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Publié le
15 juin 2022
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6 minutes
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Dirk Vantyghem (Euratex): "La crise nous pousse vers une chaine de valeur de proximité"

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15 juin 2022

A peine arrivé en septembre 2019 à la direction générale d'Euratex, confédération représentant la filière textile à Bruxelles, Dirk Vantyghem a vu l'industrie textile mondiale vaciller au rythme des vagues épidémiques. Présent à Paris ce 9 juin à l'occasion du Linen Day, organisé par la Confédération Européenne du Lin et du Chanvre, celui qui rêve d'une promotion concertée du textile "Made in Europe" livre à FashionNetwork.com sa vision pour la filière européenne, et fait le point sur les défis immédiats de l'énergie, du transport et du recrutement.  


Dirk Vantyghem, sur le Linen Day Paris le 9 juin 2022 - MG/FNW



FNW: Euratex a alerté Bruxelles dès octobre sur l'impact des coûts de l'énergie. Neuf mois plus tard, comment analysez-vous la situation de la filière ?

Dirk Vantyghem: Le coût des énergies, et en particulier du gaz, sont ce qui préoccupent le plus nos industriels. Et ce même si les prix sont un peu redescendus. Nous discutons actuellement avec la Commission européenne, afin d'identifier ce que nous pouvons faire. Une politique européenne a été mise en place pour réduire l'impact de ces hausses. Le problème est que les décisions finales sont prises au niveau des états membres de l'UE. Cela créé une disparité des soutiens, de pays en pays, là où chez Euratex nous aurions préféré que la Commission ait la compétence pour adopter une même stratégie pour l'ensemble du marché unique. Hélas, la Commission n'a fait que des suggestions, avec le plan "RePower EU" pour la transition énergétique à long terme. En attendant, à court terme, nos entrepreneurs souffrent. A tel point que certaines de nos entreprises ont préféré interrompre une partie de leur production.

FNW: Sont-elles nombreuses à être dans ce cas ?

DV: Je ne suis pas en mesure de quantifier le nombre d'entreprises concernées, mais ce constat se base sur les remontées que nous font parvenir les entreprises, et cela concerne même directement les entreprises de certains membres du conseil de direction d'Euratex.

FNW: Le monde de l'économie laisse entendre que ce haut niveau de prix énergétiques pourrait devenir une nouvelle norme…

DV: C'est effectivement ce qu'il se dit, désormais. Nous ne reviendrons plus aux tarifs que nous avions avant la crise, qui était de 70-80 euros le kilowatt/heure. La question est alors de savoir comment soutenir nos entreprises textiles dans leur transition, d'une production largement basée sur le gaz, vers d'autres ressources. La semaine passée, certains de nos experts en énergie me confirmaient encore que c'est un processus long et compliqué. Il ne s'agit pas simplement d'actionner un interrupteur. Il n'y a pas de solution facile à court terme, face à ces prix qui ne redescendront pas.

FNW: Cette nouvelle donne met-elle à mal la volonté de redévelopper la filière textile européenne ?

DV: Il y a un aspect positif à tirer de cette crise. Avec la crise du transport, la fluidité de nos chaines d'approvisionnement a été contrariée. La crise nous pousse à développer une chaine de valeur plus proche, via le reshoring. Ce qui est une bonne chose pour l'industrie européenne. A ceci s'ajoute une conscience environnementale et sociale, qui favorise aussi la production européenne par rapport à certains pays plus lointains. Nous, qui traversons actuellement une situation complexe, essayons de miser là-dessus. Cela nous donne l'impulsion pour repenser notre mode de production, en intégrant l'Euromed et les pays d'Afrique du Nord, ou les pays d'Europe de l'Est, dont l'Ukraine. Nous avons d'ailleurs lancé une initiative en soutien à l'industrie textile ukrainienne, qui a son rôle à jouer dans ce modèle textile pan-Euromed.

FNW: Dans ce contexte, comment analysez-vous la flambée du coût des matériaux ?

DV: C'est une situation effectivement compliquée. Nous ne faisons pas de coton en Europe. Nous faisons du lin, qu'il faut soutenir, mais cela reste pour l'heure une niche. Il y a donc un équilibre à trouver entre des productions effectuées en Europe et la conservation d'une ouverture vers les marchés mondiaux. Chez Euratex, nous ne prônons pas protectionnisme et frontières fermées, car nous avons besoin de cet approvisionnement. C'est une position délicate mais saine, d'arriver à concilier ces deux besoins. Sachant que derrière le manque de matières, nous sommes aussi préoccupés par le manque de personnel.

FNW: Le recrutement freine le développement de la filière ?

DV: Après l'énergie, le recrutement est actuellement le plus gros problème de nos industriels. Un membre finlandais de la direction d'Euratex m'expliquait il y a quelques jours vouloir rapatrier ses productions d'Asie. Mais, bien qu'il a le temps et les fonds, il ne va pas le faire car il n'arrive pas à trouver les gens pour cela. La volonté est là, mais il manque les gens. Cela implique qu'il faut faire des campagnes de promotion, travailler avec les écoles… Euratex a lancé avec la Commission européenne le "Pact for Skills" sur ce sujet. Car c'est une situation structurelle, qu'il va falloir du temps pour régler.

FNW: De nombreux projets naissent en Europe autour du recyclage textile. Une clef pour réduire la dépendance en matériaux extérieurs ?

DV: Cela va prendre une place très importante. D'une part parce que la Commission européenne, dans sa stratégie pour le textile, met énormément le focus sur le textile recyclé. La volonté d'imposer une part de fibres recyclées dans les textiles va donner un coup d'accélérateur au recyclage textile. Mais, surtout, l'UE a décidé que 100% des vêtements devront être recyclés en Europe: c'est fini, les expéditions vers l'Afrique ou ailleurs. C'est une opportunité, car nous sommes en manque de matière vierge, et le textile recyclé va nous permettre d'augmenter nos capacités de production. Euratex a lancé son projet de hubs de recyclage, ReHub, dans l'idée de quantifier les gisements, analyser les technologies en place, puis définir la meilleure organisation pour ce recyclage. Beaucoup d'initiatives sont prises partout en Europe, mais il manque une vision d'ensemble à l'échelle de l'UE. Nous n'allons pas créer des centres de tri, mais coordonner ceux qui voudront participer à ce projet. Une étude sera finalisée dans quelques jours, et sera présentée à l'occasion de Heimtextile à Frankfurt le 22 juin.

FNW: Quel rôle dans tout cela pour modernisation et automatisation de l'outil ? Le textile européen souffre-t-il d'un retard technologique ?

DV: Je ne sais pas s'il y a un retard technologique, le mot me semble fort. Mais il est clair qu'il nous faut miser sur la digitalisation et l'automatisation. Nous le savons, de même que la Commission. La question ne se pose pas vraiment. Il nous manque cependant les personnes et le savoir-faire. Mais cela peut nous permettre de réduire notre impact environnemental. Mais il va falloir penser hors des sentiers battus, (out of the box, ndlr). Ce que nous demandons à Bruxelles, c'est de nous donner des fonds de recherche spécifiquement dédiés au secteur textile. Notre industrie est en compétition avec celles des micropuces, des batteries et autres secteurs peut-être plus sexy. Ce qui crée de la frustration, alors que les milliards sont là. Donc nous voudrions un fonds ambition dédié à l'innovation textile.

FNW: La crise du transport se poursuit. Est-ce une menace pour nos exportations ?

DV: Nos derniers chiffres d'exportations montrent que nous repartons à la hausse. Bien sûr, c'est assez normal, après cette phrase de crise sanitaire. Je crains, comme je l'ai lu ici et là, que nous continuerons à moyen et court terme d'avoir des problèmes logistiques. Les problèmes de ports engorgés et de conteneurs disponibles sont loin d'être résolus. Augmenter l'exportation de nos produits européens de qualité, de luxe, durable, est un élément-clef de notre stratégie. Je trouve personnellement que l'on n'en parle pas assez, mais nous devons collectivement faire plus d'efforts pour promouvoir la qualité du Made in Europe, à destination de la Chine ou de l'Amérique. La France promeut son propre textile-habillement, l'Allemagne le fait pour le sien… Mais j'estime que c'est nos produits européens qu'il faudrait aujourd'hui promouvoir.

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