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Traduit par
Sonia BROYART
Publié le
15 juil. 2019
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Stefano Vitali : "La flambée des prix de la soie brute de Chine a pesé sur les coûts des soieries italiennes"

Traduit par
Sonia BROYART
Publié le
15 juil. 2019

Depuis le XVème siècle, la Lombardie est le berceau de la soie en Italie. La ville de Côme est mondialement connue pour ses soieries de renom, de Mantero à Ratti en passant par Sampietro, Clerici Tessuto et Tessitura Imperiali. Symbole de chic et d’excellence - on pense aux cravates et foulards -, la matière est particulièrement prisée par les griffes de luxe pour sa douceur, sa brillance et sa fluidité, et c'est dans ce petit coin verdoyant d'Italie que 80 % des étoffes européennes de cette fibre naturelle sont produites. Rencontre avec Stefano Vitali, président de l'Ufficio Italiano Seta (le bureau italien de la soie) pour faire le point sur l’état de santé de la filière lombarde, et notamment ses rapports avec la Chine, et sur la candidature de Côme pour obtenir le label "ville créative Unesco 2019".


Stefano Vitali, président de l'Ufficio Italiano Seta,le bureau italien de la soie. - DR


FashionNetwork.com : Quel est le poids de la filière soie à Côme ?

Stefano Vitali  : Aujourd'hui près de 100 entreprises sont associées à l’Ufficio Italiano Seta, qui agit dans le cadre du Sistema Moda Italia (la confédération patronale chapeautant les entreprises du textile et de la mode en Italie, ndlr) bien qu’il opère pour le moment exclusivement dans la région de Côme. Il représente historiquement "le district italien" de la soie et compte 6 000 employés pour un chiffre d’affaires proche du milliard d’euros, soit près de 40 % des ventes de textiles de la région qui, en incluant d’autres fibres comme la viscose et le polyester, atteint les 2,4 milliards d’euros.

FNW : Quels sont les premiers pays clients ?

SV : En tête on trouve la France, en particulier pour le secteur de la Haute Couture, suivie par les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Allemagne. La Chine progresse, avec une augmentation de la demande émanant de créateurs locaux souhaitant réaliser des produits de haute qualité.
 
FNW : La soie italienne est fortement liée à la Chine d'où provient la matière première. Cela engendre-t-il des soucis d'approvisionnement ?

SV : Sur la période 2017/18, la Chine a déstabilisé la totalité du secteur en faisant flamber le prix de la soie brute, à plus de 70 euros le kilogramme (+30 %). Cette forte hausse due à des spéculations et à la demande locale croissante a pesé sur les coûts des soieries italiennes, qui se sont retrouvées sans porte de sortie étant donné que l'empire du Milieu réalise 95 % de la production de soie mondiale, soit 40 millions de kilogrammes par an, dont 1,5 million – de toute première qualité – destiné à l’Europe. Les chiffres d’affaires ont chuté après que les marques se sont reportées sur d’autres textiles moins coûteux, comme le polyester et la viscose. Aujourd'hui, les prix sont revenus à la normale grâce à une baisse de 20/25 % par rapport au pic d’il y a un an. Cela devrait relancer les ventes du secteur.


Fils de soie. - @ratti


FNW : Comment le secteur de la soie aborde-t-il les questions de durabilité ?

SV : Il se soucie depuis longtemps de réduire l’impact de sa production sur l'environnement. Deux modalités d’intervention ont été adoptées par la filière : d’un côté l’engagement Detox de Greenpeace, qui impose, d’ici 2020, l’abandon de 20 classes de substances chimiques qualifiées de nocives pour l’homme et l'environnement ; de l’autre, le protocole ZDHC, choisi par la plupart des entreprises car il s'avère plus 'flexible' en termes de délais de réalisation des objectifs.

FNW : Les fournisseurs respectent-ils vos standards environnementaux ?

SV : Les phases en amont sont toujours difficiles à contrôler. Elles sont effectuées en Chine et restent hors de la portée des tisserands italiens. Le taux de pollution dans l'empire du Milieu est très élevé et la soie peut arriver chez nous déjà contaminée, surtout par des alkylphénols éthoxylés ou APEO (une famille de produits chimiques organiques utilisés dans de nombreux secteurs industriels pour leurs propriétés tensioactives, selon la définition de l’Institut national de l'environnement industriel et des risques).


La soie pour la confection d'accessoires. - @clericitessuto

 
FNW : Le développement durable s'impose aujourd'hui comme la marche à suivre, mais à quel prix ?

SV : Le bannissement de certaines substances chimiques empêche d'obtenir certains rendus, comme la couleur noir profond par exemple. En outre, investir dans la durabilité engendre de grandes dépenses d’argent. Cela a certes un effet positif sur l’image de l'entreprise et sur le rapport avec le client, mais cela induit aussi des coûts élevés à ajouter à ceux déjà existants.
 
FNW : La nouvelle route de la soie, soit le réseau de liaisons maritimes et ferroviaires entre la Chine et l'Europe, est-elle une opportunité pour la filière lombarde?

SV : Le plan du gouvernement n’est pas à notre avantage, car les Chinois n’ont pas à subir les normes GB (standards nationaux chinois, sorte d'équivalents des normes occidentales ISO, ndlr) appliquées sur les tissus que nous exportons en Chine. Les tests auxquels est soumise la marchandise d’importation européenne sont beaucoup plus contraignants que ceux existants sur les produits sortants.

FNW : Est-ce possible d'envisager une soie 100 % italienne ?

SV : Si tel était le cas, le coût de la soie attendrait des valeurs très élevées, à hauteur d’environ 200 euros le kilogramme. Les initiatives prises dans ce sens mènent pour l'heure à une impasse, surtout si l’on considère que les parasiticides utilisés aujourd'hui dans l'agriculture tuent le vers (lequel se nourrit des feuilles de mûrier pour produire le cocon d’où on tire la soie, ndlr).

FNW : Où en est la candidature de Côme au réseau des villes créatives de l'Unesco ?

SV : En juin dernier, le comité promoteur Como e Seta (dont Stefano Vitali est président, ndlr) a présenté la candidature officielle de Côme, et nous aurons le verdict en novembre prochain. Cette reconnaissance pourrait être un tremplin pour l'économie du territoire avec d’importantes retombées au niveau culturel, touristique et en matière d’emploi.

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