Farfetch : enjeux et interrogations d'une entrée en Bourse à plus de 4 milliards

Alors que Bruxelles a Amazon dans le viseur, Farfetch serait-il, dans le domaine du luxe et de la mode, le meilleur opposant européen à l'ambition hégémonique du géant américain ? La société dirigée par José Neves réalisera d'ici la fin de cette semaine sa très attendue introduction à la Bourse de New York avec une valorisation pouvant atteindre 4,8 milliards de dollars si les investisseurs répondent à l'appel.


Farfetch entre à la Bourse de New York cette semaine - Farfetch

Artemis, la holding familiale qui contrôle le groupe de luxe Kering, propriétaire de Gucci, Balenciaga et Saint Laurent, prévoit d'investir 50 millions de dollars, selon les documents de Farfetch déposés auprès de la commission américaine des opérations de Bourse au début du mois. 

Farfetch espère attirer des investisseurs américains et britanniques, mais de nombreux gestionnaires de fonds et analystes ont encore du mal à comprendre comment une société qui perd autant d'argent, sans rentabilité en vue, pourrait être aussi bien valorisée. L'an dernier, les pertes après impôts de Farfetch ont augmenté de 37 %, pour atteindre 112,3 millions de dollars (96,2 millions d'euros). Elément qui joue en faveur de la société britannique : l'évaluation de Farfetch est beaucoup plus élevée que celle d'Amazon, la deuxième entreprise de l'histoire à atteindre (ce mois-ci) le billion de dollars après Apple, soutenu par la reprise boursière. Farfetch cherche à obtenir une valorisation égale à sept fois son chiffre d'affaires 2018, contre une valorisation d'environ 4,5 fois pour Amazon.

Les investisseurs qui achèteront des actions Farfetch feront le pari qu'elle peut dépasser Amazon, qui n'a pas caché ses ambitions d'expansion dans le luxe et la mode. Les deux sociétés ont des activités de plateformes de vente en ligne qui n'achètent pas de stocks de marques, contrairement à Yoox Net-A-porter et Matchesfashion.com. Elles se contentent de mettre en relation les détaillants et les marques avec les consommateurs, et prélèvent des commissions sur chaque achat.

Farfetch a pour l'heure très bien réussi à couper l'accès d'Amazon au marché du luxe en nouant des relations stratégiques avec des marques comme Saint Laurent, Burberry et Thom Browne, ainsi qu'avec de grands acteurs de la distribution comme JD.com en Chine et le groupe Chalhoub au Moyen-Orient. En outre, le détaillant britannique a signé des relations exclusives avec la plupart de ses 900 boutiques partenaires. Au 30 juin, Farfetch comptait plus de 3 200 marques différentes sur sa plateforme.

Farfetch, qui vise à attirer les fonds institutionnels des secteurs de la technologie, du commerce de détail et des biens de consommation, a terminé son voyage de présentation à Kansas City mercredi, après une tournée qui a débuté à Londres le 6 septembre et s'est poursuivie à travers les États-Unis en passant par New York, Boston, Chicago et Los Angeles. La fourchette de prix de l'entreprise, qui se situe entre 15 et 17 dollars l'action, lui donne une évaluation totale comprise entre 4,2 et 4,8 milliards de dollars (entre 3,6 et 4,11 milliards d'euros). Les prix seront annoncés jeudi et les actions feront leur entrée vendredi sous le symbole « FTCH ».

Investisseurs préoccupés

Les investisseurs restent préoccupés - ils ne savent pas combien de temps Farfetch pourra conserver son avantage concurrentiel dans un marché en évolution rapide. À mesure que les marques de mode et de luxe investissent dans leur propre circuit de commerce électronique, elles pourraient faire pression sur Farfetch pour que le détaillant accepte des commissions moins élevées, ce qui pourrait affecter ses revenus futurs.

« Je pense que la commission moyenne de Farfetch diminuera probablement avec le temps, mais d'un autre côté, la plateforme attirera tellement de marques, grâce à sa politique axée sur l'innovation, le numérique et la nouveauté, qu'elle a un potentiel de croissance significatif », déclare Caroline Reyl, responsable des marques premium chez Pictet Asset Management, qui gère plusieurs fonds spécialisés dans les marques haut de gamme, avec un actif total de 1,8 milliard d'euros. Celle-ci s'est également dite impressionnée par la qualité de la gestion de Farfetch ainsi que par les compétences et la vision de son fondateur et PDG, José Neves.

Selon Farfetch, le marché de la vente en ligne de produits de mode et de luxe croît beaucoup plus vite que le marché global des produits de luxe, qui se chiffrait à 307 milliards de dollars (262,7 milliards d'euros) en 2017. On s'attend à ce qu'il augmente d'environ 6 à 8 % cette année et atteigne 446 milliards de dollars (381,6 milliards d'euros) d'ici 2025.

José Neves disposera d'un pouvoir considérable, grâce à une structure de vote à deux classes, qui lui donnera 78 % des droits de vote : en d'autres mots, la société ne pourra prendre aucune décision stratégique ou être rachetée sans son accord. 

José Neves, fondateur et dirigeant du portail - Farfetch

« Le fait que le PDG dispose d'autant de droits de vote pourrait représenter un problème pour les investisseurs. Tous les actionnaires devraient avoir les mêmes droits », a déclaré Andrea Gerst, qui gère le fonds de luxe GAM à Zurich - 350 millions d'euros d'actifs sous gestion. Celle-ci a ajouté que le fait que Farfetch était déficitaire n'avait peut-être rien d'anormal pour une entreprise du secteur technologique, mais que cela rendait son évaluation difficile. « Farfetch, c'est l'histoire d'un grand succès, mais il est difficile de faire une évaluation correcte parce que l'entreprise perd de l'argent. Impossible de prévoir ce qui se passera ces dix prochaines années, car le paysage change en permanence. »

Dans son prospectus, Farfetch précise à ses investisseurs : « Il est possible que nous continuions à subir des pertes après impôts à l'avenir ; nous ne pouvons pas vous assurer que nous serons rentables dans un avenir immédiat ». Amazon et d'autres détaillants en ligne comme Net-A-Porter ont délibérément subi des pertes pendant des années pour investir dans l'acquisition de nouveaux clients.

Le document de la SEC, l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers, indique que Farfetch a subi une perte après impôts de 112,3 millions de dollars (96,1 millions d'euros) pour des revenus de 386 millions de dollars (330,2 millions d'euros) en 2017, en hausse par rapport à une perte de 81,5 millions de dollars (69,7 millions d'euros) pour des revenus de 242,2 millions (207,2 millions d'euros) en 2016. En outre, au 30 juin, Farfetch disposait d'une trésorerie de 337 millions de dollars.

Autre préoccupation : pendant combien de temps Farfetch pourra-t-elle défendre ses ventes à prix plein ? La plupart de ses concurrents, comme Net-A-Porter, ont commencé avec des prix pleins ; après avoir constaté que le marché était de plus en plus restreint, ils ont commencé à offrir de plus en plus de rabais.

Farfetch a recueilli plus de 700 millions de dollars (environ 600 millions d'euros) depuis sa création il y a dix ans. Les documents montrent qu'au mois de mai, Farfetch s'est enregistrée dans le paradis fiscal des îles Caïmans. De plus, l'actionnaire et partenaire chinois de Farfetch, le détaillant Internet JD.com, qui a investi 397 millions de dollars dans Farfetch l'an dernier, a obtenu le droit d'acheter des actions dans le cadre d'un placement pour préserver sa participation après la dilution découlant de l'appel public à l'épargne. Après l'introduction en Bourse, sa participation devrait se situer autour de 17 %, ce qui en fait le principal actionnaire. « Je pense que c'est un point rassurant », a déclaré un analyste basé à New York sous couvert d'anonymat.

Farfetch a refusé de répondre à toute question relative à son document de la SEC ou aux détails concernant son introduction en Bourse.

Traduit par Paul Kaplan

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