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Malgré la garantie de l'Etat, les banques rechignent à prêter aux entreprises de mode

Publié le
20 avr. 2020
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Avant même le confinement, le gouvernement annonçait la mise en place de prêts à 90% garantis par l'État pour soutenir les entreprises fragilisées par la crise. Pas si simple ! Dans un secteur mode où les trésoreries étaient déjà mises à rude épreuve depuis plusieurs saisons, nombre d'entreprises ont trouvé porte close auprès des banques. Un écueil de financement problématique à un mois seulement de la réouverture théorique des commerces.


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La cote "5+" : cet élément est depuis un mois devenu la bête noire de nombre d'entrepreneurs. Fixé comme le seuil minimal pour prétendre à un prêt, même avec la garantie étatique, et issu du barème de la Banque de France, il signifie que "la capacité de l’entreprise à honorer ses engagements financiers est jugée assez faible", sur une échelle allant du convoité "3++" jusqu'au compromettant "9".

Pour l'heure, 150.000 entreprises auraient bénéficié de prêts d'urgence, pour un total de 22 milliards d'euros. "Toute entreprise fragilisée par la crise et qui a besoin d'un prêt de trésorerie doit trouver une solution" répète inlassablement Bercy. Cependant, sur les réseaux professionnels et en coulisses se multiplient les cris d'alarme de ceux exclus du lot.

"Le commerce de textile-habillement, c'est le dernier secteur où les banques aujourd'hui vont aider. Parce que nous avons les plus petites marges du marché, et que nous sommes un secteur à risque", explique à FashionNetwork.com la dirigeante du multimarque parisien Montaigne Market, Liliane Jossua. "Cette crise ne nous arrive pas dans la figure alors que tout allait très bien depuis quatre ans : depuis 2015, dans notre secteur, on a connu les attentats, les Gilets jaunes, les grèves, les manifestations… On a de moins en moins d'étrangers à pouvoir d'achat, et les Français ont changé leur façon de consommer. Je fais ce métier depuis 30 ans, je n'avais jamais eu de problème, puis est arrivé cette déferlante. Aujourd'hui, ce virus vient parachever tout ce qu'on a vécu avant. Et les banques sont aux abonnées absentes depuis longtemps à l'égard de notre secteur."

Pour préparer la suite, Montaigne Market a demandé un prêt équivalent à 8% du chiffre d'affaires, sur les 25% autorisés par le dispositif d'aide. Refus. La société a ensuite sollicité une autorisation de découvert pour payer ses salariés. Nouveau refus. Et ceci en dépit des montants engagés voilà plusieurs mois pour la saison en cours, dont les ventes des stocks s'écoulant à flux réduit via Internet permettent tout juste de garder la tête hors de l'eau. "On nous dit qu'on ne peut pas ouvrir, et qu'on n'aura rien !" résume Liliane Jossua. "Et j'ai énormément de confrères autour de moi qui ne remplissent pas non plus les cases. Mais si l'État laisse mourir ces petits commerces qui font la vie des centres-villes, cela va se traduire par des centaines de milliers d'emplois perdus dans les prochaines saisons."

Même dans une entreprise installée comme la griffe de prêt-à-porter féminin Vanesse Bruno, si on se dit confiant dans la qualité des interlocuteurs bancaires et la capacité à trouver des solutions, il n'en demeure pas moins un certain scepticisme quant à l'attitude des banques. "Nous avons fait une demande pour obtenir un prêt garanti par l’État. Nous sommes en pleine discussion avec notre pool bancaire composé de cinq banques, mais ce n’est pas facile", confie le directeur général de la marque, Henri Sebaoun.

Il développe : "Les banquiers instruisent les dossiers un peu de façon traditionnelle, en se focalisant sur les éléments économiques, malgré l’invitation du gouvernement à être plus souple. La garantie de l’État a été donnée pour éviter qu’il y ait un effet de chaîne sur nos fournisseurs et, en cascade, sur toute la filière d’approvisionnement. Cette mobilisation a été comprise par les grands patrons des banques. Reste que dans la pratique, on ne vit pas la même chose."

Sur 900.000 entreprises éligibles, 20% d'acceptations



"Nous avons beaucoup de clients dans ce cas de figure", assure le spécialiste du retournement d'entreprises Guilhem Bremond, du cabinet Bremond & Associés. "Cela dépend des activités, mais dans tout ce qui est distribution, nous sommes avec des gens pour qui tout s'est arrêté du jour au lendemain. Et pour qui se pose rapidement la question des salaires. Ces structures ont un double filtre difficile à franchir : les conditions légales pour la garantie d'État, d'abord, qui se basent sur le chiffre d'affaires de l'année dernière. Or elle a été difficile pour beaucoup de commerces qui se retrouvent donc déjà disqualifiés. Et ensuite arrivent les banques. Car c'est à elles que profite la garantie de l'État, pas aux entreprises. Et elles disent 'Non, je ne prête pas ! Parce que vous être fragile'. La garantie à 90% n'est pas considérée comme suffisante. Alors qu'en face, même pour profiter d'un bon mécanisme comme le chômage partiel, les entreprises doivent, elles, avancer les fonds."

A la tête de la Fédération nationale de l'habillement (FNH), qui regroupe les indépendants, Eric Mertz veut croire que Bercy tient désormais compte des remontées du terrain. "Bruno le Maire a enfin pris conscience que, parmi les 900.000 entreprises éligibles au fonds de solidarité qui ont fait des demandes de prêts garantis par l'État, aujourd'hui, ce sont moins de 20% d'entre elles qui ont obtenu cet accord de garantie de prêt. Ça, c'est une réalité".


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Au lendemain de l'annonce présidentielle d'un confinement prolongé, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a acté les retours faisant état de blocages dans les prêts. Tout en en tempérant l'importance. "C'est difficile, je le sais bien. Mais je considère que les banques jouent le jeu" a déclaré le locataire de Bercy.

"Elles ont aujourd'hui accordé 10 milliards d'euros en quelques jours (...) mais je considère aussi qu'il y a encore trop d'entreprises, trop de chefs d'entreprise qui disent : nous, on est en difficulté, et parce qu'on est en difficulté, eh bien on ne nous répond pas (...). La règle ne doit pas changer : toute entreprise qui est fragilisée par la crise et qui se retrouve du coup dans une situation intenable, et qui a besoin d'un prêt de trésorerie, doit trouver une solution (...) Ce n'est pas encore parfait, je le sais bien. On va trouver des solutions pour chacun en commençant par modifier ce prêt garanti par l'État."

Une aide pensée pour les petits mais taillée pour les gros



Mais à qui profitent véritablement ces prêts ? Contactée, l'Alliance du commerce, qui regroupe grands magasins et enseignes d'habillement-chaussures, explique à FashionNetwork.com n'avoir pas eu de remontées problématiques sur le sujet. Mieux structurées que les autres canaux physiques, et fortes de réserves apparemment plus rassurantes pour les banques, les enseignes seraient donc plutôt épargnées par le phénomène.

"Le système mis en place par l'État fonctionne bien pour les plus grandes entreprises. Il est complexe à mettre en œuvre certes, mais ça fonctionne. C'est bien adapté pour elles", estime l'avocat Guilhem Bremond. "Il faut un rappel à l'ordre des banques. Il ne faut pas que la garantie de l'État soit concentrée entre les mains des plus grosses entreprises, au détriment d'un tissu de proximité qui se retrouverait pénalisé."

C'est la Banque publique d'investissement qui délivre les attestations de garanties par l'État. Mais Bpifrance affiche pour l'heure un manque de données sur le détail des prêts accordés, tant sur la nature des banques les plus ouvertes que sur les secteurs d'activité les mieux lotis. "Près de 60% des prêts qui ont été accordés portent sur moins de 50.000 euros", nous indique tout de même BpiFrance. "Donc nous sommes là majoritairement sur des TPE qui ont besoin de 10.000 à 15.000 euros pour maintenir leur trésorerie". L'organisme confie réfléchir actuellement à l'utilisation de ces données. Tout en reconnaissant que leur interprétation s'avérera quoi qu'il arrive difficile. "La nature change du tout au tout chaque jour", indique l'organisme public.

171.300 demandes de prêts au 15 avril



Si Bpifrance détient les chiffres des prêts accordés, c'est vers la Fédération bancaire française (FBF) qu'il faut se tourner pour connaître le chiffre des demandes formulées. Particulièrement sollicitée en ce moment, celle-ci nous répond finalement par écrit avoir atteint les 171.300 demandes de prêts pour 51 milliards d'euros au 15 avril. Le tout, rappelle l'organisme, dans un contexte complexe pour les banques elles-mêmes.

"Habituellement, les processus bancaires mettent plusieurs semaines à se mettre en place, pour caler tous les détails avant le lancement", nous explique la FBF. "Ici, le choix contraire a été fait : se lancer avec l’essentiel, et ajuster ensuite en fonction des retours. C’est un vrai changement de perspective. Pour cela, les banques ont, en quelques jours seulement, formé leurs collaborateurs au travail à distance et dans les conditions que nous connaissons, et ce afin notamment de faire face à l’afflux de demandes tout en continuant à traiter les autres besoins, elles ont trouvé des solutions pour répondre tant à leurs clients qu’à leurs fournisseurs et partenaires, et ont adapté leurs moyens de communication (webinaires, téléconférences, réunions locales en comités restreints...)."

Se pose évidemment la question des recours en cas de refus. "Les alternatives sont multiples. Outre le recours au fonds de solidarité pour les plus petites entreprises, il est possible de s’adresser à la médiation du crédit (correspondants départementaux) qui orientera notamment vers des dispositifs publics", rappelle le FBF. "Pour autant, les prêts garantis par l'Etat ne peuvent pas être attribués à toutes les entreprises, car l’argent des contribuables, pour des raisons européennes et nationales, ne peut être orienté vers des entreprises déjà en grave difficulté avant la crise."

"Et la mode, Bruno Le Maire ?"



Pour le président de l'Union française des industries de la mode et de l'habillement (UFIMH), Marc Pradal, la frilosité des banques à l'égard du secteur était à attendre. "Vous savez, on ne change pas comme cela la mentalité d'un banquier éduqué pour être prudent", nous indiquait-il récemment.

"Même si derrière il y a Bpifrance et l'État français, il y a une prudence vis-à-vis de certaines entreprises. Dans notre secteur, les entreprises sont généralement de tailles intermédiaires ou petites, et ne sont pas toujours stabilisées en termes de fonds propres. Donc on peut effectivement avoir quelques banques frileuses. Nous avons des retours un peu prudents, voire négatifs. Mais cela n'est pas propre à notre secteur."

Pour autant, le secteur a le sentiment d'être le grand oublié des autorités. "Et la mode ?" demandait ainsi le 14 avril dernier le président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin (FFPAPF), Pierre-François Le Louët, à un Bruno Le Maire annonçant qu'hôtellerie et restauration seraient désormais ses priorités.


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"Que le tourisme et la restauration aient des mesures spécifiques d'accompagnement, je veux bien", s'énerve également Eric Mertz (FNH). "Mais, eux, ils n'ont pas de problématiques de stocks. Nous, on en a ! Il y a dans notre secteur une singularité relative à nos stocks, que l'on doit payer maintenant alors qu'on ne réalise plus aucun chiffre d'affaires. Nous tablons de toute manière sur une reprise très lente, avec -70 % à -80 % de ventes, ce qui va poser des questions en termes de personnel. Donc si l'idée est en plus de rouvrir sans faire de chiffre d'affaires, on va juste aggraver le problème (…)".

Alors que les professionnels ont désormais la date du 13 mai dans le viseur, se pose donc d'ici là la question de la survie des entreprises. "Celles qui ne réunissent pas les conditions pour les prêts garantis, ou qui se font bloquer par les banques, vont devoir déposer le bilan. Car c'est la seule solution pour faire payer les salariés" s'inquiète Guilhem Bremond. "Or, le faire dans le contexte actuel, c'est une catastrophe. En temps normal, on peut bâtir un plan de relance sur la base de l'activité du moment. Mais, là, de l'activité, il n'y en a pas, ce qui rend la chose encore plus périlleuse."

"Toute entreprise fragilisée par la crise et qui a besoin d'un prêt de trésorerie doit trouver une solution", continue de répéter le ministère de l'Economie. Les prochaines semaines pourraient, au prix fort, mettre à mal cette promesse de Bercy.

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