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29 oct. 2020
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Reconfinement: les commerces prêts à contester les fermetures

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29 oct. 2020

Les commerces attendaient de pied ferme les ventes de fin d’année mais voici que la France se confine. Si l’annonce présidentielle leur laisse miroiter une réouverture éventuelle dans deux semaines, peu y croient vraiment et certaines fédérations brandissent d'ores-et-déjà la menace de recours en justice contre les fermetures administratives, voire contre la grande distribution alimentaire qui poursuivra la vente de biens "non essentiels" tel l'habillement durant ce nouveau confinement. Bras de fer qui s'amorce alors que les soutiens financiers de l'Etat évoluent (lire notre article dédié aux aides).
  

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“Tous les 15 jours, nous ferons le point sur l’évolution de l’épidémie. Nous déciderons, le cas échéant, de mesures complémentaires”, a ainsi indiqué Emmanuel Macron, mercredi soir. “Et nous évaluerons alors si nous pouvons alléger certaines contraintes. En particulier sur les commerces. Je sais que beaucoup de commerçants espéraient ne pas fermer. Je sais que, pour les commerces de centre-ville, je demande un très gros effort. Tenons-le avec rigueur pendant 15 jours. Si d’ici 15 jours nous maîtrisons mieux la situation, nous pourrons alors ré-évaluer les choses, et espérer rouvrir certains commerces. En particulier dans cette période si importante avant les fêtes de Noël”.
 
Ce message directement adressé aux commerçants n'est pas anodin, le secteur du commerce estimant depuis le printemps être "le grand oublié de la crise" (relire notre interview). Et c'est une profession sous le choc qui, jeudi 29 octobre, réagissait à ce nouveau coup porté à l'activité. Avec en trame de fond une colère sourde, et la menace désormais brandie de divers recours contre ces fermetures imposées, à l'initiative de commerçants "non essentiels" qui rejettent désormais avec vigueur cette désignation.
  
"En cas de maintien de cette décision, nous envisagerons toutes les voies de recours juridiques possibles", fait savoir l'Alliance du Commerce, qui représente les grands magasins et enseignes mode/chaussures. Si le dialogue ne peut être noué, il pourrait s'agir d'une contestation devant le Conseil d'Etat, sur les questions de discrimination et de concurrence déloyale.

"Les commerces ne sont pas des lieux de contamination. Les masques sont portés, les clients se lavent les mains à l'entrée et à la sortie du magasin: tout le parcours client est sécurisé. Ainsi, la décision de fermer les commerces est totalement incompréhensible et tout aussi injuste. Nos commerces sont essentiels à la vie sociale et à l'économie de notre pays ! Il est essentiel de préserver coûte que coûte les emplois dans le secteur de la mode, tant fragilisé par le premier confinement et les crises successives. L'État ne doit pas créer par ce nouveau confinement une distorsion de concurrence inacceptable entre les commerces fermés et les pure-players sur Internet", martèle Yohann Petiot, le délégué général de l'Alliance.
 

Recours judiciaires chez les indépendants


 
"On ne se laissera pas faire", prévient également Eric Mertz, président de la FNH, qui représente les indépendants de l'habillement. "J'ai échangé avec beaucoup d'autres fédérations, de l'habillement et d'ailleurs, et elles ne comptent pas en rester là. Cette fermeture ne durera pas deux semaines, ni quatre, mais deux mois, selon les informations que l'on reçoit d'en haut. Ce sera donc à la justice de trancher, car nous allons interjeter appel auprès des tribunaux de commerce. Si on ferme en novembre-décembre, c'est 35-40% de notre chiffre qui disparait. Et cela ne sera pas sans conséquence sur les marques qui survivront. De nombreux secteurs vont contester cette situation. Surtout quand, en face, les magasins non alimentaires vont eux pouvoir continuer à vendre des produits non alimentaires, comme des livres, bijoux, jouets, et surtout vêtements".
 

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La FNH entend ainsi également mener une démarche judiciaire contre les hypers et supermarchés, afin que leurs rayons non alimentaires soient fermés durant le confinement, pour ne pas pénaliser les indépendants. Un point déjà évoqué au printemps, mais sur lequel les acteurs de l'habillement, qui représentent le gros des troupes chez les commerçants indépendants, entendent désormais mener la charge. "Sur un million de commerçants, on risque de voir 500.000 TPE disparaitre au premier semestre, et dont les gérants n'auront pas de ressources de substitution. Vous pensez qu'ils vont rester tranquillement chez eux ? Non: il y a un vrai risque d'insurrection entrepreneuriale. Avec des gens désespérés faisant des descentes dans les grandes surfaces pour tenter de se faire entendre. Personne ne veut cela. Alors qu'on nous donne les moyens d'empêcher cela. Que Bruno Le Maire reconnaisse que les indépendants sont en faillite: nous accorder les soldes au 15 juillet, cela ne suffit pas !"
 
Une mise en question de la grande distribution qui se retrouve du côté de l'association Centre-Ville en Mouvement. "Pour éviter de ruiner définitivement ces efforts, et garder encore une chance de maintenir vivants nos centres-villes, je demande très clairement et solennellement que, si l’on doit interdire à tous les commerçants non alimentaires d’ouvrir, il soit aussi clairement interdit à la grande distribution de vendre tout autre produit que ceux de première nécessité, ceci afin d’être parfaitement équitable" indique son président Philippe Laurent, par ailleurs Maire de Sceaux, qui rappelle les nombreuses mesures sanitaires déjà mises en place par les commerces.
 

Tenter de mobiliser les parlementaires


 
"La priorité est la santé des Français" pour Pierre-François le Louët, président de France Industrie Créative et de la Fédération du prêt-à-porter féminin (FFPAPF), qui entend mobiliser les parlementaires pour faire évoluer la donne. "Mais il faut aussi avoir conscience de l'effondrement auquel nous nous préparons dans notre secteur avec les mesures annoncées. Il faut s'attendre à des fermetures de magasins, de marques et à des licenciements". Le responsable estime ne pas avoir été entendu par le gouvernement quant à l'urgence vécue par le secteur. D'où le cri d'alerte lancé ce jeudi aux députés et sénateurs.
 

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 "Nous voulons aller de l'avant et travailler sur la sortie de crise. La première étape est d'avoir dans les prochains jours un relais au niveau de l'Assemblée Nationale pour permettre l'ouverture des magasins. Si nous ne sommes pas entendus, nous voulons nous mobiliser pour que dans 15 jours les modalités soient revues. Notre problème est que pour l'instant nous ne pouvons pas faire de proposition car nous ne connaissons pas les modalités de ce confinement, de la prise en charge du chômage partiel, de la possibilité de nouveaux PGE, de la création d'un crédit d'impôt concernant les loyers alors que les entreprises ne feront pas de bénéfices... Et si nous obtenons la réouverture des magasins, l'inconnu concernera le trafic ".
 
Difficile d'estimer l'impact réel de cette période alors que la consommation s'est déjà effondrée de plus de 20% depuis le début de l'année par rapport à 2019. Pour le président du FFPAPF, une chose est sûre, la majorité des entreprises seront en mode défensif. Et alors que les trois quarts des entreprises ayant obtenu un PGE n'avaient pas encore touché à cette manne, cette trésorerie devrait largement être mise à profit sur cette période. "Elles vont devoir payer leurs stocks dans cette période cruciale avant les fêtes de fin d'année. Le problème c'est qu'il n'est plus question de Plan de Relance. Les sociétés n'ont ni les moyens financiers ni l'organisation pour mener de front la transformation digitale et RSE et le fait de stopper le business et le faire redémarrer deux fois dans la même année" prévient Pierre-François Le Louët.
 

Colère et stupéfaction dans les rangs


 
Nicolas Houzé, directeur général des Galeries Lafayette, déplore de son côté un "nouveau coup dur pour nos grands magasins, mais également pour l’ensemble du secteur du commerce". Et ajoute: "Depuis des mois, nous avions imaginé et déployé un dispositif sanitaire exemplaire qui a fait ses preuves, puisque nous n’avons eu à recenser qu’un nombre infime de cas - contacts ou avérés - dans nos points de vente (…). Il est impératif de prendre conscience du risque économique et social que cette nouvelle fermeture va faire peser sur notre activité déjà fragilisée, de surcroît à quelques semaines des fêtes de fin d'année, l’un des grands temps forts de notre calendrier commercial. Tenir ensemble, mais en étant également réalistes et responsables".
 
L'ex-PDG de Stokomani Delphine Mathez s'attaque quant à elle à la désignation commerce non essentiel. "Comme si le label était prémonitoire d’une envie de le faire disparaître. J’y entends à minima de l'indifférence, voire du mépris" pour la professionnelle, pour qui "la colère succède à la stupéfaction" depuis mercredi soir. "Que n’a-t-on entendu de pitié pour le petit commerce, et d’éloges pour le grand lors de la première vague Covid ! Mais ce ventre actif, cette foultitude d’entreprises ( …) a dû se démener à la force des bras de ses patrons et de ses équipes, ressoudées par cette indifférence. Tout ce travail pour mettre en place des protocoles stricts, tous ces investissements pour rassurer les clients, tout ce pragmatisme mis en œuvre avec succès sur le terrain pour survivre à cette vague est réduit à néant aujourd’hui".

Comité de développement économique de la filière mode et luxe, le Défi s'inquiète également de ce nouveau coup de frein imposé à la distribution. "Inutile de cacher que la déception est grande et que l'inquiétude est forte alors que la filière prépare la saison cruciale des fêtes de Noël", indique Clarisse Reille. Qui ajoute néanmoins qu’il "est stérile de se lamenter contre ce qui s'impose à nous mais, il faut redoubler d'énergie pour engager les transformations qui étaient à l'œuvre avant la crise du Covid-19 et que celle-ci ne fait qu'accélérer".
 

Un magasin Zara à Paris lors du déconfinement de mai 2020 - Shutterstock



De son côté, le directeur des affaires publiques de CCI France, Jérôme Pardigon, demande que les commerces puissent rester ouverts sous certaines conditions. Dont la sécurisation juridique du click-and-collect pour tous les commerçants en identifiant clairement ce motif dans l'attestation de sortie. "Les consommateurs ne prennent aucun risque sanitaire à venir retirer leurs achats de proximité dans tous les commerces qui ouvriront des points de retraits", insiste le responsable.
 
Pour Jacques Creyssel, président de la Fédération du Commerce et de la Distribution (FNC), “un plan massif de sauvegarde et de modernisation du commerce doit être rapidement élaboré, en complément du Plan de Relance”. “Souvenons-nous que le commerce est le premier employeur de France !” ajoute le responsable.
 
Du côté du Medef, face à l'inquiétude des commerces, les responsables se raccrochent à la possible réouverture des commerces évoquée par l'Elysée. “Trouvons des solutions pour rouvrir les commerces dans quinze jours" réagissait jeudi dans le Parisien le président du Medef, Geoffroy Roux de Bezieux. "Sur ce point le Premier ministre ne nous a pas entendus. Le conseil scientifique ne dit pas que les contaminations ont lieu dans les commerces, bien au contraire. Les masques sont portés, les clients se lavent les mains à l’entrée et la sortie (...). Il faut que tous les secteurs fermés à partir de jeudi soir (29 octobre, ndlr) aient la possibilité, ce qui n’a pas été fait sérieusement jusqu’à présent, de discuter pour rouvrir”.
 
“On est sur les mois d’octobre, novembre et décembre”, s'alarmait déjà mardi William Koeberlé, président du Conseil du Commerce de France (CdCF). “Or dans des secteurs comme l’habillement, la parfumerie ou la bijouterie, la fin d’année pèse de 40% à plus de 50% de l’activité annuelle”. Un problème que vient accentuer le caractère toujours convalescent des lieux de commerce. Les derniers chiffres du Conseil National des Centres Commerciaux (CNCC) montrent en septembre pour les commerçants un chiffre d’affaires correspondant à 91,1% des niveaux de septembre 2019. “Les centres intercommunaux sont moins impactés, avec 94,8%”, nous indique son délégué général, Gontran Thüring, qui pointe que les grands centres commerciaux et coeurs de ville restent les plus impactés. Avec en secteurs les plus touchés la restauration, les loisirs et l’habillement.
 

L'inquiétude du secteur de la beauté


 
La Febea (Fédération des entreprises de la beauté), syndicat professionnel des entreprises de beauté et de bien-être réunissant près de 300 adhérents dont 82% de TPE-PME a également réagi à la décision de fermer tous les commerces dits "non essentiels". La Febea a ainsi fait savoir au gouvernement son souhait que les points de vente comme les parfumeries, les parapharmacies, les salons de coiffure et instituts de beauté maintiennent leur activité tout au long du confinement.


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"Tous ces commerces sont pour l’essentiel des TPE qui ont déjà été considérablement fragilisées par le premier confinement (…) Maintenir l’ouverture de ces commerces de proximité est une condition de survie, d’autant qu’ils ont réalisé des efforts considérables pour accueillir leur clientèle dans de parfaites conditions de sécurité sanitaire", indique le président de la Febea, Patrick O’Quin.
 
L’organisme cite une étude réalisée par le cabinet Asterès qui dévoile que l’ensemble des commerces du secteur devrait voir son chiffre d’affaires amputé de 25% cette année et rappelle que pour les parfumeries, la période de fin d’année est décisive.
 
Au-delà de l’urgence économique, Patrick O’Quin souligne l’importance de maintenir un minimum de lien social: "Le bien-être est un élément essentiel de la santé, telle que définie par l’Organisation Mondiale de la Santé. Il est d’ailleurs apparu clairement pendant le premier confinement que le lien social avait gravement fait défaut à nos compatriotes. Il en est notamment résulté une multiplication par 3 des troubles liés à la dépression, à l’anxiété et à l’addiction".

A l'instar de l'ensemble des secteurs d'activité, le commerce attend désormais les précisions de Bercy et de Matignon quant aux modalités de ce reconfinement, ainsi que des aides évoquées par le chef de l'Etat. Et notamment quant aux loyers professionnels, une nouvelle fois évoqués par le Président de la République, et autour desquels luttent toujours depuis mars bailleurs commerciaux et locataires.

par la rédaction de FashionNetwork

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