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Traduit par
Marguerite Capelle
Publié le
30 sept. 2020
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Le manifeste mode de Gabrielle Chanel : une rétrospective sur Coco, et non sur la marque

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Marguerite Capelle
Publié le
30 sept. 2020

Dans l’histoire, il y a peu de créateurs sur lesquels on a autant écrit que Coco Chanel, fondatrice de la plus grande maison de mode de luxe au monde et dont le nom est synonyme d’élégance et de style partout sur la planète. Il faut cependant remarquer qu’à une époque où des expositions très courues sont consacrées à la mode et aux créateurs dans les meilleurs musées du monde, il n’y en a jamais eu qui soit dédiée exclusivement au travail de Coco.


Chanel - Automne-Hiver 2020 - Haute Couture - Paris - © PixelFormula


C'est chose faite depuis mercredi soir, avec l’ouverture de "Gabrielle Chanel. Manifeste de mode" au Palais Galliera, l’un des plus grands temples parisiens de la mode. Abordant de façon véritablement exhaustive les 60 ans de carrière de Gabrielle Chanel, de sa boutique de Deauville, ouverte avant la deuxième guerre mondiale, à son ultime défilé en 1971, "Manifeste de mode" englobe plus de 350 créations Chanel, dont 164 looks de mode, avec aussi des produits de beauté, des accessoires rares et des bijoux.

Il n’y a pas de croquis ni d’illustrations réalisés par Coco dans cette exposition, puisqu’elle ne savait pas dessiner. On y trouve un film d’elle en train de faire semblant de le faire sur des imprimés que lui avait préparés l’un des plus grands illustrateurs de son époque, Christian Bérard, dont cinq dessins sont exposés. Chanel travaillait plutôt avec ses mains, comme le montrent des vidéos en noir et blanc : elle s’agenouillait pour couper aux ciseaux avec un air sévère, ou épingler l’ourlet d’une robe portée par un modèle vivant. La pièce exposée en ouverture est d'ailleurs une empreinte de la main de Coco Chanel, portant sa signature, et les siennes travaillaient manifestement très dur.

Le thème principal de l’exposition est la libération de la femme par Chanel, qui la débarrassa en ce nouveau siècle des contraintes, corsets et jupons du XIXème. Mais elle commença d’abord par se libérer elle-même, au départ en s’appropriant des vêtements d’homme qui lui permettaient de bouger librement et d’avoir l’air plus distinguée.

"Chanel est devenue un dandy au féminin, ne se contentant plus d’emprunter des vêtements pour se mettre à les dessiner elle-même"



"Chanel est devenue un dandy au féminin, ne se contentant plus d’emprunter des vêtements pour se mettre à les dessiner elle-même", explique la commissaire de l’exposition, Miren Arzalluz. L’exposition comprend de nombreuses touches bien vues : comme cette chambre toute blanche, au centre de laquelle on trouve un flacon original de Chanel N°5, le parfum le plus célèbre du monde, et le premier à porter le nom d’une créatrice. Le silence de cet espace est rompu en douceur par une interview de Marilyn Monroe chuchotant cette réplique immortelle : "Ce que je porte la nuit pour dormir ? Juste quelques gouttes de Chanel N°5".

Le musée était resté fermé depuis une expo Martin Margiela en juin 2018. Celle-ci inaugure le nouveau sous-sol du Galliera, dans le cadre de travaux de rénovation de grande ampleur du musée, auxquels Chanel a contribué à hauteur de 7 millions d’euros.

Les conséquentes nouvelles galeries du bas abritent désormais 50 des fameux tailleurs de Coco. Chanel a commencé à travailler sur des ensembles en tweed dans les années 1920, mais n’a codifié son invention qu’à partir des années 1950, quand elle a fait son retour à Paris, en produisant une synthèse sous la forme de cette veste à quatre poches si facilement identifiable, avec une chaine en or à l’intérieur pour qu’elle tombe mieux.

On passe d’un tailleur crème gansé de bleu, très grande dame, créé en 1961 pour la Princesse Grace, à un ensemble rare réalisé pour Marlene Dietrich, amie proche de Coco et qui, comme elle, avait élu domicile à Paris. Cette partie de l’exposition s’ouvre d’ailleurs sur un des tailleurs personnels de Coco, dont elle avait de façon révélatrice découpé toute la doublure pour qu’il se porte encore plus comme un cardigan.

Les archives Chanel s’enorgueillissent également de deux robes splendides : une petite robe noire en dentelle et un fourreau doré, que Delphine Seyrig porta dans le légendaire film d’art et d’essai L’année dernière à Marienbad, montré dans une installation vidéo.

"De précédentes expositions se sont concentrées sur certains aspects de la vie de Coco. Nous voulions une rétrospective de son travail, ce qui n’avait encore jamais été fait. Une rétrospective classique qui couvre sa carrière professionnelle. Ce n’est pas une histoire de la Maison Chanel", souligne Miren Arzalluz, qui a été attentive à trouver l’équilibre entre les débuts de la créatrice dans les années 1920 et 1930 et sa seconde période d’activité à partir de 1954, quand elle rentra à Paris après son exil en Suisse. En 2005, le Met de New York avait présenté une grande exposition sur Chanel, mais on y trouvait à la fois des créations de Coco et de Karl Lagerfeld.

"Coco est une créatrice tellement importante, parce qu’elle travaillait sur la base de principes intemporels, avec une idée très claire de ce que sont le confort, la liberté de mouvement et la décontraction. Elle a intégré ça dans la Haute Couture, ce qui était inédit dans les années 1920. Et elle avait une telle maîtrise de la simplicité, même quand elle produisait la mode la plus sophistiquée qui soit", ajoute la commissaire.

Les discussions autour de l’exposition ont commencé il y a six ans, quand Olivier Saillard dirigeait le Galliera, et Chanel a tout de suite décidé d’appuyer la rénovation du musée.

"Ce n’est pas une expo Chanel : c’est une expo du Galliera. C’est important. Nous sommes très heureux d’avoir une telle expo juste sur le travail de Mademoiselle, qui s’arrête en 1971, c’est-à-dire au moment ou s’achève l’exposition. Je pense que c’est très important pour la maison, pour que la griffe connaisse ses fondements, et prenne conscience de la cohérence et de la modernité de son style", expliquait le PDG de Chanel, Bruno Pavlovsky.

"Certains de ces looks auraient pu être créés par Virginie Viard, aujourd’hui"



La modernité de ses idées impressionne souvent. Qu’il s’agisse de robes du soir dorées éblouissantes, de manteaux de fourrure remarquables ornés de broderies russes, ou de ses parfums et flacons minimalistes et marquants. "Certains de ces looks auraient pu être créés par Virginie Viard, aujourd’hui", insistait Bruno Pavlovsky, faisant référence à celle qui a succédé à feu Karl Lagerfeld, et qui est à la tête de la création Chanel depuis le printemps 2019.

L’exposition ne suit pas une approche biographique, mais Chanel était clairement une personne à la détermination unique, qui avait compris que la seule manière de trouver la liberté à son époque, c’était la réussite financière. Elle appartenait à une génération de femmes exceptionnelles, tout un groupe apparu à Paris à cette époque, parmi lesquelles Jeanne Lanvin, Madeleine Vionnet, et aussi sa plus grande rivale, Elsa Schiaparelli. Soulignant sa détermination, l’image d’ouverture du catalogue qui représente Coco photographiée par André Kertész la montre bien différente du cliché glamour de star de cinéma popularisé par Horst P. Horst, plongée dans ses pensées, ses mains de travailleuse en évidence.

"Coco créait clairement pour elle-même, elle était au centre de ce qu’elle faisait. Elle incarnait son propre style davantage que les autres. Et les femmes du monde entier voulaient lui ressembler, dès les années 1920", souligne la commissaire.

Et pourtant, la simplicité soulignée par Miren Arzalluz offre un contraste marqué avec l’opulence des bijoux, qu’ils soient fantaisie ou de haute joaillerie, et dont 120 pièces sont présentées. Chanel portait toujours des pierres précieuses. Pourtant, on découvre une éblouissante sélection de colliers, bracelets et diadèmes développés avec Goossens, qui font tous extrêmement vrai, et sont en réalité composés de cuivre et de perles métalliques ou en  verre taillé. Une magnifique broche Goossens, manifestement directement inspirée par un bijou médiéval conservé au Musée du Moyen-Âge de Cluny, est présentée à côté de l’originale. Superbe exemple de l’esthétique du barbare byzantin affectionnée par Coco, à l’origine de cette fameuse remarque selon laquelle la joaillerie Chanel puise sa source dans les ruines de la rue Cambon, son siège social.

Sur les silhouettes de mode présentées, 96 proviennent des archives Chanel, 46 du Galliera. "Manifeste de mode" emprunte également des objets à des musées et collectionneurs privés de New York, Sydney et Berlin. D’autres maisons ont même contribué : un tailleur pour Max Mara, un tableau pour Balenciaga. Quand on lui demande ce qu’elle espère que les gens se diront après leur visite, Miren Arzalluz répond : "Je veux qu’ils se disent qu’ils ont redécouvert Chanel. Qu’ils ont appris tellement de choses qu’ils ignoraient au sujet de Chanel. Comme cela a été le cas pour moi."

À la même question, Bruno Pavlovsky, lui, s’est contenté de répondre : « Wahou ! »
 
Gabrielle Chanel. Exposition Manifeste de mode
Palais Galliera, Paris, France
Du 30 septembre 2020 au 14 mars 2021


 

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