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15 oct. 2020
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Paul de Montclos (France Terre Textile): “Il faut pousser à des rapprochements entre industriels”

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15 oct. 2020

Alors que la France traverse un rebond épidémique, la filière textile tente péniblement de se relancer. A la tête du label France Terre Textile, Paul de Montclos (entreprise Garnier-Thiebaut) évoque pour FashionNetwork.com cette difficile période d’incertitudes, le nécessaire rapprochement entre distributeurs et industriels, et pourquoi pas entre les entreprises textiles elles-mêmes.


Paul de Montclos - entreprise Garnier-Thiebaut



FashionNetwork .com: Quelle est à ce jour la situation de la filière française du textile ?

Paul de Montclos : La filière textile française est à la fois très profonde, avec de nombreuses étapes, et très large, car touchant de nombreux marchés. Et aujourd’hui l’ensemble de la filière n’est pas touchée de la même manière par la crise sanitaire, selon que les entreprises sont orientées vers le médical ou le bâtiment. Certains sont plus affectés, comme les filières traditionnelles que sont le linge de maison et l’habillement, sans oublier l’automobile. D’ailleurs, même dans le linge de maison, ceux qui sont sur le marché grand public fonctionnent, mais ceux qui fournissent l'hôtellerie et restauration sont à la peine. Tant qu’il n’y aura pas une réouverture des salons, congrès, des événements festifs comme professionnels, l’horizon est assez sombre. Et cela vaut aussi bien pour les entreprises franco-françaises que pour celles qui sont tournées vers l’international, car c’est l’ensemble des pays qui sont cernés. On constate en outre un effet domino, avec des difficultés qui sont parties de la distribution et ont remonté l’ensemble des étapes de production. Pour une grande partie des entreprises, les masques ont permis de passer la première vague. Par contre, pour la seconde vague, qui est beaucoup plus diffuse et sournoise, il est plus difficile d’avoir un vision à moyen ou long terme. 

FNW : Comment s’adaptent les entreprises ?

PDM : Chacun réagit en fonction de sa culture, de son histoire, de sa volonté de rebondir rapidement ou dans la durée. Il faut garder à l’esprit que l’univers textile a toujours connu des crises. Et il faut faire confiance à la résilience des entreprises, qui cherchent de nouvelles solutions. En inventant de nouveaux procédés, de nouveaux modes de distribution. Car la distribution, en bout de chaîne, va elle aussi devoir se réinventer. Elle a souffert de la concurrence d’internet et des difficultés des centres-villes. Donc c’est tout un modèle qu’il faut réinventer. Et, peut-être, en associant plus l’amont de la filière textile, qui a longtemps été le parent pauvre de cette réflexion. On assiste actuellement à un alignement des planètes qui pourrait faire que la distribution se rapproche des industriels, car il y a des enjeux de circuit court, de traçabilité, de réactivité, et une volonté de se rapprocher d’une volonté écoresponsable dans l’ensemble de la société. Il faut travailler ensemble pour que chacun puisse tirer son épingle du jeu. 

FNW : Quel regard portez-vous sur le plan France Relance ?

PDM : Le plan a des aspects extrêmement intéressants. L’une des difficultés qu’il pose, à mon avis, c’est que la filière textile est essentiellement composée de PME, relativement éclatées et segmentées. Et qu’il faut donc trouver comment faire en sorte que les chefs d’entreprises s’approprient ce plan de relance qui a le défaut de ses qualités: il est très large, mais cela le rend aussi très complexe. Ce n’est pas forcément parce qu’il a beaucoup d’informations que le chef d’entreprise y verra plus clair. Des points comme le réinvestissement dans l’amont et la réindustrialisation sont des points intéressants. Mais il faut que les pouvoirs publics soient là pour guider des décideurs qui travaillent déjà douze heures par jour à maintenir tant bien que mal leur entreprise à flot. On n’a pas forcément le temps, nous PME, d’avoir un regard très affuté sur tout ce qu’on nous propose.

FNW : Redoutez-vous beaucoup de défaillances dans les prochains mois ?

PDM : On ne peut pas balayer d’un revers de main cette hypothèse. Je pense honnêtement que l’Etat a réagi vite. Maintenant, personne ne peut prévoir ce qu’il va se produire dans trois semaines ou deux mois. Cela peut être compliqué pour certaines entreprises qui ne sont pas parvenues à trouver un deuxième souffle. Elles ont pu être soulagées par les prêts garantis par l’Etat (PGE). Mais elles doivent maintenant réfléchir à la deuxième phase, car on ne peut pas éternellement vivre sous oxygène ou tranquillisant. Il faut pousser à des rapprochements entre industriels, peut-être. Certains pensent encore pouvoir s’en sortir tout seul. Mais mon avis personnel est qu’il y a des synergies entre industriels à envisager, même si c’est peut-être un peu tôt pour l’affirmer. En attendant, il y a de l’inquiétude chez les dirigeants. Et chez leurs salariés aussi, il faut noter, car ils sont très lucides sur la situation actuelle. 

FNW : Les entreprises ont dû jouer cet été avec des stocks de masques invendus. Des débouchés ont-ils été trouvés ?

PDM : Il reste des stocks d’invendus. C’est un peu en train de s’écouler avec la situation que nous vivons depuis la rentrée. Soit les industriels ont tourné la page et arrêté la production de masques, soit ils s'y sont investis à fond. Et il y a une troisième voie qui est la production de masques à la demande, souvent personnalisée et précise, ce qui nous permet au passage de valoriser notre outil de production. Car, en dehors de cette approche, nous ne sommes pas capables de lutter contre la concurrence lointaine et la forte présence de masques jetables. Je considère que ceux qui ont intelligemment fait des masques, sans en produire des quantités astronomiques, s’en sont sortis. Et la situation est en train de se régulariser. Même les cahiers des charges nous arrivent maintenant mieux faits, et cela permet de gérer cela comme un article comme un autre.


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FNW : Vous évoquiez les différents débouchés de la filière. Pensez-vous que l’habillement pourrait perdre certains fabricants au profit de l’automobile ou du linge de maison ?

PDM : Je pense que la crise va être révélatrice de certains mouvements au sein de notre industrie, où des entreprises remettent en cause leur positionnement. France Terre Textile a connu une certaine notoriété directement liée au Covid-19: nous sommes la seule organisation capable d’assumer et assurer la traçabilité de nos produits. Or, à l’occasion de la crise, confrontées à la fragilité de leur chaîne d’approvisionnement, de nombreuses marques sont venues vers nous. Cela nous a amené de nombreuses nouvelles demandes, poussant certains industriels à vouloir repenser leurs outils. Car il y a une notion de service que le textile français va absolument devoir intégrer pour justifier de produire en France. Car on restera quoiqu'il arrive plus cher que le grand import. Il faut donc apporter ce service supplémentaire. 

FNW : Une étude de l’ITMF montre que les industriels du textile tablent sur un retour à la normale en 2021. Avez-vous les mêmes échos chez les fabricants français ?

PDM : Les choses évoluent extrêmement vite. Il y a trois semaines, je vous aurais dit qu’on pourrait retrouver nos niveaux d’activité d’ici à l’été 2021. Mais je suis aujourd’hui beaucoup moins optimiste. Car on sent bien que l’on tâtonne face aux problèmes liés à cette crise sanitaire. Mais j’ai beaucoup d’échos différents au sein de la filière. Les optimistes espèrent que Noël se fera et que les stations de sport d’hiver pourront tourner.

Les pessimistes pensent qu’il n’y aura pas grand chose d’ici à l’été prochain. Le seul point commun est que tous ces industriels ne mettront pas leur main à couper quant à leurs prédictions, car la situation est dramatiquement volatile. Dans tous les cas, je pense qu’on peut légitimement dire que les six prochains mois vont être difficiles.

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