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15 mars 2023
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Lenzing: visite au cœur de l'usine autrichienne de fibres issues de la pulpe de bois

Publié le
15 mars 2023

A eux deux, ils constituent l'écrasante majorité de nos textiles. Le polyester et le coton pèsent respectivement 64% et 28% des fibres produites dans le monde, selon l'organisation internationale Textile Exchange. Les fibres cellulosiques, issues des pulpes végétales, sont leur premier challenger, avec un poids de 6% de la production textile mondiale. Dont 1% venant de l'autrichien Lenzing, dont le modal, le lyocell et la viscose tirent profit de l'aspiration croissance des consommateurs pour des matières plus naturelles. Critiqué pour son exploitation du bois et ses processus de transformation hautement chimiques, le fabricant textile Lenzing a ouvert à FashionNetwork.com les portes de son usine historique, située dans la petite ville éponyme, au nord de l'Autriche, afin de lever le voile sur un mode de production complexe, mal connu, et faisant l'objet d'investissements lourds par l'entreprise aux 2,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires.


MG/FNW


Casques et gilets jaunes obligatoires, badges pour les portiques de sécurité, et gants pour affronter l’hiver autrichien, la visite des 200 hectares du site historique de Lenzing s’apparente à celle d’un labyrinthe. Un dédale de rues où serpentent au milieu des bâtiments 17 kilomètres de chemin de fer, alimentant chaque étape du processus de transformation du bois en fibre. Différentes étapes où s’affairent au quotidien quelque 3.500 ouvriers spécialisés.

Le sud du site offre l’imposante vision d’alignement de troncs d’arbres, dont ouvriers et machines vont tâcher de ne rien perdre. Ainsi, 40% de ce bois va devenir pulpe, et bientôt fibre. S’y ajoutent 10% qui iront en bioraffinerie de production pour devenir de l'acide acétique (pour les industries pharmaceutique et alimentaire), du furfural (solvants, lubrifiants…), du magnésium lignosulfonate (emballage, bois aggloméré…) ou encore du carbonate de soude (industrie du verre). Les 50% non exploitables seront eux transformés en énergie et chauffage pour alimenter le site lui-même.

Les bois sont d’abord réduits en copeaux, qui seront soumis à des bains de transformation chimiques pour devenir une pulpe. Celle-ci prend la forme d’épaisses feuilles de “papier” blanc, pour faciliter son transport.

Cette transformation chimique, qui emplit le complexe industriel d’une effluve douce-amère évoquant l’éthanol, est l’un des reproches historiquement faits à Lenzing et à ses concurrents, dont le premier est l’indien Aditya Birla. Certaines critiques, tout en reconnaissant la source végétale de la cellulose, s'alarment des pollutions liées à sa production.


La pâte filandreuse obtenue à partir de la pulpe de bois est progressivement étirée - Lenzing


Pour sa plus vieille technologie, celle de la viscose (dans laquelle le groupe n’investit plus), Lenzing explique se plier aux régulations autrichiennes et européennes anti-pollution. Les salariés évoquent au passage les poissons vivant dans l’eau potable de l'Ager (qu'ils se proposent de boire), le cours d’eau encadrant le site situé à proximité du lac de l’Attersee, le plus profond d’Autriche. Pour la plus récente technologie du groupe, le lyocell, Lenzing nous explique réutiliser désormais 99,9% des produits chimiques employés.

Au cœur de la fabrication du lyocell



Il faut dire que Lenzing a eu le temps de se perfectionner: si le grand public redécouvre périodiquement, et parfois avec surprise, que ses vêtements sont tirés du bois, la découverte de la viscose remonte pourtant à la révolution industrielle.

Du haut de ses 85 ans d’activité, Lenzing partage désormais son activité entre différentes offres cellulosiques issues du bois. D’un côté la viscose, dont la nouvelle fibre “Ecovero”, lancée en 2017, et dont la production émet 50% de CO² de moins que son aînée. Et de l’autre, les fibres Tencel, dont le modal (plus résistant et respirant) et le lyocell, ce dernier constituant la fibre la plus verte de l’offre.


La matière suit une série de bains et traitements la transformant en tapis blanchâtre, dont le broyage donnera la future fibre - Lenzing


Un lyocell qui naît dans un grand bâtiment à part, dont la façade métallique en dégradé de gris jure avec les briques rouges des bâtiments historiques. Derrière des accès sécurisés, l'enceinte est interdite aux photos par souci de secret industriel.

Sous les 33 mètres et six étages de cette unité verticale, nous retrouvons les “feuilles” blanches empilées, saisies par des bras robotisés, les envoyant pour la deuxième fois au broyage. La pulpe est propulsée par conduits au sixième étage, où des bains la transforment lentement en une glu liquoreuse évoquant du miel. Descendant de palier en palier, cette glu va successivement prendre la forme d’un tube, puis d'un rideau plongeant dans une nouvelle série de bains.


Le résultat est un long “tapis” blanchâtre parcourant lentement un impressionnante machine longue de plusieurs dizaines de mètres. La matière, épaisse et duveteuse, y reçoit une succession de traitements et séchages. Avant d’être une ultime fois broyée, et de traverser ensuite une colossale machine de séchage développée en interne par Lenzing.

Celle-ci occupe trois niveaux sur une quarantaine de mètres de long. Dans la chaleur et le bruit des machines, 70 tonnes de fibres de lyocell s'échappent quotidiennement du processus sous le regard d’une caméra. Derrière les écrans de toutes tailles garnissant une vaste salle de contrôle voisine, une petite armée de techniciens ne laissent rien au hasard.


Cette unité peut produire 70 tonnes de fibres de lyocell par an - Lenzing


Il faut dire que c’est sur le lyocell que mise désormais l’entreprise. “Le marché de la fibre cellulosique est en train de grandir”, glisse Daniel Winkelmeier, le directeur de la communication corporate. “Pendant longtemps, c’est le coton qui a progressé, mais sa production est amenée à se stabiliser. De plus, la crise des prix du coton en 2022 a rappelé aux commanditaires les dangers que pose cette matière, et ils se sont remis à chercher des alternatives pour ne pas être dépendants du coton.”

Bois et déforestation



A ceci s’ajoute pour l’entreprise un argument vert: quand 20% du coton est perdu lors de sa transformation, rien n’est gaspillé dans celle du bois utilisé par Lenzing. Le coton nécessite en outre de grandes quantités d’eau, pesticides, insecticides et autres fertilisants. Là où un arbre planté pousse de lui-même.

Des arbres qui sont l’autre grand point sur lequel Lenzing doit régulièrement se justifier, sur fond de soupçons de déforestation et de pollution carbone. “Les forêts ont un cycle de vie, elles emmagasinent le carbone certes. Mais, en fin de vie, l'arbre se désagrège et le libère, quoi qu’il arrive. Nous ne faisons que l’exploiter avant que cela se produise”, souligne Christian Schuster, expert durabilité du groupe. Il pointe au passage que, sur l’ensemble de l’exploitation mondiale du bois, seul 1% revient à l’industrie textile.


Trois trains de bois alimentent chaque jour l'usine - Lenzing


Mais tous les bois sont-ils bons pour faire de la fibre cellulosique? “Tous les bois, et toutes les plantes, même!” sourit le spécialiste. Qui explique que Lenzing exploite principalement du hêtre et du bouleau en Autriche, de l'épicéa en République tchèque, ou de l'eucalyptus au Brésil. Pays où il ne faut d'ailleurs que sept ans à un arbre pour atteindre sa maturité, contre 30-40 ans en Europe.

Pour son récent site brésilien produisant 500.000 tonnes de pulpe de bois à l’année près de Sao Paulo, Lenzing nous explique avoir d’ailleurs fait le choix d’acquérir ses propres terres forestières, loin des zones ravagées par la déforestation, pour mettre en place des rotations durables des exploitations. Fort du sceau de l’ONG de protection des forêts Canopy, Lenzing se plie outre-Atlantique à la norme SFI (Sustainable Forestry Initiative) comme il le fait avec la norme FSC (Forest Stewardship Council ) sur le Vieux Continent.  

Mais Lenzing ne se repose pas que sur les forêts, et se prépare au recyclage, ce dont témoigne le récent accord noué avec Renewcell pour être alimenté en pâte de fibres recyclées. Une “Circulose” que l’entreprise destine à alimenter ses productions de fibres Tencel (lyocell, modal) et Ecovero (viscose plus responsable).

Gagner des parts de marché dans un contexte morose



Le toucher soyeux de la fibre cellulosique, qu’on appelait jadis la rayonne, aurait permis à Lenzing de séduire quelque 700 marques, des groupes de luxe à la grande distribution en passant par Nike, Zara, Decathlon ou Etam. De quoi produire 500 millions de pièces, où la fibre est souvent mélangée au lin, coton ou polyester. Des matériaux face auxquels les fibres cellulosiques doivent maintenir leur part de marché.


Des balles de fibres Lenzing attendant d'être expédiées chez les filateurs internationaux - Lenzing


Lenzing s'appuie à ce jour sur un réseau de neuf usines installées en Autriche, en République tchèque, au Brésil, en Indonésie, en Chine et en Thaïlande.

A 150 kilomètres à l’est de Bangkok, le groupe s'est d'ailleurs offert au printemps 2022 son site le plus récent, à même de porter à 400.000 tonnes sa production annuelle de viscose, et irriguer les usines textiles d’Asie-Pacifique en fibres cellulosiques.


Pour autant, Lenzing n’échappe pas aux difficultés actuelles du secteur textile. Après les confinements liés à la crise sanitaire ayant freiné les commandes, et la crise du fret qui a retardé et renchéri les livraisons, le fabricant autrichien est frappé par une consommation tirée vers le bas par l’inflation. Or l’Europe est la première destination des productions d’habillement, notamment asiatiques.

Le groupe est également touché par la crise des coûts énergétiques, qui fait craindre à Euratex, la confédération européenne de l'habillement et du textile, une vague de délocalisations dans le textile. Seuls les sites brésilien, thaïlandais et tchèque dépendent des énergies renouvelables. “Le gaz ne peut pas toujours être remplacé par l'électricité dans les processus”, explique Johannes Stefan, directeur commercial. “Nous devons constamment faire en sorte d’ajuster notre organisation. Il y a donc cycliquement des phases de rupture en termes de coûts”.


Le site autrichien de Lenzing dispose de sa propre unité de filature et tissage, afin de tester les différentes possibilités offertes par ses fibres - MG/FNW


Lenzing annonçait le 9 mars un chiffre d’affaires en progression de 16,9% en 2022, à 2,57 milliards d’euros. Hausse mécanique, entraînée par l’inflation sur les coûts des matières et surtout de l’énergie (17 % du coût total, en hausse de 5 points). Surtout, la demande a chuté de 19,1% entre les deux semestres.

Mais fort de son alternative aux fibres synthétiques, Lenzing veut croire que les marques feront à terme le choix de miser les cellulosiques. Plus onéreuses, mais aussi plus en phase avec l’attente croissante de matières naturelles.

 

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