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24 août 2022
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Reportage en Vénétie dans le fief de la chaussure de Louis Vuitton

Publié le
24 août 2022

Avec son long bâtiment rectangulaire étincelant sous le soleil, la Manufacture de souliers de Louis Vuitton ne passe pas inaperçue. C’est là, à Fiesso d’Artico, entre Padoue et Venise, le long du canal Naviglio del Brenta, qu’est située la fabrique mondiale de chaussures de la marque phare de LVMH. Dans ces mêmes lieux, où ont essaimé à partir du XIVe siècle les "calegheri", ces virtuoses cordonniers vénitiens qui œuvraient pour les nobles de la Sérénissime, donnant naissance à l’un des districts de la chaussure les plus importants de la Péninsule.


La manufacture de souliers de Fiesso d'Artico s'étend sur 14.000 mètres carrés - Louis Vuitton


Depuis, les artisans y perpétuent leurs savoir-faire de génération en génération, réalisant comme aux siècles derniers jusqu’à plus de 300 opérations à la main pour fabriquer un modèle de A à Z. La maison de luxe parisienne ne pouvait mieux choisir pour y implanter l’un de ses cinq grands sites de production mondiale, les autres étant son atelier historique d’Asnières-sur-Seine, celui de Grasse pour les parfums, Genève pour les montres et celui de la place Vendôme à Paris pour les bijoux. Dès 1998, elle a ainsi décidé de centraliser sa production de chaussures au sein de deux entreprises familiales de Fiesso, qu’elle acquiert en 2001 pour créer sa propre manufacture. Elle est hébergée depuis 2008 dans cet édifice moderne, pensé comme une boîte à chaussures par l’architecte Jean-Marc Sandrolini, tout en béton et verre recouvert d’une fine maille en acier.

L’énorme construction se déploie sur 14.000 mètres carrés tout autour d’une cour intérieure traversée par un ruban d’eau et couverte de gazon, où se dressent des sculptures célébrant la chaussure, comme cet étincelant escarpin géant réalisé par l’artiste contemporaine portugaise Joana Vasconcelos à partir de casseroles en inox. Le design épuré et la tranquillité des lieux font penser à un jardin japonais. Une impression de sérénité, qui nous suit à l’intérieur de l’usine où les ateliers lumineux avec leur sol en parquet et les couloirs spacieux aux murs blancs sont entrecoupés par toute une série de patios-jardins laissant filtrer la lumière naturelle. De grands blocs de couleurs signalent l’entrée des ateliers. En fait, de véritables fabriques autonomes et séparées, chacune dédiée à une spécialité.  

Quatre à l’origine, elles sont passées à cinq récemment. Le rouge incarne l’unité "Alma" dédiée aux souliers pour "la femme élégante", le bleu de l’atelier "Nomade" est dédié aux chaussures de conduite automobile, le vert "Taiga" aux chaussures pour hommes, le jaune "Speedy" aux sneakers, tandis que l’orange "Horizon" est consacré à un nouvel atelier de sneakers venu s’ajouter en 2021. Sous l’impulsion de Virgil Abloh, le directeur des collections masculines, décédé en 2021, les baskets ont en effet pris une nouvelle dimension et envergure chez Louis Vuitton. "Il nous a poussés vers une nouvelle vision du produit via une chaussure sportive plus technique avec beaucoup de recherche et d’innovation", nous explique-t-on au sein du site.


Gigi, l'expert des formes à la manufacture de souliers Louis Vuitton - ph Dominique Muret


A ces cinq blocs s’ajoutent une série d’espaces et d’ateliers plus petits, telle la salle de formation pour les vendeurs ou le salon-galerie à l’accueil, où sont présentées, à côté d’une sélection des modèles les plus emblématiques de Louis Vuitton, des œuvres telle que cette série de dessins originaux d’Andy Warhol inspirés par la chaussure. Ou encore le laboratoire pour le contrôle qualité avec ces tests chimiques, physiques et mécaniques pour vérifier la résistance des matériaux, y compris en les soumettant à différentes températures. Les chaussures Louis Vuitton devant être portées sans problème aussi bien sous les 50 degrés de Dubaï que par moins 30 à Saint Pétersbourg !

Un intense travail de recherche



Autre atelier, celui des formes, qui servent de support à la fabrication du soulier. Entouré de rangées de modèles en bois, debout devant son établi, crayon à la main, Gigi trace des lignes sur un bout de bois, qu’il va bientôt transformer en une forme traduisant au millimètre le désir créatif du designer. Le tout sans oublier la notion de confort. "Le pied est un organe qui bouge et génère des compressions. Il faut en tenir compte lorsque l’on fabrique la forme. De l’idée du designer, il faut sortir un prototype en trois dimensions", glisse-t-il. Une fois finie, cette forme servant de modèle de base sera déclinée en une série de formes en polypropylène et développée dans les différentes tailles grâce à un programme informatique. Plus loin, dans le bureau de style et des prototypes, on plonge dans une ambiance studieuse. En phase de développement de la collection avant le défilé, jusqu’à 1.000 prototypes peuvent être fabriqués, fruit d’un intense travail de recherche.

Du choix des matières et des fournisseurs, à la découpe des peaux en passant par la réalisation des talons, semelles ou des décorations qui doivent être recalibrées en fonction des différentes tailles, chaque artisan a sa spécialité. Dans l’atelier dédié aux souliers féminins près de 1.000 personnes sont à l’ouvrage en blouse jaune ou tablier marron brodés du sigle LV, s'occupant de la coupe, l’assemblage, la couture et jusqu’au finissage. Ici, à l’aide d’un marteau, l’on cloue le cuir sur la structure du sous-pied sans trop le tendre. Là, l’on marque au crayon la limite où sera posée la colle pour la semelle. Une technique ancestrale répétée avec maîtrise et précision par ces ouvriers hautement qualifiés, qui pour la plupart sont tombés dans l’univers du cuir dès le berceau, leurs parents exerçant le même métier que leurs propres parents et ainsi de suite.


La fabrication d'un soulier demande jusqu'à 300 opérations manuelles - ph Dominique Muret


A l’atelier Nomade s’activent 450 personnes, dont 60% d’artisans. "Début de la pause pour le groupe 1", y annonce une voix par haut-parleur, tandis que dans un coin, Michela reste concentrée sur un modèle de mocassin qu’elle coud à la main les doigts recouverts de protections métalliques. Avec plus de vingt ans de métier derrière elle, cette experte qui s’est formée dans la sellerie, pique dans le cuir avec fermeté. A quelque distance, son collègue lisse à coups de marteau et de tenailles les coutures d’un autre modèle.

Atelier des sneakers



Plus loin dans le couloir, les chaussures formelles pour homme, qui sont en forte croissance, sont gérées de manières différentes car "porteuses d’une ancienne tradition". Ainsi à l’atelier Taiga, on ne peut pas rater Roberto, 40 ans de métier, qui a débuté à 12 ans avec ses parents. C’est l’un des derniers à savoir pratiquer la couture Goodyear ou le cousu norvégien, servant à fixer la tige à la trépointe, renforçant la solidité de la chaussure tout en conservant sa flexibilité. Il prépare lui-même le fil et coud rigoureusement à la main, avec des points serrés, les modèles de souliers masculins les plus haut de gamme de Louis Vuitton. Il emploie trois heures pour compléter une paire. Dans un autre espace, penchée sur une grande table, une femme frotte avec conviction un mocassin à l’aide d’un tissu humide imbibé de cire naturelle. Il lui faudra jusqu’à deux heures pour donner la juste patine à la chaussure.

Enfin, l’atelier des sneakers a une allure de ruche, où chaque ouvrière est liée à une opération précise. Le projet de personnalisation "Now Yours", lancé fin 2018, y prend de plus en plus de place. Partout dans le monde, le client Louis Vuitton peut commander sa propre paire de chaussures de course en choisissant matières, couleurs et autres détails. Plus d’1 milliard de combinaisons sont possibles ! Sur place, l’usine, qui a totalement internalisé toute la procédure jusqu’à l’impression des initiales et autres noms, dispose d’un stock permanent de matières. En moyenne, deux commandes tombent par jour et il faut compter un délai de quatre semaines pour les honorer. Les modèles ainsi customisés sont vendus à partir de 700 euros la paire. Jusqu’ici un peu moins de 4.000 paires ont été réalisées. Un véritable défi pour la griffe.


La fabrication des chaussures mêle techniques manuelles et processus industriels - ph Dominique Muret


Mais le malletier ne compte pas en rester là. Alors qu'il dispose en Italie d’une autre usine, dédiée aux sacs et aux accessoires à Incisa in Val d’Arno près de Florence, qu’il a récemment agrandie, il songe à bâtir une manufacture plus importante. Fin 2021, le directeur général délégué de LVMH, Toni Belloni, a en effet évoqué un projet "pour réaliser un centre de savoir-faire en concentrant effectivement une série de métiers, qui déjà se servent des expertises italiennes, dans une entité qui probablement sera située en Toscane. Cette nouvelle usine, si elle voit le jour, sera totalement dédiée à Louis Vuitton".

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