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Publié le
2 déc. 2022
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Thomas Huriez (1083): "Le contexte énergétique fragilise le made in France, mais il faut tenir bon"

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AFP-Relaxnews
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2 déc. 2022

Malgré un franc succès, et pas moins de 50.000 pièces vendues par an, la marque de jeans made in France 1083 doit faire face à la flambée des coûts de l'énergie. Une situation qui intervient alors que tous les signaux semblaient au vert pour le label basé à Romans-sur-Isère, dans la Drôme. Thomas Huriez, son fondateur, revient sur les conséquences de cette crise énergétique, ainsi que sur l'importance d'étoffer l'offre de jeans fabriqués dans l'Hexagone pour conquérir un public toujours plus large.



Le salon du made in France a fait le plein de visiteurs pour cette nouvelle édition. Peut-on parler d'un bon cru pour les entreprises qui fabriquent dans l'Hexagone ?

Thomas Huriez: Nous n'avons pas les chiffres exacts, mais au regard de notre activité, encore plus importante que l'an dernier, on peut imaginer qu'il y avait davantage de visiteurs. C'est une très bonne nouvelle. On continue à voir le salon monter en puissance avec des exposants de plus en plus nombreux, différents, et intéressants, tout comme les visiteurs qui se diversifient aussi au fil des années. Cela prouve que le made in France s'ouvre, ou que les gens s'ouvrent au made in France.

Peut-on en conclure que le contexte inflationniste n'impactera pas le made in France ?

TH: À terme, je ne peux pas le dire, mais l'engouement est bien présent. Le Covid, puis la guerre en Ukraine, ont beaucoup marqué les consommateurs français. Ils se rendent compte qu'à force de tout faire faire au bout du monde, on n'est plus capable de grand-chose, et notamment de développer notre capacité à subvenir à nos propres besoins. Et la réponse à cette incapacité galopante, c'est de relocaliser, et donc de redévelopper notre capacité à fabriquer en France. Les gens sont réceptifs, ils prennent conscience qu'il vaut mieux acheter un jean made in France plutôt qu'un jean de marque fabriqué ailleurs pour le même prix. Il y a effectivement cette hausse des prix, mais elle concerne la consommation en général, pas spécifiquement le made in France.

Il n'y a aucune raison d'associer le made in France à des prix élevés



L'inflation peut-elle malgré tout inciter le public à se tourner vers du 'made in ailleurs', ou des enseignes à bas prix comme la fast-fashion, au détriment du made in France ?

TH: Cela sous-entendrait que le made in France est plus cher que le reste; ce qui est faux. On ne cesse de le répéter à tue-tête, et c'est embêtant car on va finir par le croire. On peut faire un comparatif avec le secteur automobile. Les voitures allemandes sont plus chères que les voitures françaises, mais on a tendance à dire le contraire en évoquant en prime la qualité des voitures allemandes. Pourquoi ne pas simplement reconnaître que les voitures françaises sont elles aussi de qualité ? Il n'y a vraiment aucune raison d'associer le made in France à des prix élevés. Quant à la fast-fashion, il faut arrêter de faire croire aux gens que cela ne coûte pas cher. Quand on voit le marché qu'elle développe, les milliards d'euros que cela représente, ce sont des milliards d'euros de dépenses des consommateurs français. Cela coûte extrêmement cher, car elle incite à acheter toujours plus de vêtements. Une consommation de qualité coûte bien moins cher, parce que l'on consomme mieux et moins, et je ne parle même pas du coût social, humain, et environnemental de ces enseignes…

Les signaux sont au vert pour le made in France, à un détail près: la crise énergétique. Dans quelle mesure 1083 est-elle impactée ?

TH: Nous sommes fortement impactés, car la particularité de 1083 est de tisser son denim et de confectionner ses jeans via ses propres ateliers. Résultat, cette hausse des coûts nous impacte frontalement, notamment dans la partie tissage qui consomme beaucoup d'énergie. Cela a beaucoup de conséquences, parmi lesquelles l'augmentation du prix de revient et une plus grande fragilité économique. On apprend à gérer la situation de la manière la plus rationnelle et la plus optimale possible. On y laisse forcément des plumes, mais pour l'instant on fait le dos rond, notamment grâce à nos associés, à tous les efforts de réinvestissement que l'on fait pour faire des économies d'énergie, et grâce aux clients qui supportent ces augmentations.

Est-ce qu'il y aura à terme une répercussion sur les prix de vente ?

TH: C'est déjà le cas, mais cela pourrait de nouveau arriver, on ne peut pas le savoir à l'avance. On est à un moment où le made in France renaît grâce aux consommateurs, donc il faut investir pour répondre à cette demande, sauf qu'il faut désormais trouver de l'argent pour amortir le problème de l'énergie. C'est cette partie qui est ardue, et qui va faire que certaines entreprises vont s'en sortir alors que d'autres non. Et le problème, en plus de cette équation économique, c'est que nous n'avons absolument aucune visibilité, c'est ce qui est terrible avec l'énergie… Donc l'enjeu est de tenir bon jusqu'à ce que le contexte redevienne normal.

Cette crise énergétique peut-elle faire fuir certaines entreprises à l’étranger, sonner la mort de celles qui fabriquent en France, sinon stopper la bonne dynamique amorcée pour la relocalisation ?

TH: Je ne sais pas si cela peut changer complètement la donne, mais ce qui est certain c'est que cela va ralentir la dynamique. Mais la lame de fond est là, alors oui cela va être contraignant, mais je ne crois pas du tout que cela va sonner la fin du made in France. Il y a des entreprises qui souffrent, il y a des incertitudes, et un manque de visibilité, mais, comme je l'ai dit, il faut faire le dos rond.

Des boucliers tarifaires et des aides ont été mis en place par l’Etat pour aider les entreprises, notamment les PME, à surmonter cette crise. Est-ce suffisant ?

TH: Cela va dépendre des entreprises, c'est au cas par cas. Ce qui est certain c'est que le contexte énergétique fragilise tout le monde, et davantage encore les entreprises les plus énergivores. Chez 1083, nous sommes très impactés sur la partie tissage, par exemple, mais très peu sur la partie confection, car un tel atelier consomme infiniment moins d'électricité et de gaz qu'un atelier de tissage. C'est vraiment variable.

Est-ce que cette crise annonce aussi des changements pour les industriels, qui pourraient à l'avenir investir plus massivement dans les énergies renouvelables, par exemple, pour être autonomes ?

TH: Oui, ça je pense que tout le monde l'a bien compris. Avant cet épisode, les industriels qui mettaient des panneaux solaires sur leurs usines étaient perçus soit comme des illuminés écolos, soit des super communicants. En investissant sur l'avenir, ils ont en réalité démontré à tous qu'ils étaient les meilleurs des gestionnaires, car aujourd'hui ils sont bien plus autonomes que les autres. L'entrepreneur regardé en coin est devenu un innovateur. C'est ce qui est intéressant dans l'évolution du monde, puisque ce dernier bascule lorsque des croyances tombent. Mais c'est aussi une question de bon sens de se dire qu'importer tout ce gaz était risqué, de se dire qu'une usine qui consomme beaucoup d'énergie se sécurise en produisant une partie… Et tout ce bon sens on ne le voyait pas car on baignait dans nos croyances d'interconnexion, de mondialisation, alors que l'on s'appauvrissait de savoir-faire, de compétences, d'autonomie, et de capacités. Le résultat est là, on galère.

Les marques de denim made in France sont de plus en plus nombreuses. Pourtant, sur les 70 millions de jeans vendus en France en 2021, seuls 100.000 ont été fabriqués dans l’Hexagone. Comment inciter les autres acteurs du denim à relocaliser ?

TH: Ils veulent justement relocaliser, et nous contactent d'ailleurs en tant qu'industriels pour le faire, mais ils sont confrontés à la même difficulté que nous, à savoir le manque de capacité de production. Certains, des marques d'entrée de gamme ou haut de gamme, nous contactent pour savoir si l'on peut faire des jeans pour eux… Et on s'organise pour le faire. C'est très structurant pour nos usines de ne pas dépendre que de notre propre marque. En 2013, lors du premier salon made in France, nous étions la seule et unique marque à fabriquer des jeans dans l'Hexagone… Il est indispensable que nous soyons de plus en plus nombreux. C'est le seul moyen pour que notre filière grandisse durablement, s'étoffe, et qu'ensemble on parvienne à suffisamment crédibiliser les jeans français pour que les consommateurs arrêtent les marques du bout du monde. Ces confrères ne sont pas des concurrents, au contraire, nous devons ensemble développer nos complémentarités.

Importés depuis près de 10 ans d'Italie et d'Allemagne, les boutons des jeans 1083 sont désormais fabriqués en France. Mais il y a encore quelques étapes de fabrication qui se font dans d'autres pays d'Europe… Est-il réalisable de faire du 100% français ?

TH: Il y a effectivement quelques savoir-faire qui ne sont plus en France et qu'il va falloir relocaliser, comme la filature cardée, la teinture indigo, et la matière première. Mais on travaille à les relocaliser, et cela va bientôt devenir réalité. On y croit à fond, et c'est forcément un objectif. Le recyclage peut également aider à y parvenir. La chaîne de valeur de l'économie circulaire offre des opportunités, notamment celle de fabriquer dès 2023 un jean recyclé en France, filé en France, sans teinture puisque issu du recyclage, tissé en France, ennobli en France, coupé et cousu en France. Le jean sera donc à 100% français.

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