Nayla Ajaltouni (Ethique sur l’Etiquette) : « La transparence des marques ne doit pas justifier l’inaction »

A l’occasion de la Fashion Revolution Week, qui se déroule dans toute la France du 22 au 28 avril 2019, FashionNetwork.com s’est entretenu avec Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif Ethique sur l’Etiquette, qui milite pour le respect des droits humains dans l’industrie de la mode. Six ans après le Rana Plaza, la responsable nous livre son sentiment sur l’évolution des mentalités vis-à-vis de la RSE (responsabilité sociale et environnementale), les outils techniques liés à la traçabilité et le spectre persistant du greenwashing et du socialwashing.


Nayla Ajaltouni - Ethique sur l'Etiquette

FashionNetwork.com : Avez-vous perçu ces dernières années une évolution de la part des industriels quant à la RSE ?

Nayla Ajaltouni : On a senti dans les mois et les années qui ont suivi 2013 et le Rana Plaza une courte réaction des pouvoirs publics. Il y a eu un vrai changement qui a amené une certaine prise de conscience des consommateurs et a bousculé la proposition de loi sur le Devoir de Vigilance. Cependant, aujourd’hui, on n'observe pas d’amélioration tangible dans l’industrie textile du Bangladesh ou dans le modèle de la fast fashion. Tout cela ne permet pas de tirer un constat positif des dernières années. On observe même au contraire une pression accrue sur les coûts et donc les salaires et le rythme de travail, dont au final ce sont les ouvriers qui pâtissent. Il n’y a pas eu de réaction tangible des marques, qui n’ont pas fait évoluer leur modèle économique. C’est aussi dû l’incurie de l’Etat du Bangladesh, qui ne protège pas les droits des travailleurs.

FNW : On voit en revanche se multiplier des jeunes marques inscrivant la RSE dans leur ADN…

NA : Oui, c’est un motif de satisfaction à partir du moment où des marques, créateurs et entrepreneurs fondent leur marque sur un socle de critères sociaux et environnementaux. J’ai le sentiment que ces marques qui émergent ont compris que c’est un nouveau modèle qu’il nous faut. Pour ne par perpétuer un modèle toujours plus basé sur les coûts. Aujourd’hui, il faut regarder le coût du droit humain, le coût des dommages à la nature.
Par ailleurs, il faut prendre en compte une autre réalité, qui est que la majorité des gens n’ont pas les moyens d’acheter de la mode responsable. Les alternatives sont essentielles mais demeurent trop onéreuses pour le consommateur. Se pose aussi le problème de l’accès à cette mode responsable, à l’information, aux lieux de vente... C’est pour cela qu’il est essentiel de continuer à faire pression sur les grandes enseignes

FNW : La filière textile travaille actuellement à la traçabilité, notamment via des blockchains. Une bonne démarche ?

NA : Je ne pense pas que c’est une solution technique qui réglera un problème qui est politique. La blockchain va permettre de révéler de bonnes et de mauvaises pratiques. Mais cela n’empêche pas que nous sommes toujours confrontés à beaucoup de greenwashing et de socialwashing. Le Rana Plaza, c’était dix-huit ans après le scandale Nike. Dix-huit ans d’engagements sans contraintes ont suivi. Et aujourd’hui, on doit compter sur les ONG pour pousser via l’opinion publique à dédommager les victimes d’un effondrement. Il faut donc de la coercition, des modèles de sanction.

FNW : Un rapport que vous avez cosigné a récemment pointé des manquements au devoir de vigilance. Quelles sont vos attentes, désormais, pour celui-ci ?

NA : Ce que l’on cherche désormais, c’est à internationaliser ce devoir de vigilance, notamment dans l’Union européenne. Mais nous menons également ce travail auprès des Nations Unies, via le traité relatif aux multinationales et aux droits humains, bien qu’il y ait un puissant exercice de lobby pour freiner ces démarches. Pour nous, le devoir de vigilance n’a pas pour but de punir les entreprises, mais de mettre fin à l’impunité. A partir du moment où elles sont condamnées pour les dommages causés par leur activité, on pousse les entreprises à changer de vision, à avoir d’autres critères que la quête de profits.


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FNW : Beaucoup d’entreprises se plaignent des accusations de green et socialwashing, ou se mettent à communiquer aussi sur ce qu’elles ne font pas encore en termes de RSE. Comprenez-vous ces discours ?

NA : J’entendrais ce ras-le-bol s’il était justifié. Le problème n’est pas que les marques ne font pas assez, mais que l’on manque trop de preuves factuelles de l’impact positif sur les droits fondamentaux des ouvriers, ce qui n’empêche pas les entreprises de communiquer dessus. Former les acheteurs, donner à des ONG locales, signer des chartes… Ce n’est pas ce qui va remettre le modèle actuel en question. On ne peut laisser faire du pick & choose dans des démarches RSE qui serviront leur marketing. Quant au fait d’être transparent sur les démarches que l’on n’a pas entreprises, j’aurais accepté cette approche il y a deux-trois ans, quand nous étions encore sous le choc du Rana Plaza. Six ans après, cela ne doit pas servir d’échappatoire. La transparence des marques ne doit pas justifier l’inaction. Il y a beaucoup d’hypocrisie. Mais cela montre surtout le décalage entre les directions de marques et les salariés, qui sont nos interlocuteurs. Tant que la RSE sera dans un bureau à part, non intégré aux achats, RH et autres services, on restera dans des démarches cosmétiques.

FNW : Quels pays du textile vous inquiètent le plus, aujourd’hui, quant à la RSE ?

NA : Il y a plusieurs pays d’Asie du Sud-Est. Comme le Cambodge, où la répression sur les organisations syndicales a forcé l’UE à menacer de sanctions, ou la Birmanie, qui s’est ouverte tout récemment, mais où il nous est difficile d’accéder. L’Inde et le Vietnam ont également de graves problèmes (durées de travail excessives, bas salaires, répression syndicales…). De même que la Turquie qui, même si elle possède un droit du travail plus développé, est le cadre d’exploitations des réfugiés syriens. Et il y a par ailleurs le Maroc et la Tunisie, où trop de femmes ouvrières vivent encore dans la précarité. Nous revendiquons depuis des années l’instauration d’un salaire vital, au-delà des salaires minimums légaux, pour permettre de satisfaire les droits fondamentaux. Car nous sommes face des problématiques de pauvreté des ouvriers textile qui traversent tous les pays.

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