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13 sept. 2022
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La filière cuir face à la difficile équation de la transition durable

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13 sept. 2022

Ce lundi 12 septembre s’est tenue à Paris la 4e édition du Sustainable Leather Forum, organisée par le Conseil national du cuir (CNC). Au sein du Palais Brongniart (Paris IIe), les prises de parole se sont succédé autour de la transition écologique de la filière cuir, sur fond d’enjeux très actuels, comme l’impact des coûts de l’énergie sur la filière ou l'évolution prochaine de la réglementation Reach qui encadre l'usage des substances chimiques dans l’industrie européenne.


Cette édition du SLF a notamment réuni les acteurs de l'industrie chimique Stahl, ATC, SCRD et Silvateam, ainsi que des représentants de l'industrie automobile - CNC


A cette occasion, le président du CNC Frank Boehly a annoncé la publication pour l'automne de recommandations destinées à réduire les émissions de CO² de la filière. Il y a un an était en effet initié avec des entreprises volontaires un bilan de l’empreinte carbone. Une initiative qui vient s’ajouter aux diagnostics 'DiagRSECuir' déjà évoqués en 2021, et qui sera reconduite en 2022.

Frank Boehly a par ailleurs lancé un nouvel appel aux législateurs français et européens: "Dans la rédaction de vos lois, prenez impérativement en compte les TPE et PME, qui représentent 95% de nos entreprises, qui sont fragiles, et pour lesquelles les textes ne sont pas pensés."

Si la ministre déléguée aux PME et au Commerce Olivia Grégoire a adressé un message vidéo aux participants, était présent sur scène l'ancien ministre de l'Agriculture Julien Denormandie, depuis peu directeur de l'impact de la start-up Sweep, spécialiste de l’analyse d’impact carbone des entreprises. Ce dernier voit dans la pression sociétale entourant les enjeux durables un nouveau facteur d’évolution pour la filière, après la pression sur les questions sociales ayant suivi le drame du Rana Plaza. "Soit on est sur la défensive, disant qu’on est conscient et qu’on fait ce qu’on peut, soit on est à l’offensive et donc on prend les devants", indique le responsable. Pour qui trois choses sont nécessaires à la transition amorcée: conscience, innovation et filière.

"Le cuir, c’est un coproduit (une retombée de l’industrie alimentaire), qu’on ne peut laisser se perdre, qui dure très longtemps, et n’a pas d’alternative viable", rappelle de son côté Sylvie Bénard, présidente de l’association Paris Fashion Good. En rappelant qu’il a fallu du temps pour faire accepter ces réalités au grand public, et parfois même aux marques, alors que son origine animale vaudrait encore mauvaise presse à la matière. "Il faut trouver le moyen de faire monter les consommateurs en compétence, afin qu’il puisse pouvoir faire les bon choix", estime la spécialiste des stratégies durables.

Post-croissance et évolution des régulations



Directrice associée du cabinet de conseil en durabilité Prophil, Geneviève Ferone Creuzet a quant à elle expliqué la notion de post-croissance, qui associe soutenabilité environnementale, sociale et économique. "Cela à une époque où le marché ne veut pas entendre parler de ce qui ne relève pas de la croissance, et surtout pas de décroissance", indique la spécialiste. "Je connais des entreprises qui produisent des trajectoires de neutralité carbone à horizon 2030 sans changer leur modèle d’affaires, en jouant sur des logiques de compensation complètement démentes".

Pour la professionnelle, il faut créer autour de la post-croissance l’imaginaire durable lié à une planète viable, "faute de quoi nous tomberons dans un imaginaire plus sombre".


François-Ghislain Morillion (Veja), entouré de collaborateurs et fournisseurs - CNC


En charge du développement durable pour le CTC (centre technique du cuir), Thierry Poncet a profité de cette journée pour souligner les lourds défis qui s’annoncent à l’étape du tannage. A horizon 2025-26, ce sont un millier d'allergènes supplémentaires qu’il faudra éliminer via la réglementation Reach, ainsi que bisphénol et glutaraldéhyde. "Or nous en sommes encore à 80% de cuir tanné au chrome, et 86% du retannage repose sur le bisphénol", indique le spécialiste. "La filière est donc particulièrement exposée, même s’il reste du temps pour agir."

Entre évolution des règles et réinvention d’un modèle, le principal défi pour la filière sera de développer un récit durable autour de cette matière. "Pendant trop longtemps, l’information s’est arrêtée aux portes des usines", estime Christina Trautmann, directrice du Leather Working Group, consortium certifiant aujourd’hui 1.400 sites de la filière mondiale du cuir. "Pour aider cette transition du cuir, les marques doivent prendre part aux plateformes collaboratives, et surtout poser leurs questions", pour la chef du projet de LWG, Vanessa Brain, qui estime que le travail "en silo" n’est plus justifiable.

Traçabilité et interopérabilité



Directrice développement durable du groupe Eram, Isabelle Desfontaines a pour sa part témoigné du vaste chantier qu’implique, côté marques, le travail sur les matières, et notamment le cuir. "Une ambition écoresponsable, quand vous êtes dans la mode, c’est pas gagné", résume la responsable, qui pointe que des bilans carbone ont été menés pour 700 produits du groupe. De quoi permettre le développement d’outils de décision de sourcing par critères. "Il y a surtout un vrai enjeu de recrutement, car il nous faut par exemple maintenant connaître le détail de la composition de nos semelles. On revient donc sur des profils industriels (ingénierie, environnementaliste, IA…) qui sont les cautions techniques de nos décisions", indique-t-elle.


Isabelle Desfontaines (Groupe Eram) - MG/FNW


Même pour Veja, qui a constitué ses propres chaînes d’approvisionnement pour le caoutchouc et le coton organique au Brésil, l’approvisionnement en cuir responsable s’est avéré un défi. "A l’occasion d’un bilan carbone en 2019, on a constaté que 71% de nos émissions sont liées au matières, et que parmi celles-ci 97% étaient générées par le cuir", raconte François-Ghislain Morillion, cofondateur de la marque. Qui, si elle a depuis ramené de 78 à 70% la part du cuir dans son offre, n’a pas pour autant tourné le dos aux peaux.

"Il fallait surtout que nous connaissions mieux nos fournisseurs", estime le dirigeant. Et sur le terrain, Ligia Zottin, responsable impact et conformité de Veja, constate d’autres écueils, comme l’élevage par les fournisseurs de bêtes venant de la très distante Altamira, région du nord du Brésil célèbre pour sa déforestation. "C’est le moment où nous avons décidé de sourcer dans le sud du pays", explique la responsable, qui veille depuis à développer des relations avec des éleveurs installés dans la pampa sud-brésilienne.


“Quand il y a collaboration entre marques et fournisseurs, la traçabilité et la transparence deviennent beaucoup plus faciles”, confirme Maria Teresa Pisani, chargée de politique économique de l’UNECE (Commission économique des Nations unis pour l’Europe). Avec la SFL (Sustainable Leather Foundation), celle-ci dévoilera dans quelques jours le fruit d’un projet pilote mené avec la griffe de luxe Mulberry. La base d’une futur boîte à outils devant permettre aux fournisseurs et commanditaires d’échanger des informations au format standardisé. Car, pour la directrice générale de SLF, Deborah Taylor, le défi est clair: "Il faut réussir à créer des interopérabilités entre les acteurs et standards, rendant plus simple et fluide la communication entre les parties." 

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