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Come-back de la couture d’avant-garde, sur fond de tendance insurrectionnelle

Traduit par
Marguerite Capelle
Publié le
today 18 janv. 2019
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Il est toujours instructif, en matière de mode, de rentrer à Paris après 10 jours passés à se balader en Europe (de Londres à Milan, en passant par Florence), pour y découvrir des collections masculines pensées par des créateurs qui comprennent réellement le concept de couture d’avant-garde. Ce sont eux, de même qu’une atmosphère quelque peu insurrectionnelle quoique teintée d’optimisme, qui ont dominé les deux premières journées parisiennes.

Yohji Yamamoto comme Dries Van Noten ont produit des collections magnifiquement coupées, avec des proportions inattendues, qu'il s'agisse de jouer sur l’idée d’uniforme ou sur la nostalgie. Alors que les manifestants « gilets jaunes » étaient plus présents que jamais à l’esprit de tous les Parisiens, une atmosphère de mutinerie régnait sur les défilés. Chez Undercover, le créateur Jun Takahashi s’est inspiré de l’imagerie violente d’Orange mécanique. Demna Gvalasia, chez Vêtements, faisait quant à lui référence aux fans de foot et surtout au Dark Web dans un défilé frappant, présenté au sein du musée d’histoire naturelle à Paris.


Yohji Yamamoto - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter masculin- Paris - © PixelFormula


Yohji Yamamoto

Le général Yohji Yamamoto défile toujours à une cadence qui lui est propre. Et ce fut à nouveau le cas avec une exceptionnelle collection d’inspiration militaire, présentée à son siège des Halles un jeudi soir glacial à Paris.

Dans une démonstration quasiment parfaite, le créateur a joué du mystère avec des motifs militaires – soutaches, cocardes, insignes et surtout boutons – pour insuffler un nouvelle vie à l’une des plus vieilles sources d’inspiration de la mode masculine : les uniformes de l’armée. Il a imaginé des blousons d’artilleurs à boutons aux motifs tangentiels, de formidables manteaux de généraux avec des cordons et du fil en guise de finition et des manteaux d’officier prussien ornés de formidables motifs abstraits, de remarquables imprimés toile d’araignée et de têtes de tigre peintes à la main. Même la veste de hussard a été revisitée en duffle-coat, avec de gros brandebourgs. Le tout au son d’Amazing Grace et du son métallique des guitares blues, dans un défilé vraiment formidable.

« Les vêtements militaires influencent la mode depuis des générations. Je voulais montrer le meilleur de l’art des uniformes. Mais dans ce cas précis, j’avais envie d’un message d’espoir », a déclaré le créateur, toujours sibyllin.
 

Dries Van Noten - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter masculin - Paris - © PixelFormula


Dries Van Noten

Si on se souviendra surtout de Dries Van Noten pour la beauté de ses tissus et sa capacité à mêler sans transition les idées modernes et les inspirations ethniques , les gens ont tendance à oublier que ce créateur belge est aussi capable de coupes à la précision chirurgicale.

Le docteur Van Noten était au sommet de ses talents opératoires ce jeudi soir, à l’occasion d’une brillante démonstration de coupes, avec probablement les plus beaux nouveaux costumes qu’on verra cette saison à Paris. Il a intitulé sa collection « Nostalgia del Futuro », nouvel exemple des idées italianisantes qui font irruption dans son travail depuis qu’il a fait l’acquisition d’une maison de vacances au sud de Naples.

Sa principale idée était de tailler des vestes croisées à col montant avec de la popeline et dans une laine militaire, ornées de larges revers affûtés, et associées à des pantalons éléphantesques et pourtant remarquablement fluides. Dans des teintes charbon, en whipcord et laine peignée, toutes étaient fantastiques et les mannequins les portaient avec une fierté manifeste.

Dans ce défilé très cérébral, à l’occasion duquel des tas d’artistes à la David Bowie ou Andy Warhol ont pu discourir en interview sur l’art et l’inspiration, l’autre grande nouveauté était la splendide utilisation de motifs tie & dye organiques et optiques, dans des imperméables matelassés et parkas masculines. Dans l’ensemble, une déclaration de mode extrêmement assurée.
 

Undercover - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter masculin- Paris - © PixelFormula


Undercover

Impossible de savoir où commençait et où s’arrêtait le travail collaboratif dans ce nouveau défilé Undercover, présentant une série de silhouettes imaginées à quatre mains par le fondateur de la maison, Jun Takahashi, et le créateur de Valentino, Pierpaolo Piccioli. Le défilé a culminé avec la collaboration de ce dernier, tandis que le tandem mixait des images d’Edgar Allan Poe, de David Bowie et de Ludwig Van Beethoven.

Cependant, le thème central était bien plus violent : l’Orange mécanique de Stanley Kubrick. Le défilé s’est même ouvert sur trois ménestrels en goguette, munis de cannes pour arpenter l’Espace Wagram avec des masques identiques en tout point à celui porté par Malcolm McDowell dans l’atroce scène de viol du film. Les moindres détails du look de hooligan du personnage étaient exploités, jusqu’au chapeau melon, apparaissant sur des parkas en nylon, de grosses doudounes et même d’énormes gants de motard en peau de mouton. Un défilé brillant sur le plan technique, mais peut-être un peu trop littéral dans son message mode et donc pas tout à fait un grand moment dans ce domaine (même si c’était une superbe œuvre de mode théâtrale).


Vetements - Automne-hiver 2019 - Prêt-à-porter masculin- Paris - © PixelFormula


Vetements

Vision sombre de la mode chez Vetements, où le créateur, Demna Gvasalia, ruminait sur le Dark Web, au cœur de la grande galerie de l’évolution.

Beaucoup de silhouettes arboraient des masques, avec uniquement des découpes pour les yeux. La plupart défilaient avec cette esthétique oversized que Demna a fait sienne. Leurs énormes vestes en duffet et doudounes bouffantes répondaient aux énormes animaux empaillés du musée, du morse aux gnous. Des sweatshirts portaient des inscriptions du genre It’s Hocus Pocus Time Bitches (« Et maintenant abracadabra, les meufs »). Il y avait une ambiance rassemblement altermondialiste dans cette collection, même si certaines manifestantes portaient des robes du soir en velours rose sous leur sweat et que l’une d’entre elles avait même un sac à dos en velours en forme de singe.

Mais c’était un défilé sombre, qui faisait référence aux « coulisses dingues et flippantes de l’Internet », expliquait le créateur. Au point que ses derniers mannequins sont apparus la tête entièrement couverte, se servant de téléphone portable pour trouver leur chemin sur le podium. Un défilé puissant, même si ce n‘est clairement pas la meilleure collection de Vetements, car les coupes, lignes et formes des vêtements étaient en fait trop familières.

« Les masques et les capuches nous permettent de protéger notre identité et de manifester plus facilement. Les geeks sont les nouveaux punks désormais. Depuis qu’ils ont brisé toutes les règles en inventant le téléphone portable », a expliqué le créateur, qui n’a toujours pas de compte Instagram à lui. « Instagram, c’est comme un troisième boulot. Je n’ai pas le temps ! » a-t-il ajouté, vêtu d’un jogging en nylon Manchester United.

Est-il supporter du club ? « Eh bien, je voulais faire montre d’unité et nous encourager tous à rester unis, et j’aime bien Manchester », a répondu Demna, pince-sans-rire.

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