Made in France : une filière textile qui s'interroge sur le nouvel "OpCo"

Le salon Made in France Première Vision s’est ouvert le 3 avril dans un contexte particulier. Deux jours plus tôt était publié l’agrément des nouveaux opérateurs de compétences, ces OPCA devenus OpCo, pour « opérateurs de compétences », dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle et de l'apprentissage. Si bien que, à l’heure où la formation est un enjeu prioritaire du textile tricolore, filateurs, façonniers et tanneurs s’interrogent sur leur nouvel OpCo inter-industriel, dit OpCo 2i. Là où ils sont en revanche très nombreux à ignorer jusqu’à l’existence du Contrat Stratégique de Filière Mode et Luxe, pourtant signé en grande pompe par deux ministres en janvier dernier.


Made in France Première Vision

Mentionner le contrat stratégique de filière au salon Made In France Première Vision, c’est en effet se promettre en retour des regards interrogateurs. Et évoquer l’aspect industriel du projet, incluant des investissements en faveur de la blockchain, la traçabilité, la circularité ou la modernisation des sous-traitants, c’est s’exposer à quelques soupirs d’habitués des projets semi-étatiques. En revanche, mentionnez son volet promotion des métiers de la filière et transmissions des savoir-faire techniques et le cas des OPCA fait immanquablement son entrée dans la conversation. Des OPCA dont la transformation inquiétait de longue date la filière textile et que le contrat stratégique de filière reprend à son compte dans son premier « axe structurant », qui vise à « adapter la formation pour répondre à des besoins croissants et très qualitatifs ».

« Tout ce qui porte sur le Contrat Stratégique de Filière n’a pas été vu par les entreprises. En revanche, pour tout ce qui porte sur la formation, là, elles se sentent concrètement concernées », nous confirme Elodie Rohat, chargée du développement de Promotex, qui réunit l’UIT Nord (Union des Industries Textile), Uric-Unimaille (habillement et maille) et fédère 130 entreprises nordiste. « Les professionnels ont encore beaucoup de questions sans réponses, car on leurs répète "c’est en discussion" depuis des mois. Les responsables d’entreprises nous expliquent qu’ils savaient comment faire pour financer leurs formations. Mais qu'aujourd’hui, ils ne savent plus vraiment dire à quoi ils ont accès, ni parfois même à qui s’adresser. »

Interrogations et résignations

Le président du tisseur troyen Emo Sotratex, Jean-Dominique Regazzoni, nous explique qu’il est encore en contact avec ses interlocuteurs historiques d’Opcalia. Concernant la réforme, la motivation est pour lui très claire. « C’est encore un moyen de nous prendre de l’argent », explique-t-il. « Je pense que la finalité est que la formation fera partie des investissements d’une société. On continue de demander, mais, dans la plupart des cas, nous n’avons plus droit à rien, surtout quand vous avez plus de 50 salariés, hormis pour les formations qualifiantes. Et nous avons des obligations de formations vis-à-vis de nos salariés, mais en face, plus rien pour les former. Et je veux bien parier que dans six ans on nous dira "vous n’avez pas formé les gens, donc on vous reprend encore des fonds". Pour ensuite mieux s’étonner qu’il n’y a plus d’industrie. »

« Pour que la filière vive, tout l’enjeu est qu’elle pérennise ses savoir-faire tout en mettant en avant le patrimoine vivant qu’elle représente », nous explique de son côté le directeur marketing du rubanier Satab, Franck Ferrua, qui rappelle avoir mentionné les inquiétudes de la filière concernant les formations lors du colloque de filière tenu en octobre au Sénat. « On attend maintenant les actions et décisions en tant que telles du gouvernement et de la classe politique. Car notre défi est de motiver les jeunes à aller vers la filière textile ». De son côté, Caroline Krug, présidente de Tanneries Pechdo, souligne qu'en dehors des ingénieurs, la notion de candidats qualifiés ne s'applique plus dans sa filière. « Comme il n’y a qu’une école de cuir, il n’existe pas de formation pour tous les autres métiers », déplore la dirigeante. « Nous recrutons les gens sur leurs aptitudes et leur envie, puis nous les formons, ce qui prend de 12 à 18 mois pour un bon travail régulier. Nous n’avons pas le choix. Cela fait quelques années que c’est comme cela. Les professionnels en ont pris leur parti, je crois », estime-t-elle.

Optimisme prudent et clarifications attendues

A l’occasion du salon Première Vision Paris, le président du Conseil National du Cuir (CNC), Frank Boehly, nous avait indiqué avoir des réserves sur le financement du contrat stratégique de filière, mais voir en revanche dans la réforme des OPCA une démarche positive. « C’est une réforme essentielle et qui inquiète tout le monde, car personne n’y voit clair », nous expliquait-il. « Confier aux branches professionnelles les moyens de mettre la formation sur pied, cela paraît pertinent. Mais nous avons beaucoup d’interrogations sur la mise en place. Et nous espérons que la période de transition ne nous sera pas défavorable. »


Made in France Première Vision

Un optimisme et une attente de clarification que partage Laurent Vandenbor au salon Made in France Première Vision. Le délégué général de Mode Grand Ouest et par ailleurs directeur délégué de l’ex-Opcalia Textile Mode et Cuir Ouest et Sud retient que la réforme a été extrêmement cadrée en termes de marge de manoeuvre. « C’est assez radical de diviser par deux le nombre de périmètres existants, avec en fond cette recherche de cohérence entre les métiers industriels des industries légères et lourdes », pour le responsable, qui souligne le grand écart imposé par la réforme. « Nos métiers sont ceux du cousu main, à mi-chemin entre artisanat et industrie. J’espère que, via cet OpCo au périmètre plus large, les industries pourront s’enrichir réciproquement, via un dialogue sur nos particularismes. Car notre objectif reste le même : réaliser l’usine du futur. Nous avons une expertise sur le capital humain et le savoir, ajoute Laurent Vandenbor. Mais il nous faut des méthodes agiles dans une environnement de métier où tout va vite. »
 
Premiers éléments de réponse

Dans ces mêmes allées du salon Made in France Première Vision, Xavier Royer était pour sa part porteur de quelques réponses. Le directeur du département textile, mode et cuir de l’ex-Opcalia était venu avec la volonté de rassurer. « Au 1er avril, la situation était la même qu’au 30 mars », explique le responsable à FashionNetwork.com. « L’OpCo 2i a donné un mandat de gestion à notre OPCA pour qu’elle continue son activité jusqu’à la fin de l’année, le temps que la nouvelle organisation prenne forme. Cette transition entraîne un certain flottement et des inquiétudes. Mais nous disons aux entreprises de ne pas s’inquiéter et de nous appeler. Vous avez toujours accès à notre expertise et cela même si l’on ne peut vous donner autant qu’avant. »

Xavier Royer pointe en effet un « effet de ciseau », du fait du cumul de la transformation des OPCA d’un côté et du changement des dispositifs de financement de l’autre. « Nous avons deux dispositifs financiers très utilisés, l’un est la période de professionnalisation, l’autre est le plan pour les entreprises de 50 à 300 salariés, qui n’existe plus. Il y a globalement moins d’argent à disposition des entreprises. Mais ceux qui disent que ça va être catastrophique ont tort », explique le directeur, qui souligne ne pas avoir d’assurance pour le maintien de la cinquantaine de postes que compte Opcalia.


Made in France Première Vision

« Nous travaillons par convention d’objectif et de moyens avec l’Etat, et les montants pour 2020 ne sont pas encore arrêtés. Notamment parce c’est l’Urssaf, et plus nous, qui collecte les fonds. Il faut donc savoir dans quelle fourchette France Compétences (ministère du Travail, ndlr) va nous financer ». Des incertitudes qui devraient être progressivement levées au cours de l'année.

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