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22 juin 2022
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Pierre-François Le Louët: " Nous avons apporté un nouveau rythme"

Publié le
22 juin 2022

Clap de fin d'une aventure de six ans. Cette fin de semaine, Pierre-François Le Louët ne sera plus le président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin, au terme de deux mandats parfois mouvementés. Jeudi soir, les administrateurs de l'organisation professionnelle vont donner une nouvelle présidence à l’organisme qui réunit huit syndicats régionaux pour représenter et accompagner les entreprises de mode dans l’Hexagone. Le patron de l'agence de conseil en stratégie Nelly Rodi s'apprête donc à passer le relais. C'est justement au sein de son agence que le dirigeant reçoit FashionNetwork.com pour évoquer l'évolution durant ces six dernières années de ce secteur qui le passionne, ses satisfactions sur le travail accompli par les équipes de la fédération mais aussi ses regrets, l'impact du Covid et sa vision des challenges qui attendent la mode française. Sans oublier de tacler quelques dysfonctionnements qui freinent encore sa transformation.


Pierre-François Le Louët va passer le relais cette semaine - C Coenon


FashionNetwork.com : Vous arrivez au terme de votre deuxième mandat. Que ressentez-vous à l’heure de passer la main?

Pierre-François Le Louët : 
Je suis avant tout le patron d’un cabinet de conseil. Dans nos métiers, on fonctionne à la mission. En arrivant il y a six ans, j'envisageais mon mandat comme une mission de redynamisation de la Fédération du prêt-à-porter féminin. Et j’ai le sentiment que cette mission est accomplie. Je pense que, collectivement, on peut se satisfaire du travail qui a été réalisé par la fédération. Un président tout seul, cela ne suffit absolument pas. Il faut avoir une équipe et des âmes bienveillantes dans l’écosystème. Actuellement, je reçois beaucoup de petits mots très agréables de membres et de collaborateurs.

FNW : Quel moment clé ou action retenez-vous de ces six années?

PFL :
Ce n’est pas simple, mais j'en retiens trois. D'abord, le dîner de la mode à l’Elysée voulu par le président de la République (en février 2020, ndlr). L'écho a été incroyable. Le monde de la mode internationale, les créateurs couture, les fabricants textiles, les petites marques : tout l'écosystème était réuni autour d’un président nouvellement élu, incarnant des valeurs dynamiques. Je pense qu’on se souviendra très longtemps de cet acte symbolique qui a eu une résonance très forte sur ce que Paris signifiait dans le domaine de la mode.

Ensuite, je relève l’importance prise par l’écosystème que nous avons mis en place pour accompagner les marques émergentes. Au cœur de cet écosystème, il y a le programme "Talents". Mais autour, il y a "Génération Entrepreneurs" pour les porteurs de projets, le pôle start-up entrepreneuriat de l’IFM et l’accélérateur BPI pour les marques plus établies. Cette structuration d’un écosystème d’accélération pour tous les profils de marque est un acte fort.

Enfin, je crois que la période Covid a démontré la capacité de mobilisation des chefs d’entreprise avec la création d’un groupe d’échange sur la plateforme Telegram et l’amplification du site de la fédération pour distiller des informations dans un contexte mouvant pour les entrepreneurs. La fédération a prouvé son utilité durant cette épreuve avec des centaines de marques qui ont pu être soutenues et n’ont pas payé de charges sociales sur la période. C’était un travail de l’ombre mais dont beaucoup ont bénéficié.
 
FNW : Vous évoquez une mission. Quelle a été la méthode pour la mener?

PFL :
Il y a six ans, le monde des fédérations professionnelles était très endormi. Il se faisait plein de choses peu visibles et peu organisées et il y avait peu de nouvelles idées. Une des nouveautés a été de définir quatre ou cinq axes fondamentaux, qui n'avaient jamais été réellement traités. Avant la fédération ne commandait pas d’études sur l’aspect stratégique de nos métiers. Nourrir l’écosystème et frapper les esprits avec une communication plus puissante a permis une prise de conscience pour des entreprises. Le monde bouge et elles devaient accélérer leur transformation. Et la fédération disposait des outils pour les aider.

La numérisation et la transformation numérique au premier chef n’avaient pas été traitées. Nous avons lancé des plans d’action digitaux, animé un écosystème en développant le salon Trafic, créé des liens avec la FashionTech, lancé une étude avec le cabinet FaberNovel financée par le Défi.

"On était loin des fédérations plan-plan"



FNW : La fédération a aussi sensibilisé les marques aux questions RSE...

PFL :
C'était un autre axe fort. Il fallait faire comprendre que les comportements de consommation mais aussi le contexte législatif évoluaient. Les marques traditionnelles ne connaissaient rien de ces sujets et les marques plus jeunes pouvaient parfois avoir une approche désorganisée. Nous avons été à la pointe sur le sujet avec une première étude menée avec Vigeo Eiris, suivie de trois guides sortis avec la fédération de la maille. Pour que cela infuse dans les entreprises, nous avons mis en place des groupes d’appropriation et les aides du PARSE (Plan d'amplification RSE mis en place avec le Defi et les autres fédérations du secteur, NDLR), participé à des travaux sur la traçabilité ou l’affichage environnemental. Ce sujet est le moteur d’une nouvelle économie de la mode qui se met en place.

Au-delà, nous avons aussi eu un axe clé qui a été sur la transformation des métiers du wholesale. Nous avons eu une approche business. Nous nous sommes intéressés aux entrepreneurs et pas aux créateurs ou aux stylistes. Cela a surpris car, comme je venais d'une agence de conseil, on ne m’attendait pas sur cet axe. Cette étude sur les nouvelles dynamiques d’achats, confiée à Roland Berger, a eu un écho considérable.

Sur tous ces sujets, dès qu’on touche au business, aux aspects pratiques, l’écho est fort. Nous avons développé ces outils méthodologiques mais nous avons aussi apporté un nouveau rythme d'animation et de communication. On était loin des fédérations plan-plan.

FNW : C’est-à-dire?

PFL :
Avec le rythme que l’on a imposé, les autres organisations et fédérations ont aussi trouvé d’autres manières de travailler. La fédération, qui était longtemps fermée sur elle-même, s’est ouverte au monde avec des afterworks, des évènements… Cela s’est fait auprès de nos membres, de l’écosystème mais aussi avec les autres fédérations. Nous n’avons jamais autant collaboré avec le vêtement masculin, la maille, la haute couture ou le textile. On peut se dire en fin de mandat que cela n’a pas toujours été facile. Mais l’enjeu et l’intérêt général nécessitaient que l’on arrive à travailler ensemble, notamment via l’instance de coordination de la filière, le comité stratégique de filière, où nous avons pu jouer un rôle moteur. La mode a eu des tribunes avec des formats nouveaux. Le premier forum de la mode à la Gaité Lyrique (Paris IIIe) était très fort. Le dîner de la mode à l’Elysée était très, très fort. C’étaient de nouvelles manières de porter notre voix. Et aussi d’être écoutés plus sérieusement.
 
FNW : Cette notion de travail collectif s’est développée depuis six ans. Pour vous, quels sont les éléments de changement marquants dans le secteur ?

PFL :
Il y a encore beaucoup à faire en ce qui concerne le travail collectif. J’ai toujours pensé qu’il y avait trop d’organisations professionnelles dans notre secteur. Auparavant, elles étaient cloisonnées, maintenant elles commencent à travailler ensemble. C’est déjà çà. J’ai toujours voulu un rassemblement et jamais souhaité être le number one. L'éparpillement dessert notre secteur. Mais il faudra que certains verrous sautent: des personnes, des organisations très conservatrices qui devront assumer leur approche vis-à-vis de l’histoire.

FNW : Et du côté des entreprises, quelles évolutions vous ont marqué?

PFL :
La transformation numérique et la montée en puissance des réseaux sociaux ont transformé les modèles économiques des entreprises. On ne crée plus une marque de mode aujourd’hui de la même manière qu'il y a six ans.

Un autre point est la résurgence et la modernisation du Made in France. Une nouvelle génération d’entrepreneurs a vraiment modernisé l’approche. Je pense à Guillaume Gibault du Slip Français, 1083, Hopaal, Patine et beaucoup d’autres. Et puis, il y a la question de la transparence et donc de la traçabilité. Travailler sur les différentes étapes de la chaîne de fabrication, identifier ses fournisseurs de différents rangs et communiquer ces informations aux consommateurs, cela va avoir un impact très puissant avec l’application de la loi Agec à partir du 1er janvier 2023.

"Les marques puissantes viendront des franges de notre écosystème"



FNW : Avez-vous un regret durant ces six années?

PFL :
Oui, il y en a un. C’est le traitement de la jeunesse. Il y a bien sûr eu la création de la nouvelle mouture de l’Institut français de la mode. La fédération et l’UFIMH sont membres fondateurs. Et il faut remercier contributeurs et grandes maisons qui ont fait en sorte que ce projet puisse exister. Nous avons enfin à Paris un concurrent des grandes écoles internationales. Et il soutient en plus beaucoup les étudiants par un système de bourses.

Mais mon regret est de n’avoir pu créer un programme pour permettre à de nouvelles marques d’émerger, notamment dans les banlieues françaises. J'aurais aimé qu’on travaille beaucoup plus sur l’inclusivité, sur le soutien à une génération d'entrepreneurs issus de milieux peu favorisés. La mode s’est beaucoup inspirée du sportswear, du streetwear et des cultures populaires. Mais elle n’a pas assez donné la parole à ceux qui font ces cultures. Bien sûr nous sommes très heureux d’avoir Avnier, la marque d’Orelsan, comme contre-exemple... mais il y en a trop peu.

FNW : Vous voyez là un potentiel?

PFL :
Evidemment. La pop culture, le streetwear, la musique, le sport ont été des très grands vecteurs de modernité et des signatures de ce qu’a été la mode contemporaine. Virgil Abloh ou Supreme ont tout changé. On manque en France d’initiatives alors qu’on a les artistes, les sportifs, les jeunes qui s'emparent ici aussi de la folie Tiktok. Les marques puissantes de demain viendront des franges de notre écosystème mode. Ce ne seront pas celles qui respectent tous les codes établis.

FNW : Le secteur reste confronté à un marché de l’habillement en déclin. Quel regard portez-vous sur ce contexte ? Et comment accompagner les marques face à cette tendance?

PFL :
L’important pour une marque est d’être en phase avec l’air du temps. Ce n’est pas seulement développer un produit, il faut aussi avoir un discours basé sur des valeurs, incarné par des personnalités, et avoir une offre qui n’est pas seulement centrée sur l’habillement. Ce qui est très important, c’est de construire des marques puissantes, cohérentes, qui ont du sens et qui savent utiliser les outils de contact avec leurs clients de la manière la plus fluide possible. Une marque, c’est un projet collectif. Donc si l’habillement se replie, cela peut être compensé par d’autres catégories de produits comme l’accessoire, le lifestyle, la beauté, la food… Et c'est très bien! Mais ce qui est sûr, c'est qu'une marque puissante a toujours de l’habillement. C’est le cœur du réacteur. Ensuite, il faut construire autour plein d’autres projets.
 
FNW : Mais y-a-t-il encore la place de créer des marques?

PFL :
Oui ! Des marques meurent et d'autres naissent. Cela n’arrêtera pas… Pour peu que l’on prouve que la mode a sa place dans le monde contemporain. Je crois qu’elle l’a. La personnalité et la singularité d'une personne passent aussi par le vêtement. L’extension des industries créatives passe par la mode qui a toujours été à l’avant-garde des changements des comportements de consommation. Nous avons la chance d’être dans une industrie qui sent les mouvements avant les autres. Profitons-en! Il y aura toujours des individus, créateurs ou entrepreneurs qui, avec leur point de vue, auront envie de créer quelque chose qui n’existe pas aujourd’hui.

Mais, attention, il faut aussi avoir les bons outils. En France, les organisations ont la chance d’avoir le mécanisme de la taxe affectée qui vient alimenter le Defi, lequel finance de nombreuses actions collectives. Au cours de ces six années, j’ai bataillé pour conserver cet outil extrêmement utile pour défendre une vision collective. Il est payé par les grands et bénéficie aux petits. Et j’ai toujours plus été plutôt du côté des faibles que celui des puissants. La richesse de notre écosystème se fait grâce à ceux qui émergent, il faut continuer à les soutenir. Nous avons la chance d’avoir ce système vertueux en France. Protégeons-le! Amplifions-le si nécessaire!

FNW : Aujourd’hui gardez-vous des fonctions au sein de fédérations?

PFL :
Je reste au conseil d’administration de la fédération du prêt-à-porter féminin, et j’aiderai la prochaine personne qui sera élue à la présidence si elle le souhaite. Je suis un homme de mode et j’adore çà. Mais j’ai aussi été nommé au conseil d’administration de la cité de la céramique de Sèvres. Je quitte aussi la présidence de France Industries créatives et la vice-présidence de l’Union française des arts du costume. Je ne resterai pas très longtemps administrateur du Défi. Je vais me consacrer à d’autres projets et au développement de mon entreprise.

FNW : Pour finir, quel serait le conseil que vous donneriez à la personne qui va vous succéder ?

PFL :
Je lui dirais surtout de passer du temps à écouter les chefs d’entreprise. C’est ce qui m’a aidé lors de mon premier mandat. Je les ai écoutés, leur ai ouvert les portes de la fédération, je me suis beaucoup déplacé en régions. Car en réalité, ils ont les solutions, ils savent ce dont ils ont besoin. Et après il faut développer les programmes qui vont avec.
 

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