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9 nov. 2021
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Collecte de vêtements usagés: les défis du recyclage

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9 nov. 2021

Les initiatives fleurissent un peu partout en Europe. Aux cotés des historiques bornes Le Relais, les lieux de collecte pour les textiles, le linge de maison et les chaussures (TLC) se sont décuplés ces dernières années. A l'instar de la récente initiative du centre commercial du Forum des Halles à Paris, qui s'est rapproché de la start-up The Second Life pour installer un point de collecte, les acteurs de la mode et de la distribution multiplient les projets pour permettre aux clients de déposer leurs anciens produits.


Refashion


Car la dynamique vient des consommateurs. De plus en plus de Français et d'Européens optent pour les achats de seconde main… même dans le luxe. Une transformation des comportements de consommation qui peut aussi créer une vision déformée de l’impact de la collecte de vêtements. Oui, les points de collecte se sont multipliés au rythme de la hausse du nombre de dons d'anciens vêtements. Mais alors que nombre de marques évoquent le recyclage dans leur communication, aujourd’hui cette collecte ne constitue concrètement pas une ressource alternative pour la matière première textile.

En 2020, selon ReFashion, anciennement Eco-TLC, qui est l’éco-organisme de la filière textile-habillement, linge de maison et chaussures, plus de 500.000 tonnes de produits ont été mises sur le marché contre environ 204.000 tonnes collectées. Quelque 56,5% est destiné au réemploi. Ces produits se retrouvent très minoritairement dans les réseaux de revente français (environ 5% d’entre eux), mais pour la majorité ils partent à l’export… Les réseaux sont là assez obscurs quant à la destination finale de ces produits, mais de récents reportages ont soulevé la question du contrôle de ces marchandises, en Afrique ou en Amérique du Sud.

Un peu moins de la moitié de ces vêtements, chaussures et autres draps collectés, qui ne sont pas "réemployés", sont donc utilisés comme combustible (environ 10%) et plusieurs dizaines de tonnes sont encore enfouies (0,4% du total). Au final, un tiers de ces produits entrent dans un cycle de recyclage. Mais qui dit recyclage ne dit pas forcément nouveau produit textile, bien au contraire. La boucle fermée, c'est-à-dire ce réemploi de la matière d'un vêtement pour produire un autre vêtement, est quasiment inopérante.


Refashion vise les 300.000 tonnes de produits récoltés par an... mais doit développer le recyclage - Shutterstock


A l’occasion, mi-octobre, du compte-rendu des travaux de la Chaire Bali (Biarritz Lifestyle Active Industry), qui oeuvre sur quatre thématiques pour imaginer la mode responsable de demain, l’équipe mêlant différents acteurs du secteur sur ce sujet du recyclage est entré dans le détails des défis qui se dressent.
 
"Quelques pourcents des produits collectés vont être recyclés pour être utilisés en isolation, en chiffons ou dans d’autres industries, détaillait Damien Saumureau, directeur projet circularité chez Nabaiji du groupe Decathlon et qui anime ce groupe de travail. Mais aujourd’hui, c’est à peine 1% du textile qui est recyclé pour recréer du fil". La raison d’un si faible taux de réemploi? Le coût élevé aujourd’hui de développer une matière à partir des vêtements récoltés. L’ambition des acteurs impliqués dans la chaire: trouver des process pour faire baisser ces coûts, en commençant dès la récolte.

"Dans nos entreprises, nous travaillons sur la conception de produits recyclables en imaginant des collections qui nécessiteront peu de démantèlement. Mais aujourd’hui le circuit ne permet pas de réellement retourner à la fibre. Par exemple, sur le coton recyclé, aujourd’hui ce n’est pas viable économiquement. Cela coûte plus de 10 fois le prix du coton issu de l’agriculture... sans parler de la qualité des fibres au final. Nous voulons faire en sorte que ces produits puissent être récoltés avec une modèle viable. L’idée première était de créer la cartographie des acteurs de la collecte, avec les modèles, les personnes clés, explique le responsable de Decathlon. La volonté n’est pas de tout réinventer, mais de voir avec les acteurs de la chaîne pour créer une synergie. Il nous manque d’ailleurs un recycleur dans le groupe de travail et nous sommes prêts à l’accueillir."


Refashion


L’identification des circuits et des pratiques doit ainsi permettre d’optimiser les approches. Des collectes sont par exemple menées avec les marques et enseignes impliquées comme Petit Bateau, Kiabi ou les Galeries Lafayette.

L’approche est notamment de mener des actions ciblées, par exemple sur la collecte de t-shirts blancs. Majoritairement en coton, le tri de cette catégorie permettrait potentiellement de collecter une matière uniforme mais aussi d’atteindre des volumes nécessaires pour engager des démarches rentables.

"En 2020, il y a eu une consultation publique menée par Fashion for Good et nous avons été très surpris de voir le recyclage apparaître en première préoccupation des répondants. Pour moi, cela a été passionnant d’être confronté aux acteurs de l’aval. Je connaissais très mal leur métier et, en dialoguant, on s’aperçoit que certaines de nos initiatives n’apportent rien dans leurs process. Nous avons ouvert le Restore dans le magasin d’Haussmann et nous organisons des collectes sélectives. Nous allons voir ce que cela va apporter sur du t-shirt, des polaires et pourquoi pas avec des marques de collants. Nous allons voir si avec des collectes ciblées, on peut faciliter le coût de tri et baisser le coût de la matière recyclée. En fait, l’idée c’est que nous avons à disposition de la matière première. Il faut redessiner le paysage. Il ne suffit pas de faire des produits recyclables. La question, c’est qu’ils soient traités derrière. Au final, il faut que ces gisements soient compétitifs et puissent être développés."
 

Urgence environnementale... et économique



Face à la flambée des prix des matières premières, ce n’est pas uniquement une vision écoresponsable qui dirige les acteurs de la mode. Chacun est conscient que les millions de tonnes de produits non utilisés pourraient constituer la ressource phare de demain. L'autre argument clé repose sur les futures obligations qui vont concerner le secteur. En 2018, l'Union européenne a adopté de nouvelles règles concernant l'économie circulaire et établi un agenda. En 2025, les metteurs en marché de produits textiles auront l'obligation d’assurer la fin de vie de leurs produits. Cela signifie qu'il s'agit d'un impératif pour les marques de maîtriser la composition de leurs produits et la manière de les recycler. Les acteurs du secteur se doivent donc, tant sur le plan environnemental qu'économique, d’accélérer sur ces sujets.

Bien sûr, les avancées technologiques, avec l’intégration notamment de codes QR permettant de connaître la composition précise des produits, vont simplifier les opérations futures de tri. Mais les premiers produits portant un code QR n’arriveront en fin de vie que d’ici à sept ans. Pour les acteurs du textile, il faut trouver des solutions pour les produits déjà dans les armoires de leurs clients.


Aujourd'hui, les produits récoltés son majoritairement destinés à la réutilisation, mais seulement 5% aboutissent sur le marché français - Shutterstock


"Nous sommes face à une urgence sur ces sujets, estime Damien Saumureau, le recyclage ce n’est pas seulement le polyester des bouteilles recyclées ou les chutes de coton. Nous avons besoin que la filière s’équipe. Il existe des machines de détection infrarouge qui permettent de d’identifier la composition d’un produit. Mais nous n’en avons pas en France. Nous avons besoin de technologie pour accélérer."

Dans cet esprit, l'école d'ingénieurs Estia développe avec Eram et Decathlon une solution s’appuyant sur une technologie d’intelligence artificielle sur la chaussure. Celle-ci permet d’identifier un produit usager et de faire remonter sa composition. Encore en phase de test, ce démonstrateur développé en dix-huit mois est en capacité de reconnaître quelque 500 modèles de chaussures. Un outil clé pour optimiser la collecte de matières issues de nos anciennes chaussures dans les prochaines années.

Le challenge est majeur. Et les initiatives, comme celle baptisée Looop et qui allie le Hong Kong Research Institute of Textiles and Apparel (HKRITA) et la Fondation H&M et Novetex Textiles, rappellent qu'il est dans l'agenda des acteurs au niveau international. Bénéficiant de stocks importants, les acteurs européens ont là une occasion unique de véritablement faire de nos vieux vêtements un atout majeur pour l'avenir de l'industrie textile du Vieux Continent.


 

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