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13 juin 2022
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Olivier Ducatillion (UIT): "Il faut soutenir toutes les initiatives de production textile française, même imparfaites !"

Publié le
13 juin 2022

L'Union des industries textiles a changé de président. Après dix ans aux commandes, Yves Dubief vient de passer la main à Olivier Ducatillion. Figure de la filière lin, le dirigeant de l'entreprise nordiste de tissage Lemaitre Demeestere livre à FashionNetwork.com sa vision du contexte difficile dans lequel il entame son mandat. Contexte dans lequel la filière du Made in France doit trouver l'équilibre entre affronter les prix démultipliés de l'énergie, des matières et du transport, et investir dans la modernisation de son outil de production et le recrutement de personnel en plein engouement pour une mode locale et durable.


Olivier Ducatillion - UIT


FashionNetwork : A l'heure de votre prise de fonction, quel est selon vous le principal défi de la filière?

Olivier Ducatillion : Le point le plus urgent est clairement l'épée de Damoclès que représente pour nous la question de l'énergie. Oui, le textile est largement impacté par la hausse des prix. Notamment les segments tricotage et tissage, qui consomment beaucoup de gaz et d'électricité. Dans l'ennoblissement, le prix de revient atteint des pourcentages complètement hallucinants. On est dans une situation où l'énergie peut peser 35 à 40% du coût de revient. Ce n'est pas tenable. Nous avons interpellé assez tôt les pouvoirs publics, et Jean Castex s'en était emparé. Mais je ne suis pas certain qu'ils avaient saisi l'urgence de la situation. Pas mal de sociétés vont rapidement être en grande difficulté si rien ne se passe. Nous attendons donc avec impatience que les élections législatives soient passées, avant que des choses concrètes et opérationnelles se mettent en place. Dès le mois de mars, des entreprises ont baissé entièrement et partiellement le rideau, via par exemple des fonctionnements sur quatre jours. Des décisions prises parce qu'elles n'avaient aucune visibilité. C'est donc notre sujet d'inquiétude numéro un, même s'il y en a beaucoup d'autres.

FNW : Le prix galopant des matières demeure-il également une inquiétude?

OD : Cela reste un sujet pour l'ensemble de la filière, que l'on soit sur du textile technique ou traditionnel, dans l'habillement ou l'ameublement. Outre le prix lui-même, il faut ajouter à cela les difficultés d'approvisionnement. Même dans le lin, que je connais bien, je vois que des métiers sont à l'arrêt, malgré une demande très forte, par manque d'approvisionnement en matières. Le coton bio et tous les autres matériaux connaissent ces situations. Et c'est la double peine: on ne peut pas produire car on n'a pas les matières, et en plus leur prix a augmenté dans le meilleur des cas de 25% et dans le pire de 100%. Donc, oui, il y a mieux comme environnement. C'est dans ces moments-là qu'il faut être solidaire, proactif, et que nous montions collectivement au créneau vis-à-vis des pouvoirs publics.

FNW : Votre prédécesseur avertissait des dangers posés par le calendrier de remboursement des prêts garantis par l'Etat. Comment accueillez-vous les aménagements annoncés depuis par le nouveau gouvernement?

OD : L'exécutif ouvre la porte à un remboursement réétalé de cinq à dix ans, ce que Bruno Lemaire a redit ce 8 juin. Ce n'est pas un dispositif systématique, cela se fait à la demande de l'entreprise. Il peut y avoir des cas où les banques détermineront que cela n'a pas d'intérêt au regard de la situation. Mais nous avons au moins une flexibilité sur cet étalement des PGE. C'est bienvenu car, outre le cumul des prix de la matière et de l'énergie, nous devons aussi faire face à la hausse des coûts logistiques. Or celle-ci nous touche à chaque besoin rencontré, qu'il s'agisse de carton, gaines d'emballage, petits outillages et autres. Tout a pris entre 20 et 50%. Et nous en sommes à redouter l'impact de l'inflation sur le consommateur au dernier trimestre.

FNW : Les marques acceptent-elles facilement de répercuter les hausses de coûts qu'elles subissent, tout comme leurs fournisseurs, sur les prix finaux?

OD : C'est variable d'un secteur à un autre. Mais, très honnêtement, il arrive un moment où il ne reste plus beaucoup d'autres choix. Certains y sont allés très progressivement, pour ne pas répercuter les hausses brutalement. Mais on ne peut pas dire qu'il y ait eu un blocage et des positions de principe qui ont amené les donneurs d'ordres à dire "On ne peut pas augmenter". Tout le monde est bien obligé de reconnaître la situation. Cependant, toutes les hausses de ce début d'année ne sont pas encore répercutées sur les prix de vente. Il faudra sans doute attendre septembre pour voir ce qu'il en est, ce qui crée une certaine appréhension.

"La réindustrialisation ne va pas se faire facilement. Mais l'envie est là, donc c'est maintenant qu'il faut le faire"



FNW : Lors de votre élection, vous avez insisté sur le besoin de moderniser l'équipement textile. C'est là la clef pour pérenniser l'industrie locale selon vous?

OD : On a réintroduit des métiers qui avaient disparu en France depuis plus de vingt ans, comme les filatures de lin. Si on ne fait que racheter des machines juste un peu plus évoluées, mais que l'on ne change rien sur le modèle, nous aurons un "mêmes causes, mêmes effets". Surtout dans un contexte inflationniste, où la compétitivité risque de bloquer. Certes, les gens accepteront de payer plus cher pour du 100% français. Mais si on veut assurer la pérennité et le développement du fabriqué en France, il faut que nous ajoutions de l'automatisation et de la modernisation. Il faut changer notre logiciel.

Le plan de relance a permis à certains projets de voir le jour. Or le moindre investissement sur ce sujet est très lourd par rapport à la taille moyenne de nos entreprises. Il faut donc être aidé. La réindustrialisation ne va pas se faire facilement. Mais l'envie est là, donc c'est maintenant qu'il faut le faire.

FNW : La filière souffre cependant d'un déficit d'attractivité et de difficultés de recrutement…

OD : Il faut effectivement travailler notre attractivité, donner envie aux gamins de travailler à l'usine. Cela implique de montrer que nos métiers ont du sens, qu'un métier en usine n'est pas dégradant. On trouve des gens, mais il faut se donner du mal. Même chez les plus jeunes, certains se disent que cela a du sens de faire des choses avec un savoir-faire qu'on développe. Mais quand j'étais adolescent, on me disait que si je ne bossais pas, j'irai à l'usine. Cette attitude, on la paie aujourd'hui. Or on arrive à produire des choses exceptionnelles en France, il y a une richesse de savoir-faire à mettre en valeur.

FNW : Sur ces questions comme sur d'autres, le textile Made in France doit-il avancer groupé?

OD : Il faut que cela s'organise de façon à ouvrir l'ensemble de la chaîne de valeur et à répondre de manière collective aux attentes et besoins de chacun des maillons. Il ne faut pas tout faire chacun dans son coin, car en face il y a des demandes globales. Il faut que les marques s'investissent sur tous les sujets, afin que nous, industriels, puissions leurs fournir des solutions.

Il faut aussi être très lucide concernant le 'fabriqué en France" et la mode durable, que cela se fera par petits pas. Il ne faut surtout pas rentrer dans le "Si tu ne fais pas en France, c'est pas bien!", mais dire "Si tu essaies de produire en France, c'est très bien !" Et là, il y a de plus en plus de marques et chaînes qui jouent le jeu et, fait notable, quel que soit leur positionnement. Il faut prendre en compte qu'il y a des entreprises qui se sont positionnées sur l'entrée de gamme et qui doivent pouvoir tenir le coup par rapport à leur marge.

Il faut soutenir toutes les initiatives, même imparfaites. Ceux qui fabriquent en France avec du tissu étranger, ou inversement, ce n'est pas grave, car ils franchiront le pas dans un second temps. Et il y aura ainsi de plus d'ambassadeurs du 'fabriqué en France'. Il y en a eu au début certains pour profiter de la situation et faire du greenwashing, avec 10% de collections "vertes" captant 90% du budget communication. Mais il faut soutenir tout ceux qui s'investissent, surtout dans cette période difficile pour eux.

"L'obligation de mettre ne serait-ce que trois étapes de fabrication sur l'étiquette, c'est un vrai progrès"



FNW : Le fabriqué en France passe-t-il nécessairement par la durabilité?

OD : Les consommateurs n'acceptent plus que les produits fassent trois fois le tour de la planète alors qu'il y a possibilité de les produire près de chez vous. Les filières françaises et européennes prennent tout leur sens. Si du lin français est tissé en Chine, confectionné au Bangladesh, puis vendu en France, ça pose question. Surtout qu'arrive l'affichage environnemental. L'obligation de mettre ne serait-ce que trois étapes de fabrication sur l'étiquette, c'est un vrai progrès.

FNW : Qu'en est-il des inquiétudes entourant le crédit d'impôt collection (CIC) et les impôts de production?

OD : C'est toujours une inquiétude. Du côté des impôts de production, la bonne nouvelle est la confirmation que nous aurons 10-15 milliards d'euros de réduction actés dans le cadre du prochain plan de finance. Je précise : je n'y suis absolument pour rien, car c'est un sujet qui est porté par l'ensemble de l'industrie, et dont tous les candidats présidentiels s'étaient emparés. Tous ont pris conscience qu'il fallait poursuivre l'effort engagé par l'Etat sur le sujet.

FNW : Basculer entre mode, ameublement, aéronautique ou automobile a permis historiquement aux acteurs du textile d'échapper aux crises respectives de ces secteurs. Cette solution est-elle toujours de mise?

OD : Cette possibilité est toujours là, mais elle demande une volonté de se diversifier. Le Covid-19 fait qu'il y a eu de nouvelles appétences pour le textile sur des marchés où il était peu implanté. Par exemple, l'automobile ne va pas bien, mais vous n'avez pas une marque de voiture qui n'a pas remplacé la fibre de verre par des matériaux biosourcés dans son cahier des charges. Donc forcément, cela ouvre des portes. Le textile devient une solution pour des secteurs où il n'était pas jusqu'à maintenant. Il faut que notre industrie reste agile, s'adapte, et développe de nouvelles solutions pour ces nouveaux besoins.

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