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Rubana Huq (industrie bangladaise) : "Notre erreur : trop nous focaliser sur certains produits, marchés et matières"

Publié le
14 févr. 2020
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Présidente de la Bangladesh Garment Manufacturers & Exporters Association (l'Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh, BGMEA), Rubana Huq est une figure de l'industrie textile locale. Au sein des salons de l'Ambassade du Bangladesh à Paris, la représentante de filière a accepté de répondre aux questions de FashionNetwork. Elle évoque l'impact de la crise chinoise, la situation industrielle post-Rana Plaza, les erreurs stratégiques que paie aujourd'hui la filière, ou encore la transformation des usines pour répondre aux commandes plus courtes. Autant de défis pour la première industrie nationale, deuxième fournisseur de l'Union européenne et des Etats-Unis en habillement, et générant localement plus de 10 millions d'emplois directs et indirects.


Dr Rubana Huq, présidente de la BGMEA - MG/FNW


FashionNetwork.com : Quelles ont été les principales transformations de l'industrie textile bangladaise, durant la décennie écoulée ?

Dr Rubana Huq : Au cours des sept dernières années, nous nous sommes considérablement améliorés, notamment en termes de sécurité structurelle et de protection contre les incendies dans les usines. L'effondrement du Rana Plaza en 2013 a permis un éveil collectif. Tous les propriétaires d'usines savent maintenant que, sans se mettre en conformité, ils ne seront pas en mesure de vendre. Ce n'est plus une option mais une obligation. Car les marques et les populations l'exigent. Dans le même temps, les propriétaires et les travailleurs sont devenus plus proches. Il y a une compréhension que, au-delà des manifestations, tout le monde gagne à mener d'abord des échanges au sein des entreprises. Nous, industriels, nous sommes si avantagés et pourtant nous nous plaignons. Alors attendre des travailleurs, qui ont si peu, qu'ils soient rationnels, c'est pour moi une attente déraisonnable. C'est à nous, industriels, de maintenir un dialogue continu. Si un problème émerge, ce n'est pas par les gros titres internationaux que nous devons l'apprendre.

FNW : Quel est l'objectif du Readymade Sustainability  Council mis en place en septembre dernier?

RH : C'est une nouvelle organisation à la tête de laquelle siège six syndicats, six marques et six représentants de l'industrie du Bangladesh. Et ensemble nous avons décidé que nos décisions ne se feraient pas par vote mais par consensus. Il n'y a plus de camps, nous sommes tous du même côté, et je crois que c'est inédit. Si cela fonctionne, cela pourrait être un exemple à suivre pour le reste du monde. Après l'Alliance (Alliance for Bangladesh Worker Safety), l'Accord (Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh) s'arrête à son tour à la fin du mois de mai. Nous prendrons le relais et allons nous pencher sur tous les sujets, de la pollution le plus évidente jusqu'à l'économie circulaire. L'enjeu est de pouvoir produire des données précises et fidèles à la réalité de notre filière. Car nous n'avons peut-être pas été très éloquents jusque-là sur nos progrès. Or le déficit d'image de notre pays et de notre industrie est l'un de nos plus gros défis. Nous avons trop été sur la défensive, alors que nous menons un grand nombre d'initiatives positives. Il faut que nous parlions davantage.

FNW : Quels sont aujourd'hui les points forts du Bangladesh en termes de typologies de production ?

RH : L'erreur de l'industrie textile bangladaise a été que nous nous sommes trop focalisés sur certains produits, marchés et matières. En termes de produits, cela se résume à cinq types de pièces. En termes de matériaux, nous avons une surreprésentation des produits en coton. Et en termes de marché, nous nous sommes trop concentrés sur deux zones : les USA et l'UE. Au final, cette spécialisation ne nous fait pas du bien. Par exemple, le monde a pris ses distances avec le coton, au profit de fibres industrielles. Est-ce qu'on en tire avantage ? Non. Depuis quatre ans, un produit phare au niveau mondial est le chemisier en fibres synthétiques. Pendant que le monde consomme pour plus de 10 milliards de dollars de ces produits, le Bangladesh n'en fournit que pour 300 millions de dollars.

Nous avons donc identifié les cinq nouveaux types de produits vers lesquels nos industriels devraient se diversifier. Les vestes à capuches en sont une, de même que l'athleisure et la lingerie. C'est d'autant plus urgent que nous surveillons constamment les prix. Et, en décembre 2019, nous avons connu une hausse de 2,45 % de nos ventes en quantité, mais une chute de 2,8 % en prix. Donc les gens continuent d'acheter nos produits en coton, mais les paient moins cher. Voilà notre tragédie, si l'on ne va pas vers des produits à valeur ajoutée.


A gauche, les typologies de produits textiles importés du Bangladesh par l'UE. A droite, la répartition des exportations bangladaises d'habillement par zones. - BGMEA



FNW : Il faut donc transformer les usines ?

RH : Sur ce chemin, l'un de nos obstacles est que nos usines sont énormes. Or, ces produits plus mode ne sont pas commandés en quantités massives, mais plutôt courtes. Et nos structures ne peuvent pas s'adapter à ces courtes productions, à moins d'occasionner beaucoup de pertes. Donc la seule solution est de transformer nos usines pour avoir des lignes de production plus modulables. Et alors peut-être que nous pourrons répondre à ce problème.

Un autre défi est le développement de la vente en ligne. Ce modèle n'autorise pas des commandes massives, expédiées en une fois et plus tard. Il faut donc revoir notre outil. Amazon produit au Bangladesh maintenant. C'est très bien, mais cela veut dire que c'est encore quelqu'un d'autre qui contrôle notre activité. Peut-être devrions-nous nous organiser pour tirer avantage des géants du web, si l'industrie joue en équipe. Peut-être aussi faudrait-il que nous ayons nos propres marques. Et réfléchir à nous positionner sur les produits premium. Il faut aussi inciter les créateurs bangladais à lancer leurs griffes. Tout cela s'inscrit dans la longue ligne des défis posés à notre industrie.

"Depuis quatre ans, nous avons vu baisser nos prix de 3,64 % à destination l'Europe et de 7 % vers les Etats-Unis."



FNW : Vous mentionnez la création de marques. Vous parlez d'industriels lançant leurs propres labels, comme l'ont fait les entreprises chinoises il y a dix ans après la hausse des salaires ?

RH : Je pense que nous devons prendre ce chemin. Le Bangladesh a déjà quelques marques, mais tous les industriels ne peuvent cependant pas se le permettre. Pour eux, nous devrions proposer un label national. Car c'est une façon d'avancer. Et pas seulement à destination de l'international : il faut aussi nous adresser à notre propre marché de consommation. L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean) est en pleine croissance. Si nous arrivons à habiller sa population, ce sera énorme pour nous. D'autant qu'il y a un facteur de sensibilité continentale : entre nous, nous nous comprenons bien, ainsi que nos besoins. La proximité n'est pas que géographique. Donc je pense qu'il y a de fortes possibilités de croissance.

FNW : A propos des coûts, suite au Rana Plaza, les marques ont réclamé beaucoup d'investissements de votre part, souvent sans accepter de payer plus pour vos produits. La situation s'est-elle améliorée ?

RH : Non, c'est devenu pire ! Depuis quatre ans, nous avons vu baisser nos prix de 3,64 % à destination l'Europe et de 7 % vers les Etats-Unis. Donc c'est une grosse perte de valeur. La baisse est constante face à nos clients. Et le pire est que beaucoup d'exigences RSE qu'ils imposent ne sont pas déraisonnables, mais énormément coûteuses. La pression est forte, mais s'il y avait une prise de responsabilité mondiale de la filière, cela aiderait toute l'industrie de la mode.

Mais les corrections et améliorations ne peuvent pas qu'être punitives, elles doivent être proactives, ce qui implique que les donneurs d'ordres s'engagent auprès de ceux qui font l'effort. L'approche punitive n'incite qu'à faire des croix dans des cases en disant "Ca s'est fait !", mais n'incite pas à aller au-delà en termes de business vertueux. Il manque au niveau mondial cette approche collaborative. Et il faudrait également un soutien de l'État dans cette modernisation. Ces dispositifs existent en Inde et au Pakistan, mais pas chez nous. C'est pourquoi j'ai récemment proposé au gouvernement la création d'un fonds "Upgrade & Innovation".


Une ouvrière travaillant sur une machine de broderie dans la ville bangladaise de Madhabdi, à l'est de Dhaka - Shutterstock



FNW : Qui sont aujourd'hui vos principaux compétiteurs, la Chine mise à part ?

RH : Vietnam, Birmanie, Cambodge, Sri Lanka, même le Pakistan et l'Inde… Tout le monde gagne du terrain. L'an passé, nous avons perdu des parts de marché au profit de chacun d'eux, et en particulier du Vietnam. Nous sommes toujours le numéro 2 mondial de l'habillement, mais nous sommes en difficulté. A cause de ce manque de diversification, ou encore de notre efficacité industrielle, car nos travailleurs ne sont pour la plupart pas éduqués. Nous avons donc pas mal de buts à atteindre, à commencer par celui de la perception du Bangladesh. Car nous voulons que les efforts menés paient, en nous permettant d'atteindre de meilleurs prix. Il a été beaucoup question du salaire des ouvriers, mais si nos produits partent moins chers, nous ne pourrons pas les rémunérer plus cher.

FNW : Y a-t-il toujours une résistance sur la question du salaire minimum ?

RH : Non, plus maintenant. Mais il y a eu beaucoup de confusion sur cette question. Le monde n'a vu que des manifestations sur le salaire minimum. Quand, en réalité, ce n'était pas sur le fait que le minimum était bas, mais sur la répartition des montants entre les grades 3 et 4 de travailleurs, qui sont très proches. Et on a aussi beaucoup entendu parler des 12 000 personnes licenciées pour avoir manifestées. Personne, à ce jour, n'a été capable de me fournir la liste des entreprises concernées. Personne. Nous avons donc fait notre propre enquête et publié la liste. A ce jour, il ne reste que 16 cas à solutionner.

Nous disons aux dirigeants : "Ces personnes ne travaillent même plus chez vous, donc trouvons un accord et avançons". Car je refuse que cela vienne polluer chaque discussion que j'ai à l'étranger. Et si nous avions de meilleurs syndicats, qui prennent leurs responsabilités, on n'aurait plus ce problème. L'Organisation internationale du travail (OIT) forme des gens au syndicalisme dans nos usines. Et il n'y a pas eu de heurts sur les salaires, dans ces usines, car il y avait un dialogue à l'intérieur des établissements. Là où d'autres syndicalistes fuient leur responsabilité, disent "ces manifestants ne sont pas de chez nous" ou "ils ne nous écoutent pas". Il ne peut y avoir de dialogue dans ces cas-là. Il y a des syndicalistes voyous, et des industriels voyous, et il faut nous en débarrasser. On doit tous répondre au même standard d'honnêteté.

FNW : Votre pays a été le premier bénéficiaire de la hausse des salaires en Chine il y a dix ans. Vous avez capté une partie des commandes d'entrée de gamme. Pensez-vous aujourd'hui que l'épidémie qui touche la Chine aura elle aussi un impact sur votre activité ?

RH : Cela aura une importance significative. Nous nous attendons à recevoir des commandes venant de Chine. Mais nous devons être prudents car nous importons nous-mêmes depuis la Chine. Nous devons donc trouver des alternatives pour faire fabriquer nos tissus. Concernant la maille, nous sommes autonomes à 85 %, contre entre 7 à 10 % que nous faisons venir de Chine.

Concernant les textiles tissés, nous ne fonctionnons qu'à 60 % sur les tissus locaux. Donc nous nous appuyons à 40 % sur l'import, dont au moins la moitié provenant de Chine. Nous devons être précautionneux. Et peut-être nous rapprocher de nos voisins, comme l'Inde, la Thaïlande, l'Indonésie. Nous pourrions rapidement trouver des alternatives et avancer. Mais ce n'est pas si simple. Donc je ne suis pas sûr de voir jusqu'à quel point nous pourrons capter les commandes qui se redirigent vers nous. Mais je pense que nous occupons la meilleure position pour y répondre, et je pense que nous serons ceux qui bénéficient le plus de la situation, si nous sommes un peu stratégiques (relire notre interview exclusive de Zhang Tao, secrétaire générale de l'industrie textile chinoise).

FNW : Comptez-vous beaucoup d'entreprises à capitaux chinois, à l'instar de la Birmanie ou du Vietnam ?

RH : Non, très peu. Dans les usines vietnamiennes, vous ne parlerez presque jamais à des industriels vietnamiens, mais à des Chinois ou des Coréens. Au Bangladesh, ce sont vraiment des sociétés locales. Nous avons quelques sociétés qui comptent des capitaux chinois, mais elles sont très peu nombreuses, et je ne peux pas dire que leur travail surpasse les autres. L'un des meilleurs aspects du Bangladesh, c'est cela : un enthousiasme local pour cette industrie. On a pensé que tout s'arrêterait après le Rana Plaza, mais la filière a pu renaître de ses cendres, dans une meilleure version d'elle-même.

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