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24 sept. 2020
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Nayla Ajaltouni (Ethique sur l'Etiquette) : "La chasse aux coûts a ouvert la porte au travail forcé des Ouïghours"

Publié le
24 sept. 2020

En février dernier, au début d'une crise sanitaire qui allait bouleverser l'économie mondiale, un rapport attirait l’attention sur le travail forcé des Ouïghours en Chine. Au total, 83 marques, dont de nombreux acteurs de l’habillement, y étaient pointé du doigt par l'Institut australien de stratégie politique (ASPI). Durant l’été, une coalition de 180 ONG, syndicats et associations ont appelé les marques à abandonner tout lien commercial avec la province concernée, le Xinjiang. Parmi les signataires, le collectif Ethique sur l’Etiquette. Sa coordinatrice Nayla Ajaltouni revient pour FashionNetwork.com sur les implications de cette affaire, le futur du devoir de vigilance et la révision du système européen d’aides aux importations (GSP). Sans oublier l’impact du Covid-19 sur la conscience du consommateur, et son exigence accrue vis-à-vis des marques.


Nayla Ajaltouni - Ethique sur l'Etiquette



FashionNetwork : Quelle a été votre réaction à la lecture du rapport de l’ASPI?

Nayla Ajaltouni : La situation génocidaire des Ouïghours était déjà connue. Ce que le rapport d’ASPI a apporté, c’est la confirmation d’une double peine, avec en plus l’utilisation de ce peuple comme de la main-d’œuvre quasi gratuite. Un travail forcé en plus des exactions politiques et culturelles. Cela a quand même été une découverte, mais que l’on pouvait soupçonner car cela existe malheureusement dans diverses circonstances dans le secteur de l’habillement.

L’autre aspect de ce problème, c’est l’extrême difficulté d’avoir des données chiffrées venant du terrain. Les personnes qui communiquent se mettent en danger. Ce qui fait qu’ASPI a croisé les déclarations chinoises avec celles des marques. Ce que l’on sait aujourd’hui vient surtout de données macro-économiques, et non du fait que les entreprises ont une transparence sur leur chaîne d’approvisionnement. De ce fait, quand des chaînes comme Zara, H&M ou autres nient avoir une partie de leur sous-traitance dans cette zone, cela rend la vérification bien entendu très difficile.

FNW : Qu’avez-vous pensé des réactions de certaines marques mises en cause ?

NA : Nous voyons beaucoup de déclarations des marques dans les médias, et des interpellations sur les réseaux sociaux. Nous avons signé un appel international appelant les marques à se désengager du Xinjiang. Et nous allons entrer maintenant dans une phase d’interpellation plus ciblée des marques elles-mêmes.

Car une déclaration publique ne fait pas une politique. Et c’est le problème aujourd’hui dans l’habillement. On voit bien que c’est la multiplication des interpellations de marques par les consommateurs, via les réseaux sociaux, qui incite les marques à surcommuniquer.

En face, c’est une coalition internationale qui s’est montée pour pouvoir faire des recommandations aux marques. Pour nous, c’est cela qui fera foi: peu importe les déclarations aux entreprises, car on ne pourra pas les vérifier. Mais si une marque comme Zara et H&M (qui a annoncé couper tout lien avec le Xinjiang, ndlr) est sincère dans son engagement, ce qu’on lui demande c’est de signer cet appel international à quitter cette région, et ceci en une dizaine d’étapes.


C’est là pour nous la différence entre une communication et une réelle politique à même de changer les modèles économiques et problématiques d’achat. Le problème est tel que, dans ces zones, on sait que les marques ne peuvent pas exercer leur devoir de vigilance, en raison de l'opacité entretenue par le régime. Sauf que, en face, la communication ne va plus suffire au consommateur.


En juillet 2018, "Cérémonie d'adieu" où 176 Ouighours s'apprêtent à être envoyés travailler dans une usine textile de Qingdao, à l'autre bout du pays - ASPI



FNW : Les consommateurs sont donc devenus bien plus exigeants à l’égard des marques, d'après vous?

NA : Depuis le Rana Plaza, pour le citoyen, cela devient difficile de se reposer sur la communication des marques. Le “On ne savait pas !” ou le déni ne peuvent plus suffire. Cela fait longtemps que ces entreprises devraient avoir cartographié leurs chaînes de valeur et les risques pour les droits humain et l’environnement.

Il faut que les entreprises cessent de se voiler les yeux face à la mondialisation pour pouvoir produire à moindre coût. Ce qui est devenu le centre de tout. Je ne vois pas comment les géants de la fast-fashion peuvent nier que tout leur modèle repose sur la pression sur les coûts. Si l’on sortait de ce modèle, on aurait des situations moins dramatiques, c’est une évidence. La chasse aux coûts a ouvert la porte au travail forcé des Ouïghours.


FNW : Le rapport de l’ASPI souligne que des Ouïghours sont aussi contraints d’aller travailler dans des usines textiles d’autres provinces. Comment connaître réellement l’ampleur du travail forcé dans cette industrie ?

NA : C’est vrai que l’on est face à une situation qui est très difficilement soluble. On a été trop loin. Ce n’est pas pour rien que les ONG travaillent depuis tant d’années sur certaines mesures, comme la limitation du parc de fournisseurs, l’identification de la chaîne de valeur et le changement de modèle économique.

Le vrai problème avec les Ouïghours tient au fait que ce n’est pas une surprise. La question est de savoir jusqu’à quand nous allons permettre que l'actualité rattrape l’absence de droit international et de responsabilité juridique des multinationales. Dans l’immédiat, il faudrait que les entreprises arrivent à identifier leurs fournisseurs et puissent ainsi décider de se retirer de ces zones à risque. La situation actuelle est le résultat de l’irresponsabilité des marques et multinationales. 


FNW : Les Etats-Unis souhaitent interdire certains produits venant du Xinjiang. Pensez-vous que l’Europe doive faire de même?

NA: Nous ne nous sommes pas prononcés sur ce sujet. Il y a aussi, je pense, beaucoup d’effets d’annonce du côté de Donald Trump à des fins électoralistes, et sur fond de tensions très fortes entre la Chine et les Etats-Unis. Nous ne faisons pas encore de recommandations sur ce poins, tant l’initiative de Washington ne nous semble pas réfléchie politiquement et pas forcement liée aux droits de Ouïghours.

FNW : Suite au confinement, la filière textile/habillement évoque une accélération des attentes des clients en termes de RSE et de production locale. Partagez-vous cette analyse? 

NA : Je pense que le confinement a eu impact. Les consommateurs se sont retrouvés face à leurs armoires, avec de grands volumes de produits non utilisés, issus d’un modèle de surproduction. Donc je pense effectivement que cette période les a fait réfléchir. Et je pense surtout qu’ils seront un levier central dans le changement nécessaire.

Mais il faut aussi que les pouvoirs publics accompagnent cette prise de conscience. L’urgence aujourd'hui est d’avoir une directive européenne sur le devoir de vigilance, et qu’elle soit ambitieuse. La France est pionnière dans ce domaine, avec des lois transsectorielles. On pousse aujourd’hui beaucoup à la création d'une directive européenne, avec plusieurs rapports déjà remis au Parlement européen. Mais il faut qu’elle soit ambitieuse, avec un vrai volet de sanctions. Pour en arriver là, il faudra ne pas céder face aux lobbys. Car, si les pouvoirs publics n’aident pas, les citoyens ne seront pas un levier assez puissant.


En mai 2018, des travailleurs Ouïghours attendent leur transfert dans une usine, dans le centre de la Chine - ASPI



FNW : Quel bilan tirez-vous du devoir de vigilance adopté en France?

NA: Ce qui est certain, c’est que cela demeure une loi cruciale. C’est la première qui permet d’établir une responsabilité. L’idée derrière, pour nous, est de mettre un terme à l’impunité des multinationales, et de les pousser à changer leur modèle économique. Le bilan pour l’heure est que le texte est mal appliqué, et il faut un contrôle étatique qui surveille sa bonne mise en œuvre.

Donc c’est encore aux ONG, à la société civile et au citoyen de vérifier quelle entreprise a publié son plan, si elle en est contrainte par la loi (+ 5.000 salariés) et si elle l’a fait. Pour que cela soit plus efficace, il faudrait que ce soit l’Etat qui fasse ce suivi. Nous avons proposé de conditionner les aides de l’Etat durant le Covid à la publication du plan de vigilance, amendement qui a été rejeté au Parlement. On voit donc qu’il y a encore des résistances. Au-delà de l’Union européenne, un traité est discuté depuis six ans aux Nations unies. 


FNW : L'Europe débat actuellement d'un renforcement des conditions du système généralisé de préférences (GSP) qui offre un accès douanier privilégié à l'UE. Euratex, la Confédération européenne de l'habillement et du textile, veut renforcer les exigences sociales et environnementales. Quel est votre regard sur ce débat?

NA : Nous avions proposé déjà à plusieurs reprises que le GSP soit davantage soumis à conditions en termes de droit du travail. Il faudrait que ce type d’outil permette de responsabiliser des Etats comme le Bangladesh, qui sont défaillants, corrompus. Mais il faut aussi responsabiliser les multinationales.

On sait le poids stratégique que ces groupes ont exercé sur ces pays, surtout depuis les années 2000-2010, avec une grande influence sur le maintien d’une absence d’Etat de droit dans un pays comme le Bangladesh. Et ceci par une pression sur les volumes et sur les coûts.

Pour moi, cela ne doit pas détourner le débat de la responsabilité juridique et pénale des acteurs économiques puissants de la mondialisation. La responsabilité ne peut pas être unilatérale. Mais il faut aussi que le GSP soit conditionné à la présence d’un Etat de droit, et au respect de la liberté syndicale. Elle est bafouée quotidiennement au Bangladesh. Et il faut augmenter les salaires. On sait que c’est un élément déclencheur du drame du Rana Plaza. 

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