurs de la mode et de la cosmétique ont déjà appliqué une certaine transparence sur leur sourcing. Cette transparence simplifie la validation des critères et, au-delà, ce sont deux secteurs où l'innovation est un moteur. La cosmétique, par exemple, recherche en permanence de nouvelles solutions et est très réactive aux tendances de consommation. Dans le textile, c'est pareil. La relation avec le fournisseur se fait pour trouver les meilleurs nouveaux matériaux. C'est la relation directe avec le consommateur qui oblige à ces remises en question.


La matière Beluga de la société Rajby Textiles est le seul produit à atteindre un classement Platinium - Capture d'écran Cradle to cradle



FNW :En France et en Europe, des réglementations sont en train de se mettre en place sur la recyclabilité et la non-destruction des produits. Les entreprises ont-elles pris conscience de cela et est-ce qu'elles réagissent?

CR :
Je pense que ces standards sont en train d'aider à la prise de conscience autour de la recyclabilité. Les entreprises comprennent qu'il n'est plus possible d'enfouir et de détruire les produits. Elles doivent comprendre ce que deviennent leurs produits après les avoir vendus. La prochaine étape est de réfléchir à comment garder les produits dans une boucle pour les recycler.

FNW : Avec cette prise de conscience, on va au-delà de l'utilisation du coton recyclé. Le design devient-il aussi un élément important?

CR :
Dans l'industrie du textile, tout part du design. Si l'on a pour ambition de dessiner avec le moins de pertes, cela a cet impact global. Cela signifie travailler avec les meilleurs matériaux. Le sujet était initialement traité par le service durabilité d'une entreprise, mais désormais que les services design et achats s'en mêlent. C'est nécessaire pour trouver les meilleurs matériaux, négocier les meilleurs deals, arriver à avoir le meilleur produit final. C'est en train de se mettre en place aux différents niveaux des entreprises les plus avancées sur ce sujet.

FNW : Et pour celles qui ne sont pas très développées, comment doivent-elles s'engager?

CR :
Elles doivent comprendre que le temps où une action isolée sur le thème de la responsabilité environnementale pour cocher la case est révolu. Il est vraiment important de se poser la question sur la manière d'exprimer son positionnement à son consommateur et de valider ses actions. La transparence est essentielle et cela ne peut plus être une initiative de l'entreprise qui n'est pas validée par un observateur indépendant. En cela, nous avons une réputation mondiale de rigueur en nous appuyant sur des bases scientifiques. 

L'autre conseil est que chaque compagnie doit réfléchir à la manière de s'organiser avec ses fournisseurs. Il est vraiment important d'avoir une vision à long terme. Il faut arrêter de changer chaque saison de fournisseurs pour des questions de coûts, mais plutôt réaliser une relation de confiance et des projets avec ses partenaires. Ensuite, il est important de mettre en place une communication interne sur l'implication de l'entreprise sur ces sujets et pas seulement que ce soit confié à un responsable ou un service sustainability. Cela doit infuser dans chaque service de l'entreprise. C'est peut-être le point le plus important.

"Beaucoup de marques communiquent sur des développements mais les connaissances sont en fait chez leurs fournisseurs"



FNW : La transformation de la chaîne d'approvisionnement est un point que beaucoup d'entreprises ne voulaient pas aborder. Est-ce que cela évolue?

CR :
Oui c'est vrai. C'est aussi parce que cela demande une révision de la manière de travailler, qu'il faut établir de nouveaux process avec de la transparence. C'est un changement qui doit se faire en interne. Nous travaillons avec les marques mais nous travaillons aussi avec les enseignes, et les gros distributeurs jouent un très grand rôle. Quand un acteur comme Zalando met en avant les collections responsables et impose des critères, cela représente un levier très important pour tout le secteur.

FNW : Lorsqu'on échange avec les fournisseurs, certains paraissent parfois plus avancés sur les questions écoresponsables que les marques. Est-ce le cas? 

CR :
C'est une véritable question. Dans le textile, les acteurs de la chimie ont développé des solutions pour la teinte, pour les finitions. Beaucoup de ces acteurs ont des solutions prêtes. Nous voyons aussi qu'il y a une connaissance de plus en plus forte pour les producteurs de fibres et pour les producteurs de matières. Les unités de production dans la chaîne d'approvisionnement sont de plus en plus responsables. Beaucoup de marques communiquent sur des développements, mais les connaissances sont en fait chez leurs fournisseurs.

FNW : C'est plutôt une bonne nouvelle. Cela veut dire que les solutions sont là pour les marques...

CR :
Exactement. En fait, il y a un besoin d'investissement dans ces solutions de la part des marques.

FNW : Mais alors dans les cosmétiques ou le textile, quels sont les freins qui ralentissent le développement d'une circularité?

CR :
L'essentiel tient à l'état d'esprit. Qu'est-ce que cela signifie d'avoir une stratégie, une approche holistique? Il faut que les dirigeants et les équipes soient formés, que la compréhension des enjeux soit plus forte. D'aller au-delà de la capsule en polyester ou coton recyclés.

De là découlent les interrogations sur comment revoir la supply chain. Si l'entreprise change toutes les saisons de sourcing, c'est quand même très difficile d'aborder une approche circulaire.  Et puis il y a toujours un manque de transparence sur comment est organisée la chaîne de valeur, sur les matériaux qui entrent dans la composition des produits. Enfin, l'un des points très importants, c'est qu' il n'existe pas aujourd'hui dans l'industrie textile de structure pour un véritable recyclage des produits. Comment remettre vos produits dans la boucle... être vraiment dans le "cradle to cradle"?

FNW : C'est-à-dire?

CR :
L'idéal c'est de pouvoir récupérer ses produits pour pouvoir réaliser le même produit. Certaines marques d'outdoor commencent à éviter les mélanges de matériaux pour pouvoir travailler facilement la matière récupérée. Mais cela signifie avoir une infrastructure pour pouvoir récupérer le produit auprès du consommateur, pour ensuite le remettre dans la chaîne de valeur et de nouveau faire un produit de même valeur. Il existe des modèles mais ils ne sont pas industrialisés. Il faut passer à l'échelle supérieure. Cela implique de repenser toutes les étapes et de mobiliser les consommateurs, les marques, toute la chaîne de valeur, les sociétés de recyclage. Tout le monde.

"Nous allons connaître une forte accélération cette décennie"



FNW : Est-ce que vous avez une idée de quand cela pourrait être opérationnel?

CR :
Les pilotes sont là! Nous avons besoin des investissements pour accélérer leur passage à l'échelle industrielle. Je pense que nous allons connaître une forte accélération cette décennie avec beaucoup de marques qui se sont fixé des objectifs à 2030.


Napapijri a développé une gamme de produits "circulaires" avec des vestes et de la maille - Napapijri



FNW : Quelles sont les initiatives les plus intéressantes que vous observez?

CR :
Dans notre communauté, nous avons l'initiative de Napapijri. Nous avons notamment certifié leur veste circulaire au niveau or. Il s'agit une veste en mono-matière que le client peut leur ramener. Elle est ensuite complètement détricotée pour ensuite recréer un produit avec la même matière.

C&A travaille depuis longtemps avec nous, notamment sur l'axe de protection de l'environnement en réduisant les impacts liés à la chimie. Ils ont travaillé avec leurs différents fournisseurs pour analyser les points d'amélioration sur leur chaîne de valeur. Cela a demandé un changement profond de la chaîne d'approvisionnement. Ils ont revu leur nombre de fournisseurs et les engagements avec eux.

Enfin, vous avez Wolford qui a opté pour proposer des produits à partir d'un matériau qui est biodégradable est compostable. Pour eux, c'était une optimisation sur le matériau et sur l'utilisation chimique.

FNW : Avec Cradle to Cradle, combien de marques dans les cosmétiques et le textile comptez-vous rallier pour les prochaines saisons?

CR :
Nous voulons définitivement nous développer dans ces secteurs. Le mainstream n'est pas forcément simple à aborder, mais nous avons l'ambition d'avancer dans certaines catégories de produits comme dans le denim, où beaucoup de choses intéressantes se passent. Nous voyons aussi des opportunités dans le luxe et la lingerie. Sur la partie cosmétique, nous avons déjà de grands groupes comme L'Oréal et Coty qui sont impliqués. Mais nous pouvons aussi appliquer notre expertise auprès des marques indépendantes. Il y a un vivier très dynamique avec des approches très intéressantes.


 

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