Petit Bateau : visite exclusive du berceau industriel à Troyes

Un muret blanc, treize rayures bleu marine rigoureusement parallèles, un navire couleur océan… Bienvenue chez Petit Bateau. C’est ici, au 15 de la rue Lieutenant Pierre Murard, à Troyes, que commence l’histoire de la marque en 1893. Aujourd’hui, elle embauche 3 000 personnes dans le monde, dont 1 000 en France et 650 rien qu’au sein de son site troyen. Y sont installés, en plus des services financiers ou des ressources humaines, plus de 20 000 mètres carrés de surface industrielle, faisant de la griffe l'une des rares dans le monde de l'habillement à disposer de sa propre usine en France. Trois ateliers s'y logent et produisent encore 45 % de la maille Petit Bateau ainsi que 10 % des produits finis avant que ceux-ci ne gagnent l'unique entrepôt de stockage de la marque, à une dizaine de kilomètres de là, à Buchères. Depuis février 2016, il remplace les deux anciennes plateformes de stockage situées elles aussi dans l’Aube et permet, avec plus de 200 salariés permanents, de « maintenir de l’emploi dans la région », précise Guillaume Coquelet, directeur de la production de Petit Bateau. Visite guidée des ateliers de la marque tricolore, détenue depuis 1988 par le groupe Rocher.
 
Petit Bateau a installé son usine historique à Troyes - TI

Premier arrêt : l’atelier de tricotage. Chaque jour, les 30 employés qui y travaillent créent des rubans de matière suffisamment longs pour faire neuf fois le tour de la Terre. Une quantité astronomique de tissu qui nécessite une présence continue sur les 50 machines du bâtiment, par ailleurs le seul où les trois-huit sont encore en vigueur.

Avant d’être travaillé, le fil est acheté à des fournisseurs turcs ou européens, puis contrôlé afin de vérifier se résistance et sa largeur. Une fois homologué, il est placé sous forme de bobines dans d’immenses armoires transparentes, triées par couleur, pour éviter les "volards", ces mini-chutes de fils volatiles qui contaminent les rouleaux entre eux.
 
Dans l'atelier tricotage, les bobines de fils sont rangées dans des armoires transparentes - TI

Si les 50 machines de l’atelier ne tournent jamais toutes en même temps – certaines sont réservées au tricotage pour les pièces hiver, d’autres pour celles d’été –, elles ont pour point commun un perfectionnement technologique continu.

Franck Caron, 22 ans de carrière chez Petit Bateau, le confirme : « Nous sommes passés de supports plus basiques à des machines électroniques, mais au fond, le principe reste le même, le tricotage de la maille. La technicité, en revanche, a évolué. C’est juste une histoire d’adaptation. Il faut prendre davantage de précautions sur le métier électronique ». Grâce à elles, Petit Bateau intègre des motifs à ses tissus, ou tricote en double face, un versant et l’autre du tissu en même temps, gagnant ainsi un temps précieux et réduisant au passage sa consommation d’énergie. Ces machines rotatives qui font fonctionner jusqu’à 3 000 aiguilles et 72 bobines en simultanée tricotent en tout 1 140 tonnes de maille par an.
 
Les machines rotatives tricotent grâce à leurs quelque 3 000 aiguilles - TI

Une autre usine de tricotage existe au Maroc, responsable du reste de la production, mais c’est à Troyes que l’équipe créative effectue ses développements de matières. Une première bobine test y est produite, pour la réalisation de plusieurs pièces.

Une fois que le tissu est validé, un lot industriel, soit entre 114 et 228 kilos, est à nouveau mis à l’épreuve. Puis, installé sur un grand chariot, il traverse le bâtiment en direction de la teinture, située juste en face.  Là, 40 personnes vont le nettoyer et lui donner sa couleur définitive. C’est dans l’usine originelle que cet atelier est situé, un bâtiment qui porte le nom de Saint Joseph, le patron des travailleurs. Représenté par une statue sous le fronton du bâtiment, il est honoré tous les 19 mars, date à laquelle son bâton de pèlerin est décoré de fleurs fraîches.
 
L'usine originelle Saint Joseph où est situé l'atelier de teinture - TI

Le processus qui attend la matière à la teinture est long et séquencé. En fonction de sa couleur, elle n'aura pas le même traitement. Ainsi, le tissu coloré, le gris chiné ou celui des marinières, comporte de la paraffine. Pour le retirer, il faudra qu’il passe entre trois et quatre heures dans une gigantesque machine à laver.

De son côté, la matière écrue, qui contient des huiles de tricotage, nécessite d’être blanchie pendant près de 2h30 à l’eau oxygénée et à la soude. Il faudra ensuite 10h30 pour lui donner sa couleur finale, en suivant scrupuleusement une fiche de teinture, sorte de recette qui récapitule les produits utiles pour réaliser le bon coloris, conserver un PH neutre et pour fixer la couleur.

Puis, les tissus seront à nouveau lavés pour en ôter les impuretés, avant d’être adoucis. Des traitements énergivores qui consomment 8 litres d’eau pour un kilo de tissu quand ils sont effectués par les machines les plus anciennes ; celles-ci affichent plus de 20 ans au compteur. Petit Bateau renouvelle son parc de 16 unités avec des machines moins coûteuses en eau et en ressources naturelles de manière progressive, sachant que le prix d'un seul modèle avoisine les 500 000 euros.
 
C'est dans ces immenses machines à laver que le tissu se voit ôté de ses impuretés - TI

Pendant l’essorage, une partie de l’eau est récupérée et réintégrée dans les processus de l’atelier. A l’issue du séchage, un nouveau contrôle qualité est effectué sur un échantillon de la taille d’une feuille A4. Passé à la machine à laver puis placé dans des étuves, ce morceau de tissu ne doit pas afficher un taux de retrait (rétrécissement, ndlr) de plus de 5 %, les couleurs ne doivent pas dégorger et la solidité doit rester maximale.

Chaque mois, 500 kilos de matières échouent à ces différents tests. Mais Petit Bateau, qui se targue d’une politique durable de plus en plus affirmée, ne jette pas ces rebuts à la poubelle. Tous les ans, la marque envoie 93 tonnes de textiles dans la région Nord-Pas-de-Calais, où ceux-ci sont effilochés afin de servir à 90 % l’industrie des isolants et le reste à celle de l’automobile. Une opération qui coûte 80 euros par tonne recyclée à Petit Bateau.

A mi-chemin entre l’atelier de teinture et celui de confection se trouve un espace consacré à la broderie et à la sérigraphie. Une équipe de huit personnes y travaille et imprime, coud ou appose des patchs sur des pièces coupées mais pas encore montées. Sur les futurs polos blancs, de grandes machines brodent un navire bleu marine, tandis qu'une machine rotative applique avec un système de presse la griffe de la marque à l'intérieur de débardeurs.
 
Sur ces polos, le logo Petit Bateau est en train d'être brodé - TI

La sérigraphie, quant à elle, fonctionne avec l’application manuelle de couleurs sur des plaques successives, un dessin en nécessitant jusqu’à quatre, comme celui sur lequel se penchent trois des employés de l'atelier, imprimé sur un tee-shirt immaculé. Petit Bateau a aussi acquis dernièrement une imprimante numérique qui devrait faciliter la création de prototypes, permettre l’utilisation de davantage de coloris par motif ou la sortie de pièces en éditions très limitées. La marque espère pouvoir utiliser ce nouvel équipement pour le printemps-été 2020.

Une pièce finie sur dix sort encore de l'usine de Troyes

Dernière étape : la confection et la coupe, où sont employées 120 personnes. En plus des prototypes et des échantillons, exclusivement réalisés à Troyes, l’équipe est à l’origine de 10 % des produits finis de la marque. Les 90 % restants incombent d’une part à l’usine Petit Bateau à Marrakech  et d’autre part à des sous-traitants avec qui Petit Bateau travaille depuis des décennies au Maroc et en Tunisie. Au Maroc, l'usine du partenaire IKS de Marrakech a par exemple été fondée en 1992 par l’ancien directeur de l’usine marocaine de Petit Bateau et jouxte d’ailleurs le bâtiment de la griffe.

L’usine marocaine de Petit Bateau ne fait pas que du tricotage et de la confection mais également de la teinture, broderie et de la sérigraphie. L’usine possède en outre les machines pour faire les apprêts brossage et grattage pour des mailles douces et chaudes.

Là-bas, rien n’est laissé au hasard puisque c’est Petit Bateau qui fournit la maille et source les matières de chaîne et trame (elles représentent 15 % seulement du total de tissu utilisé par la griffe), mais aussi les encres, le sel et les autres fournitures, des boutons pression aux étiquettes apposées sur les produits.

Anne Masanet, directrice du développement et des achats produits, définit les conditions pour être un fabricant Petit Bateau : « Avant de produire des fournitures pour nous, il faut qu’un partenaire soit référencé, et donc audité. Puis, nous passons une commande de test pour voir s’il fait un produit qui répond à nos exigences. Enfin, toutes les commandes sont contrôlées, pour vérifier qu’elles correspondent à nos standards de qualité ».
 
Plus de 120 personnes travaillent dans l'atelier de coupe et de confection - TI

A Troyes, au moment de notre visite en avril dernier, le personnel travaillait sur la collaboration du mois de septembre avec l’illustrateur Jean Jullien. Répartis par îlots, les employés confectionnaient à la chaîne culottes et sweat-shirts pensés pour l’occasion, avant de vérifier leur qualité et de les mettre sous emballage en bout de parcours.

Les huit femmes dirigées par Catherine Mayeur, 37 ans chez Petit Bateau, assemblent des grenouillères zébrées. L’objectif du jour, inscrit sur un tableau visible de toutes, est de 180 pièces. Une fois mises en boîtes, elles seront envoyées au centre de stockage à Buchères.


A la fin de l'îlot de confection, l'emballage des produits qui prendront la direction de Buchères - TI

Au bout du bâtiment réservé à la confection, douze jeunes femmes s'attellent à la réalisation d'une pièce en maille, sous le regard attentif d'une treizième. Il s'agit de la troisième promotion de couturières formées pour grossir les rangs des équipes Petit Bateau. Depuis trois ans, la griffe organise en partenariat avec la cellule Pôle Emploi de Troyes une formation à la couture pour renouveler les équipes de confection, où entre dix à quinze personnes par an partent à la retraite ces dernières années.

« Nous retenons chaque année une quinzaine de personnes qui bénéficient d’abord de trois mois de formation, puis de douze mois en CDD au sein de l’usine, accompagnées de monitrices pour apprendre le métier en conditions réelles. A l’issue de ce CDD, celles qui sont allées au bout du programme se voient proposer un CDI », explique Guillaume Coquelet.

Les profils sont variés : des personnes d’âges divers, parfois en reconversion, parfois d’origines étrangères, parfois jeunes adultes, mais toutes suffisamment habiles pour permettre un jour à leur futur îlot de confectionner à la chaîne les pièces iconiques de la marque en un temps record, trois minutes pour une culotte, onze pour une marinière. Des pièces qui prendront ensuite la direction des quelque 441 boutiques de Petit Bateau, dont près de la moitié est située en France.

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