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Traduit par
Paul Kaplan
Publié le
16 mars 2022
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Pier Paolo Righi (Karl Lagerfeld): "Au siège, notre électricité est d'origine éolienne"

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Paul Kaplan
Publié le
16 mars 2022

Selon la formule de Tolstoï qui ouvre son roman Anna Karénine, "toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon". Chez Karl Lagerfeld, cette assertion pourrait s'appliquer à l'entreprise, dont la volonté de durabilité reflète l'approche clanique de la marque.


Les bureaux de la marque Karl Lagerfeld à Amsterdam - Photo : Karl Lagerfeld - DR


Karl Lagerfeld insistait sans cesse sur l'importance de travailler avec ses amis. S'il n'a pas eu de descendance, le couturier allemand a toutefois désigné comme "ses fils" quatre charmants mannequins et ambassadeurs de la marque, tout en collaborant avec un grand nombre de professionnels sur plusieurs générations.

Une approche qui reste d'actualité. Lorsqu'on visite le siège de la marque à Amsterdam, trois ans après sa disparition, Caroline Lebar, le bras droit de Karl depuis 1985, est l'une des premières à vous accueillir. L'ancien chauffeur de Lagerfeld, Sébastien Jondeau, est ambassadeur de la marque et designer; quant aux deux mannequins Amber Valletta et Cara Delevingne, qui étaient des amies de Karl Lagerfeld, elles ont toutes deux créé des collections capsules pour sa marque.

De nos jours, il est pratiquement impossible de tomber sur un communiqué de presse qui ne contienne pas le mot "durable". Mais malgré tous ces beaux discours, l'industrie de la mode reste responsable, à l'échelle mondiale, d'environ 10% de toutes les émissions de gaz à effet de serre et du rejet de 1,2 milliard de tonnes de dioxyde de carbone par an.
 
Cela dit, rares sont les pays qui se sont autant engagés sur le plan écologique que les Pays-Bas, où se trouve le siège de Karl Lagerfeld depuis dix ans. Situé dans un magnifique hôtel particulier construit pour un banquier sur le célèbre canal Herengracht, le bâtiment avait été visité et approuvé pour le couturier en personne, trois mois seulement avant son décès en février 2019.
 
C'est là que nous avons rencontré Pier Paolo Righi, le PDG germano-italien de Karl Lagerfeld, dans un bureau surplombant les ormes qui bordent le canal, baignés par une lumière tamisée. Celui-ci a été nommé à son poste peu après l'acquisition de la marque Lagerfeld par un groupe d'investisseurs chevronnés du secteur de la mode, mené par Silas Chou, et comprenant Tommy Hilfiger, Fred Gehring et G-III, le détenteur de la licence nord-américaine de la marque.

Si Karl Lagerfeld a fait de Chanel la marque de luxe la plus rentable et la plus influente de la planète pendant près de quatre décennies, son propre label a connu une histoire beaucoup plus mitigée. Celui-ci a changé de main à quatre reprises, pour être finalement revendu à son fondateur par Richemont, le troisième conglomérat de luxe mondial, pour un franc symbolique en 1997. Les choses ont changé depuis l'arrivée de Pier Paolo Righi, qui a su exploiter la notoriété de l'emblématique Karl Lagerfeld, fixer un prix de milieu de gamme, et établir une solide présence sur Internet, tout en collaborant étroitement avec le clan du couturier décédé en 2019.

L'homme nous livre son point de vue sur le développement durable, les projets du "clan Lagerfeld" et une éventuelle stratégie de retrait des investisseurs.
 

Pier Paolo Righi, PDG deKarl Lagerfeld - Photo : Karl Lagerfeld - DR


FashionNetwork.com : Quel rôle joue le développement durable au sein de la maison Karl Lagerfeld?

Pier Paolo Righi :
Vous savez, quand nous nous sommes lancés dans l'aventure Karl Lagerfeld il y a dix ans, il s'agissait essentiellement d'une start-up, composée de quelques personnes. Il fallait encore imaginer quelle serait notre culture d'entreprise. Nous avons choisi de nous baser sur une valeur centrale: être ensemble. Nous sommes un groupe de personnes qui partagent les mêmes idées, et travaillent avec passion vers un but commun. Notre équipe a pleinement adopté cette approche d'attention à l'autre. On ne peut pas prendre soin de son entourage sans se soucier de l'avenir de la planète ni de sa manière de travailler, de vivre, de se comporter avec les autres...
 
FNW : En quoi est-ce un véritable projet de développement durable et pas du greenwashing?

PPR : Eh bien, déjà, nous avons adhéré au Fashion Pact. Au départ, je n'étais pas très confiant car nous nous retrouvions d'un coup dans la cour des grands. Nous nous sommes demandés comment soutenir au mieux cette initiative. Nous avons abordé les principales questions: les connaissances, l'analyse comparative de ce que les autres avaient fait et l'élaboration d'une feuille de route. Nous avons recruté des référents sur la responsabilité d'entreprise pour chaque département — en interne, des collaborateurs sont chargés de mener ce programme à tous les niveaux de l'entreprise. D'ailleurs, les locaux où nous nous trouvons sont en eux-mêmes le point de départ de ce mouvement.
 
FNW : C'est-à-dire?

PPR : Ce bâtiment est très ancien. Il date du XVIe siècle et appartenait autrefois à un banquier, qui y a aménagé une salle de bal, laquelle était également une chapelle bénie par le pape! Nous nous sommes penchés sur la consommation d'énergie et avons opté pour un éclairage entièrement composé de LED. Toute notre électricité est d'origine éolienne; nous n'utilisons pas de gaz, chose rare le long de ce canal. Nous disposons d'un système de contrôle de la température qui recycle la chaleur produite par nos corps, nos ordinateurs et nos appareils. Nous avons également mis en place un système de gestion des déchets. Pas d'autre choix que de joindre les actes à la parole.
 
En outre, près de 80% de nos magasins sont respectueux de l'environnement. Nous avons par ailleurs créé une étiquette écologique — à terme, chaque produit en sera doté. Il y a un an, environ 25% de nos produits comportaient ce type d'étiquette détaillant les méthodes écoresponsables mises en œuvre dans leur production, aujourd'hui nous avons dépassé les 50%: c'est un véritable bond en avant. C'est plus une question de fierté pour nous qu'une affaire de communication avec le monde extérieur.
 
Une autre question essentielle est celle de l'emballage. Tout notre papier est certifié FSC (Forest Stewardship Council): il ne provient pas de forêts tropicales. Nous avons retiré le rembourrage de la plupart des sacs et utilisons des emballages plats pour gagner de la place lors du transport.


Amber Valletta dans la campagne de la collectionAmber Valletta x Karl Lagerfeld - Photo : Karl Lagerfeld - Foto: Mit freundlicher Genehmigung von Karl Lagerfeld

 
FNW : Quel est le rôle précis d'Amber Valletta, votre ambassadrice dédiée au développement durable?

PPR : Il y a huit ans, Amber a contacté Karl pour lui proposer de créer une collection durable. Karl a aimé l'idée et nous avons évoqué certaines approches et ressources. Mais l'entreprise était encore très jeune à l'époque. Pour être honnête, je ne savais pas comment mener à bien ce projet et le concrétiser. Il nous fallait du temps pour y arriver. Mais nous avons continué à nous rencontrer régulièrement à Los Angeles et à Paris, et il y a deux ans, nous avons senti que c'était le bon moment. Je dois dire que nous sommes tous très impressionnés par les connaissances d'Amber en la matière, par tout ce qu'elle sait des fondamentaux du développement durable, des lieux de collecte aux principaux partenaires.
 
FNW : C'est pour cette raison que vous l'avez choisie pour représenter la marque?

PPR : Au début, nous sommes restés concentrés sur l'idée initiale, mais nous nous sommes rendus compte que la collaboration allait devoir s'approfondir au-delà du produit. C'est génial, c'est magnifique de travailler avec Amber, mais aussi un peu stressant, car elle essaie de tirer le meilleur de nos capacités. On a commencé par créer des produits distincts, puis à s'intéresser à tout le cycle de création et de production. Aujourd'hui, on songe même à l'idée de reprendre ou de louer nos produits. Elle nous encourage à innover en continu.
 
FNW : Comment se passe votre exercice financier?

PPR : Sur l'exercice qui prend fin ce mois-ci, notre chiffre d'affaires a bondi de 40%. J'ai presque besoin de me pincer pour m'assurer que je ne rêve pas. C'est très rassurant. Nous n'avons pas connu de réel déclin pendant la pandémie, juste une baisse de 4%. Notre chiffre d'affaires a donc augmenté de 35% par rapport à la période pré-pandémique. Et nous misons sur une croissance comprise entre 20% et 25% pour l'an prochain.
 
FNW : Quel est votre chiffre d'affaires annuel?

PPR : Disons-le simplement: le cumul de toutes nos ventes au détail avoisine un milliard de dollars.


Au siège de la Karl Lagerfeld à Amsterdam - Photo : Karl Lagerfeld - Foto: Mit freundlicher Genehmigung von Karl Lagerfeld

 
FNW : Et à votre arrivée à la tête de l'entreprise, de l'ordre de combien se chiffraient les ventes?

PPR :  Il y a dix ans, quelques dizaines de millions d'euros.
 
FNW : Combien de licences existe-t-il pour Karl Lagerfeld?

PPR : Environ 15 — réparties sur plusieurs régions. GIII, qui est aussi l'un de nos actionnaires, possède des licences pour de nombreuses catégories importantes aux États-Unis, comme le prêt-à-porter féminin, les sacs et les chaussures.
 
FNW : G-III vient de racheter Sonia Rykiel. Connaissez-vous leurs projets pour la marque?

PPR : Je ne suis pas impliqué dans cette affaire, mais j'admire beaucoup l'héritage et l'esprit de Sonia Rykiel. Ce serait vraiment dommage de ne pas en tirer parti pour accélérer la marque.
 
FNW : Votre réaction face à l'invasion russe en Ukraine?

PPR : Notre activité de vente directe aux consommateurs par le biais de Karl.com ne distribue pas nos produits en Russie. Tous nos magasins en Russie sont exploités par notre partenaire franchisé, nous ne possédons aucune boutique.
 
FNW: Quand allez-vous introduire la marque Karl Lagerfeld en Bourse?

PPR : (Rires). Difficile à dire, car nos actionnaires constituent un groupe très diversifié. C'est à eux de décider ensemble. Mais une chose est sûre, l'un d'entre eux finira bien par vouloir une certaine consolidation!
 
FNW : Quels sont vos grands projets à venir?

PPR : J'ai hâte de lancer notre capsule avec Cara Delevingne. Elle fait partie de la famille, Karl l'aimait beaucoup. Vraiment beaucoup. La fluidité des genres fait partie de l'ADN de la marque, et se retrouve dans cette collection. Karl disait que nous devrions lancer une collection unisexe baptisée "KGB" — pour "Karl Girls and Boys". Je verrais bien la collection de Cara distribuée dans une centaine de magasins dans le monde, dans nos boutiques et chez quelques partenaires triés sur le volet. Si je me souviens bien, la collection d'Amber est distribuée dans quelques centaines de points de vente, car elle est plus axée sur les sacs.

FNW : Quelle est la prochaine étape avec Sébastien Jondeau?

PPR : Lui aussi fait partie de la famille de Karl. Quand Karl était encore en vie, Sébastien était déjà un ambassadeur de sa marque, et pleinement intégré dans le processus de développement de la mode masculine, en particulier des vêtements de sport. Il est très astucieux, il a beaucoup d'idées pratiques et fonctionnelles. C'est lui qui conçoit le produit, qui dessine les croquis.
 
FNW : Avez-vous l'intention de construire un musée Karl Lagerfeld?

PPR : Nous n'excluons pas cette possibilité, surtout vu la richesse de nos archives. Nous avons déménagé toutes nos archives à Amsterdam, dans un coffre-fort spécial. Elles ont été numérisées, tous les vêtements ont été archivés. L'idée d'un musée me paraît donc assez naturelle.

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