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La formation, alternative au chômage partiel à compter de juin ?

Publié le
28 mai 2020
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8 minutes
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Alors qu'à compter du 1er juin l'État réduit sa prise en charge du chômage partiel, la formation pourrait devenir pour les entreprises une "alternative" à ce dernier en attendant une pleine reprise de leur activité. C'est en tout cas dans cette direction que les ministères du Travail et de l'Économie souhaitent aller, multipliant depuis quelques jours les interventions sur le sujet. Une possibilité que les professionnels du commerce et de l'industrie textile regardent avec intérêt. Mais la formation n'est cependant pas sans poser quelques défis : les organismes de formation ont eux-mêmes été fragilisés par le confinement et, à l'heure des précautions sanitaires, la France paye son retard en matière d'offre de formations à distance.


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Pour toute demande effectuée d'ici au 30 juin, l'État a ainsi décidé de renforcer son dispositif FNE-Formation pour prendre en charge intégralement les formations durant la période d'activité partielle des entreprises. Passées entre l’État (Direccte) et une entreprise ou un OPCO, les conventions FNE-Formation offrent "des mesures de formation professionnelle, afin de faciliter la continuité de l’activité des salariés face aux transformations consécutives aux mutations économiques, et de favoriser leur adaptation à de nouveaux emplois en cas de changements professionnels dus à l’évolution technique ou à la modification des conditions de production", dixit le site de ministère du Travail.

Tous les salariés, hors alternances, qu'ils soient ou non placés en activité partielle, peuvent profiter de cette mesure mise en place depuis le 1er mars. Le dispositif est automatique jusqu'à 1 500 euros par salarié ; au-delà, le dossier fait l'objet d'une instruction plus détaillée. A l'instar du chômage partiel, la mesure doit permettre d'éviter les licenciements en attendant un retour à la normale de l'activité.

"On a déjà du mal à trouver des gens compétents dans nos métiers. Donc quand on les a, il ne faut surtout pas les perdre"



"Un licenciement est aussi une mauvaise nouvelle pour l'entreprise", rappelle Yves Dubief, le président de l'Union des industries textiles, interrogé sur le sujet. "Quand l'activité de celle-ci va repartir, elle aura perdu la compétence et le savoir-faire de son ex-salarié. On a déjà du mal à trouver des gens compétents dans nos métiers. Donc quand on les a, il ne faut surtout pas les perdre".

Président de l'Union française des industries de la mode et de l'habillement (UFIMH), Marc Pradal nous indiquait au début du confinement que la formation avait été très tôt envisagée par la filière pour traverser la crise. "Dès février-mars, les façonniers ont adopté une position similaire à celle prise durant la crise de 2008 : leur idée était dans un premier temps d'épuiser tous les congés des collaborateurs, puis faire de la formation dès lors qu'il n'y aurait plus d'activité", raconte le professionnel.

Mais les annonces de l'État concernant le chômage partiel, pris en charge à 100% du temps de travail (et 84% du salaire ou 100% pour les salariés au Smic) ont finalement poussé les entreprises à garder les solutions de formation pour plus tard. Par la suite, les industriels ont trouvé dans la production de masques et blouses médicales un débouché de fortune inespéré, à même de maintenir une part de l'activité.

Du côté des commerces, les ventes en ligne sont devenues pour un temps le débouché unique et ont mis les équipes e-commerce à rude épreuve. Mais, du côté des personnels en boutiques, le confinement a-t-i été l l'occasion d'une ruée vers les formations ? Non, explique à FashionNetwork.com Emilie Marchand, directrice de l'offre de services et innovation de l'opérateur de compétence Opcommerce (successeur de l'Opca Forco, installé juste avant la crise).

Pas de ruée sur les formations pendant le confinement



"Il n'y a pas eu une explosion des demandes de formation au départ", indique la responsable. "Pour accompagner les entreprises en début de confinement, nous avons mis plusieurs outils à disposition des entreprises, comme un 'kit spécial Covid' pour les entreprises, des outils sur notre plateforme Click&Form, un partenariat avec la plateforme Artips (micro-learning de culture générale)…. Cela a fait qu'il y a eu au départ un frémissement. Puis ça s'est accéléré sur les dernières semaines. La mise en place du FNE (fonds national de l'emploi)-Formation a nécessité un temps de cadrage, avec beaucoup d’échanges avec la DGEFP (Direction générale pour l’emploi et la formation professionnelle). Nous avons déposé dans un premier temps de petites demandes de financement mais rapidement nous avons dû demander des avenants ou revoir nos demandes pour augmenter considérablement les enveloppes. L’accélération s’est faite avec la possibilité que tous les salariés soient éligibles à partir du moment où l’entreprise était en chômage partiel (pas uniquement les salariés en chômage partiel, ndlr)."


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Du côté de l'industrie textile, Xavier Royer, directeur de la formation de l'UIT, dit avoir imaginé "des formations en présentiel" en cette période de déconfinement. "Dans des entreprises où l'activité n'a pas repris à 100 %, où la moitié du personnel est en chômage partiel payé par l'État, peut-être que nous pourrions mobiliser le FNE-Formation pour financer cela. Pour l'heure, il n'y a pas de déferlante. Mais la remise en cause du soutien de l'État au chômage partiel pourrait bouleverser les choses."

Directrice de l'Institut des métiers d'excellence du groupe LVMH, Florence Rambaud préside la section professionnelle paritaire "Industries créatives et techniques, mode et luxe" de l'Opco 2i. Entité installée en début d'année et qui a absorbé l'ex-Opco "Opcalia". Pour la professionnelle, l'urgence est désormais de préparer l'après. "Les entreprises peuvent maintenant proposer des formations à distance et en présentiel à leurs salariés", indique la spécialiste. "Mais il appartient aux organisations professionnelles de travailler sur l'étape suivante. Et d'être prêtes, au moment utile, pour aider les entreprises à préparer l'avenir. Et c’est ce que nous avons démarré en mars, en proposant un plan d’action de formation TransCompétences, qui est approuvé par les partenaires sociaux dans une démarche de simplification des process."

Vers des validations a posteriori des plans de formation pour simplifier les démarches ?



En attendant de connaître l'afflux des demandes de formation en juin, l'Opcommerce et l'Opco 2i ont en effet entamé l'étude de nouveaux dispositifs. L'opérateur de compétences dans l'industrie Opco 2i travaille ainsi avec l'État à la mise en place de "TransCompétences" (transformation des compétences). Une fois validé, le dispositif proposera aux entreprises des forfaits simplifiés et des validations a posteriori des plans de formation. Mais également des diagnostics quant à leur stratégie et gestion des ressources humaines. L'objectif étant de se concentrer sur les compétences clefs nécessaires à la reprise, comme les transitions numériques et RSE, l'upskilling (montée en compétences, ndlr) et la place du management intermédiaire dans le process, sans oublier les questions de relocalisation et de télétravail (nouvelles techniques, confection à domicile…).

Pour Florence Rambaud, si déferlante il y a, elle ne se fera pas sans structuration des dispositifs. "Si, avant la formation, le diagnostic stratégique et RH que nous proposons permet aux chefs d'entreprise de construire un plan de formation utile et argumenté, cela va devenir intéressant pour eux. Parce que la formation, c’est l’avenir", explique la spécialiste. Une étape qui risque d'être cruciale en particulier pour les TPE et PME, particulièrement fragilisées dans cette phase de reprise.

D'ici là, différents services de conseils et diagnostics dédiés aux entreprises sont dès à présent mis sur la table. L'Opcommerce, organisme en charge de la formation professionnelle dans le secteur du commerce, avance ainsi le programme "Rebond", destiné à accompagner les entreprises dans leur reprise d'activité. Avec à la clef des enjeux comme la sécurité sanitaire, mais également la gestion du personnel sur des questions comme la garde d'enfants. Une aide qui prendra la forme d'un diagnostic en trois jours, mené à distance.

Digitaliser les formations, une pratique pas si simple et pas toujours adaptée



Les organismes de formation n'ont pas échappé à la crise engendrée par le confinement. Ces structures, aussi bien dans le domaine du commerce que de l'industrie textile, ont elles-mêmes eu recours au chômage partiel et peinent encore pour certaines à retrouver leur rythme d'activité. Mais, surtout, la période a mis en lumière leur difficulté à basculer vers la formation à distance.

"Nous avons reçu les consignes de l'État qui disait de digitaliser les formations, mais ce n'est pas si simple. Certaines formations présentielles ne se transposent pas comme cela en distanciel", nous confie ainsi un spécialiste de la formation commerciale. Ce que confirme Xavier Royer : "La seule chose qu'on pouvait faire pendant le confinement, c'était à distance. Et notre système est très peu développé dans ce domaine, et en particulier pour des ouvriers employés. En clair, l'offre de formation adaptée au confinement n'existe pas."

Voici sans doute la principale marque que laissera le confinement sur l'offre de formation : une remise en cause des dispositifs, sur le fond comme sur la forme. "C'est la formation en tant que telle qui est remise en cause", nous confie un spécialiste du domaine, pointant le retard pris en matière de formations numériques. "Les formations financées via le FNE sont pour le moment toutes en distanciel", nous confirme de son côté Emilie Marchand. "Notons que le distanciel ne répond pas à tous les besoins, et ne correspond pas à tous les profils de stagiaires".


Centre Technique du Cuir (CTC)


Même écho du côté des formations industrielles. "Au-delà de la reprise d'activité des organismes de formation, il y a une réflexion plus large à avoir à moyen-long terme", concède Xavier Royer. "Car le numérique s'est fortement développé et on n'a pas assez misé dessus. Il faut penser à une offre à distance qui soit beaucoup plus conséquente. On a bien vu, à l'occasion du confinement, que pour l'instant on n'a pas développé grand-chose. Mais, dans l'industrie, l'évolution forte que je vois, c'est la formation individualisée en interne. On revient aux 'moniteurs internes', terme qu'on entendait dans les années 80, et qui avait été abandonné au profit de formations toutes faites."

Des formations en interne, comme par le passé



Les formations en interne, avec un rôle accru des managers, sont en effet régulièrement évoquées dans différents secteurs pour renforcer les dispositifs. "Dans nos différentes branches, de bonnes solutions du passé ont réapparu et tout le monde a dû s'adapter", indique Florence Rambaud, pour qui cette période fait émerger des pistes à suivre.

Et de poursuivre : "On pourrait partir de ces expérimentations pour les développer dans le futur. C'est un monde ouvert. Mais il est évident qu'on ne remplacera pas le présentiel. L'idée n'est pas de faire table rase de toutes les bonnes pratiques du passé, en particulier dans les métiers très techniques où il y a une relation à la matière et à l'outil qui reste essentielle. Mais, même dans ces domaines, le digital peut apporter des solutions nouvelles. C'est ce que nous avons pu constater durant cette période."

A l'instar des industriels et des commerçants de la filière mode, l'univers de la formation qui lui est associé a dû lui aussi faire face au défi du confinement et va vraisemblablement sortir transformé de cette crise du Covid-19. Avec comme principal facteur d'incertitude, l'évolution des différents dispositifs de soutien dans les prochains mois.

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