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Jacques-Antoine Granjon (Veepee) : "Une interdiction de l'e-commerce signifierait l’arrêt de mort de beaucoup d’entreprises"

Publié le
20 mars 2020
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8 minutes
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Contrairement à la mobilisation des Gilets jaunes ou aux grèves de décembre dernier contre la réforme des retraites, la question du report des achats du physique vers le web ne se pose plus en temps de coronavirus : seul l’e-commerce garde le rideau ouvert. Mais il n’échappe pas à de forts reculs des ventes face à des consommateurs inquiets (lire notre article dédié). Cinquième e-commerçant le plus fréquenté de France au dernier trimestre, Veepee ne fait pas exception à la règle. Son PDG, Jacques-Antoine Granjon, évoque pour FashionNetwork.com l’impact de la crise sur l’activité, la configuration d’urgence adoptée par le groupe, et les possibles conséquences à long terme sur la façon de vendre et consommer.


Jacques-Antoine Granjon - Veepee


FashionNetwork.com : Comment avez-vous réorganisé vos équipes pour faire face à cette crise ?

Jacques-Antoine Granjon : Une grande partie de nos équipes est en télétravail. Nous avions eu l’occasion de tester le télétravail pendant les grèves et l’avons mis en place avec rigueur. En Italie, depuis quatre semaines, nous avons 400 personnes qui travaillent de chez elles. L’activité de production des ventes et le suivi des opérations se font à distance. Nous avons aujourd’hui une entreprise de 6 000 personnes dont toute la partie digitale (commercial, fonctions support, IT, production des ventes etc…) se fait en télétravail.

FNW : Qu’en est-il des autres activités, la logistique notamment ?

JAG : Il y a deux choses qu’on ne peut pas faire en télétravail. D’une part, la production des catalogues lorsque nous n’avons pas les photos des marques. Nous avons donc conservé des unités de production sans mannequin où nous pouvons shooter en à plat. Et d’autre part, la logistique qui est évidemment sous une forte pression et se mobilise chaque jour pour assurer l’activité. Nous avons des entrepôts Veepee dans onze pays, mais aussi des partenaires chez qui nous sous-traitons la livraison. Nous avons également mis en place le drop shipping (livraison directe, ndlr) quand les marques livrent elles-mêmes, comme nous le faisons avec Adidas, Reebok et autres. Nous avons redirigé les commandes sur Colissimo depuis que les commerçants relais ont fermé. Tant que nos transporteurs peuvent livrer au dernier kilomètre, nous avons fait le choix de poursuivre l’activité, de continuer à vendre les stocks des marques et protéger nos 6 000 emplois.
 
FNW : Quelles mesures avez-vous prises en matière de sécurité ?

JAG : Notre priorité absolue est la sécurité de nos équipes. Nous mettons en place des mesures extrêmement strictes pour assurer la sécurité des collaborateurs qui travaillent dans les entrepôts et à la production. Cela implique le nettoyage des machines, l'utilisation de gels et de gants, l'éloignement entre les personnes ou la mise en place d’un rythme moins soutenu. Et les collaborateurs qui le souhaitent peuvent fournir un certificat médical et ne pas venir travailler.
 
FNW : Quel est pour l’instant l’impact sur votre activité ?

JAG : Notre activité est très diversifiée. Le pire est naturellement le voyage : nous vendons pour un million d’euros de voyages par jour, et nous sommes passés quasiment à zéro en moins d’une semaine. Le core business, lui, se maintient, même si les derniers jours ont été difficiles pour nos consommateurs. Mais le trafic sur le site résiste, malgré une légère baisse. Cela remontera certainement par la suite.

En termes de nombre de commandes, nous enregistrons environ -40/-50 % en cette période de début de confinement. Avec néanmoins une augmentation de certains secteurs, comme par exemple tout ce qui est boissons, produits d'alimentation et de grande consommation. Donc naturellement nous allons les mettre en avant. Nous n’avons pas reporté les ventes prévues. Nous lançons les ventes à partir du moment où les marques peuvent nous livrer. Et nous livrons nos membres tant que Colissimo est en mesure de le faire. L’objectif est de maintenir l’activité tant que le gouvernement nous l’autorise.
 
FNW : Vous redoutez donc une prochaine interdiction des livraisons ?


JAG : Je ne la crains pas. Si cela arrive, c’est ainsi. Mais les consignes du gouvernement sont de continuer l’activité de l’e-commerce, et c’est ce que nous faisons. En dépit d’une grosse pression des syndicats pour aller vers l’arrêt total des entreprises. Je pense que cet arrêt signifierait l’arrêt de mort de beaucoup d’entreprises, quelles que soient les modalités financières que le gouvernement met en place. Donc tant que la loi nous autorise à poursuivre, en suivant des règles de sécurité strictes pour nos collaborateurs, ce qui représente notre priorité absolue, nous continuons d’exercer.
 
FNW : Quelle est votre opinion sur les mesures gouvernementales prises à ce jour ?

JAG : Je pense que ce sont des annonces exceptionnelles. Maintenant chaque entreprise a ses spécificités : besoin en fonds de roulement, endettement, échéances… Donc tout cela est extrêmement incertain encore. Nous verrons concrètement comment cela sera déployé lorsque cette crise se terminera. Même si le confinement s'arrête dans 6, 8 ou 12 semaines, cela va laisser des séquelles extrêmement importantes dans les entreprises. Qui vont avoir besoin de toutes se remettre en question sur leur façon de fonctionner, leur organisation, leur offre et leur distribution. Nous allons rentrer dans une nouvelle ère.

Nous, nous faisons un métier particulier, nous aidons 7 000 marques partenaires en Europe à écouler leurs stocks et répondre à leurs problèmes de promotions. A partir du moment où les marques n’ont plus le droit de vendre dans leurs boutiques, et n’ont pas forcément une forte activité digitale, elles vont avoir beaucoup de stocks. Et nous répondrons bien sûr présents à leurs besoins de visibilité, d'écoulement et de liquidités pour traverser cette crise. Veepee leur apporte aussi autre chose : notoriété, data, créativité dans les opérations… C’est ce que j'appelle "l’incrémental". Mais là on va revenir sur le fondamental : le volume et la trésorerie.
 

La mode représente 60 % de l'activité de Veepee



FNW : Pensez-vous que les consommateurs vont retrouver prochainement l’envie de consommer ?

JAG : Je pense que l'envie de consommer va évoluer, avec des prises de conscience très fortes sur la consommation et une remise en question de son propre rapport à la nature et au monde. Ce qui arrive est un accident infligé par la nature à nos comportements. Je suis donc optimiste sur un éveil des consciences, mais pessimiste sur son application au quotidien.

Concrètement, dans les jours qui viennent, les gens vont rester chez eux, regarder la télévision pour s’informer, lire… Et Veepee, qui fonctionne sur la surprise quotidienne, sera présent… sur leurs portables. L’important est à ce moment-là de se concentrer sur les produits dont les gens peuvent avoir besoin, les produits de grande consommation et d’alimentation. Est-ce que des produits moins essentiels pour notre quotidien se vendront ? Je pense que oui, car on a aussi besoin de légèreté.


L'ensemble des tâches est désormais effectué en télétravail, à l'exception de la logistique et de la production des visuels - Veepee



FNW : Certains e-commerçants ont modulé leur discours marketing face à la crise. Est-ce votre cas ?

JAG : J’ai envoyé un message à nos 6 000 collaborateurs dans toute l’Europe, et un autre adressé à 11 millions de nos membres européens. Ce n'était pas un mail qui incite à la consommation. Nous prévenons juste que nous sommes là, que nous poursuivons notre activité, et nous leur disons surtout "Prenez soin de vous et protégez-vous". Je n’ai de toute manière jamais été adepte du marketing de la demande.

Nous avons toujours eu une approche décomplexée de la consommation, car nous sommes en bout de chaîne avec les invendus des marques. On participe au financement des acteurs de la mode notamment, tout en donnant accès à nos membres à de grandes marques. Et on le fait en mettant une certaine poésie dans l’acte commercial, et des innovations technologiques pour rendre l'expérience utilisateur la plus agréable possible. Notre marketing repose sur l’offre et sa pertinence au sein d’un univers créatif dédié à l’image des marques.
 
FNW : Quel est aujourd’hui le poids de la mode dans votre activité ?

JAG : La mode représente 60 % de notre activité, et cela a augmenté sur l’année 2019. Nous sommes de plus en plus forts sur ce créneau. Je l'attribue à la qualité de nos équipes et à l'appétence de nos membres pour les grandes marques proposées à des prix très agressifs. Quelque 60 à 70 % de nos membres sont des femmes, et les femmes aiment la mode. Le tout pour un total d’environ 125 millions de produits vendus l’an passé dans douze pays, et un volume d’affaires de près de 3,8 milliards d’euros TTC.

FNW : Cette crise est-elle l’occasion de redorer l’image de l’e-commerce après que les polémiques entourant les Gafa ont rejailli sur la profession dans son ensemble ?

JAG : Ce ressentiment est compréhensible, car les Gafa ne respectent pas les mêmes règles que les e-commerçants européens. Ils ont une prédominance extrêmement importante au regard de leur succès. Mais je n’ai jamais prôné les oppositions. Je pense simplement qu’il faut que les règles soient les mêmes pour tous. Donc quand certains font du business en France mais ne paient pas d'impôts en France, il n’y a aucune raison qu’ils puissent investir plus que nous dans la logistique, l’innovation, la recherche de talents. C’est de la concurrence déloyale.

Mais je dis aussi que l’e-commerce n’est pas en opposition au commerce. On le voit d’ailleurs aujourd’hui : quand on interdit aux marques de vendre en magasins, celles qui survivront sont celles qui ont un e-commerce fort pour vendre des produits qui ont été créés, produits et stockés. Donc ce n’est pas le commerce vs l’e-commerce. D’ailleurs, Veepee est le seul site au monde où le trafic vient des marques que nous mettons en scène sur notre site et qui n’a aucun problème à renvoyer ses membres directement vers les magasins ou les sites des marques. Nous sommes les seuls à le faire. Car nous vivons des marques : nous sommes BtoBtoC. Et le BtoB est essentiel. Là où les Gafa ont une tendance à imposer leur hégémonie face aux boutiques physiques et même aux marques.

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