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30 nov. 2022
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Guillaume Gibault (Le Slip Français): "La crise énergétique pèse très lourd sur les entreprises made in France"

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AFP-Relaxnews
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30 nov. 2022

La flambée des cours - et des coûts - de l'énergie peut-elle mettre un coup d'arrêt à la relocalisation, voire au regain d'intérêt pour le made in France? En quête de solutions pour faire face à la hausse des factures énergétiques, notamment celles de ses partenaires en amont de la chaîne de production, Guillaume Gibault, fondateur du Slip Français, dresse un état des lieux de la situation, et rappelle l'importance à terme pour les industriels de diversifier les sources d'approvisionnement énergétique. Interview.


Guillaume Gibault - DR


Vous avez innové au MIF Expo à la mi-novembre avec votre 'Usine du Futur'. Quelle était l’idée derrière ce projet?

Guillaume Gibault:
Le Slip Français a aujourd'hui 11 ans et fabrique 600.000 vêtements par an auprès de 80 ateliers partenaires basés en France… Et on s'est rendu compte en faisant ce salon tous les ans que les gens ne connaissent pas forcément l'envers du décor de nos métiers. On dit souvent, par exemple, que le made in France est plus cher, mais pour comprendre un prix, il faut savoir ce qu'il y a derrière. Beaucoup de personnes n'ont jamais vu le savoir-faire à l'œuvre, donc l'idée était de ramener les usines auprès du public pour mettre en lumière le travail, ainsi que les hommes et les femmes, qui s'attellent à fabriquer des vêtements. Chose qui permet de comprendre pourquoi un T-shirt ne peut pas valoir 5 euros. Vingt-cinq de nos partenaires ont joué le jeu, et ont déplacé leurs imposantes machines et leurs équipes, et malgré les galères induites par un tel déploiement, nous sommes vraiment satisfaits d'avoir relevé le défi.

Les quelque 1.400 mètres carrés consacrés à cette usine ont-ils provoqué la prise de conscience attendue?

GB: Complètement, le public - enfants et adultes - était reconnaissant de pouvoir découvrir tout le travail qu'il peut y avoir derrière un vêtement. On a pu voir l'humilité et l'admiration devant le savoir-faire des ouvriers et les machines. Cela a été un grand moment de découverte, de curiosité, et d'émerveillement pour les gens. Et beaucoup ont effectivement pris conscience de la complexité, du temps et du savoir-faire nécessaires pour faire un vêtement. Cela redonne de la valeur au produit. Aujourd'hui, avec la délocalisation, on trouve de tout à tous les prix, et la découverte de ces ateliers a permis de faire prendre conscience qu'il était impossible de vendre un produit avec un tel savoir-faire à quelques euros seulement. Cela confronte chacun à la responsabilité qu'il a en tant que consommateur.

Malgré cette appétence pour le made in France, certaines entreprises ont eu recours au chômage partiel pour faire face à la hausse des coûts de l'énergie. Qu'en est-il pour le Slip Français?

GB: On est confronté au même problème via tous nos partenaires en amont de la chaîne de production. Il faut savoir que les plus impactés sont ceux pour lesquels le coût de l'énergie de base est le plus important dans l'équation économique, à savoir ceux qui font tourner de grosses machines. Il y a donc plus d'impact en tissage, tricotage, teinture et ennoblissement. La facture énergétique peut passer du simple au double, voire au triple, et même plus. On parle d'entreprises qui, en quelques mois, ont vu le coût de l'énergie passer de 7% à 35% de leur chiffre d'affaires, et donc ça ne peut plus fonctionner. Elles peuvent mettre la clé sous la porte.
Nous sommes très attentifs, et avons remonté le problème au gouvernement, qui met des mesures en place au fil de l'eau. Des annonces ont été faites pour essayer de compenser cette hausse du coût de l'énergie, au cas par cas, mais la situation reste très compliquée, et cela peut vite devenir intenable pour certaines entreprises. A court terme, il faut que l'Etat se positionne, et à plus moyen terme, il faut que ça pousse les entreprises à trouver d'autres sources d'approvisionnement d'énergie pour être plus autonomes. C'est le gros sujet aujourd'hui, mais cela va prendre du temps, et c'est de l'investissement, donc cela ne va pas se faire en deux semaines.

Cette crise énergétique va-t-elle se répercuter sur les prix de vente?

GB: Oui, malheureusement. En tant que fabricants et marques, on va tous essayer de faire notre maximum, mais il va être compliqué de ne pas impacter les prix. Pour le moment, nous n'avons pas répercuté de hausses de prix, on a réussi à bien travailler main dans la main avec nos partenaires, à trouver de la productivité, et à fabriquer mieux… Mais au bout d'un moment, si la situation ne change pas, il y aura forcément un impact sur les prix de vente. On sait toutefois que ce n'est pas la solution à tout, parce que nos clients subissent déjà l'inflation et ne peuvent pas assumer toutes ces hausses de prix. A très court terme, c'est inquiétant.

Justement, entre la crise énergétique et le contexte inflationniste, craignez-vous un recul des achats écoresponsables et made in France?

GB: Il s'agit dans tous les cas d'une transition sur le long terme. Aujourd'hui, il n'y a que 3% des vêtements consommés en France qui sont aussi fabriqués en France. On part de loin dans la relocalisation, mais il est vrai que tous les signaux étaient au vert et qu'on prend là, sans mauvais jeu de mots, un gros coup de froid. Il faut faire le dos rond, prendre les bonnes décisions sur les marchés à aller chercher, diversifier les sources d'approvisionnement énergétique, pour les industriels en tous cas, et voir comment la situation évolue.

Peut-on s'attendre à voir des marques mettre la clé sous la porte?

GB: Je ne sais pas, mais il est évident que la crise énergétique pèse très lourd sur certaines entreprises made in France. Il y a des cas que le gouvernement va devoir regarder de très près, ne serait-ce que parce qu'il y a des contrats d'énergie qui sont renouvelés régulièrement dans des conditions qui ne sont pas tenables.

Hasard du calendrier, le salon du made in France s’est tenu en même temps que la COP 27 où peu d’objectifs ont été fixés pour l'industrie de la mode. Comment expliquer qu'elle ne soit pas contrainte à faire davantage d’efforts?

GB: Je pense que les grands groupes et les Etats n'arrivent tout simplement pas à tomber d'accord sur un cadre qui fonctionne, donc on passe un peu au travers. C'est le rôle d'acteurs et de petites marques comme nous de pousser pour montrer que c'est possible, que l'on peut fabriquer en France, pour que d'autres suivent. C'est pour cela que nous venons de lancer un service d'accompagnement à la relocalisation. Ma façon de voir les choses est très pragmatique, très entrepreneuriale, et se traduit par le fait de montrer qu'il y a toujours des solutions, et que c'est possible. Il y a bien sûr la COP27 et d'autres grands rendez-vous du genre, mais notre domaine d'influence à nous est de montrer qu'on peut le faire, de valoriser le savoir-faire des ateliers locaux, et de rappeler à tout le monde que la fabrication française c'est jusqu'à 50% de CO² émis en moins. Nous tous, consommateurs, avons intérêt à acheter local, à soutenir les entreprises qui font différemment… C'est une bonne façon de faire progresser la relocalisation, et ces 3% de vêtements made in France.

Une mesure va tout de même être mise en place en 2023: l'affichage environnemental. Va-t-elle contribuer à changer le regard sur les marques qui fabriquent en France?

GB: C'est certain. L'impact carbone d'un T-shirt 'made in ailleurs' c'est 10kg de CO², alors qu'il n'est que de 5kg pour un T-shirt made in France, donc ça ne peut que changer le regard sur de petits acteurs comme nous. Et c'est aussi ce qui permettra de faire passer à l'action les plus grands groupes, qui seront les premiers à devoir être plus transparents.

Les solutions destinées à verdir la mode sont aujourd'hui nombreuses, avec la seconde main, l'upcycling, ou encore la location de vêtements. Où se place la fabrication locale là-dedans, est-ce forcément un passage obligé pour rendre la mode plus vertueuse?

GB: Il faut tout faire. Il y a effectivement tous ces nouveaux usages à développer, mais il restera toujours une fabrication de produits neufs, avec notamment tout ce qui n'est pas - ou peu - éligible à la seconde main comme les sous-vêtements, les maillots de bain ou les pyjamas. Et il faut absolument que l'on relocalise la plus grande partie possible, c'est évidemment très important.


(ETX Daily Up)

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