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Umit Benan monte de niveau à Barcelone avec une leçon de menswear

Publié le
today 7 févr. 2019
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« Veni, vidi, vici », a dû penser Umit Benan à la fin du défilé acclamé qu'il a livré à Barcelone, lors de l'édition la plus internationale de l'événement catalan 080 Barcelona Fashion. Une nouvelle destination dans le parcours en solo du créateur d’origine turque, qui, avec sa marque indépendante, s'est rebellé face à la pression du calendrier des Fashion Weeks. Alternatif, multiculturel, engagé et doté d'une grande dose de savoir-faire italien, Umit Benan veut montrer qu'un autre modèle de la mode est possible.


Le créateur de mode Umit Benan - 080 Barcelona Fashion


Les concepts et la formule à contre-courant

« Il m'a toujours semblé important de transmettre des messages politiques. Ici, ce qui est important pour moi, ce n’est pas la religion, c’est de croire et d’avoir un lien avec Dieu », commente Umit Benan auprès de FashionNetwork.com à propos de sa collection intitulée "God is black", dans laquelle il a souligné le double racisme lié à la condition d'homme noir et musulman, et pour laquelle il compte sur un casting d'hommes noirs uniquement composé de mannequins non-professionnels. « Je ne fais pas que des vêtements, je travaille des concepts. Je me sers de la mode pour véhiculer mes convictions et ma vision du monde », explique-t-il à propos du défilé au cours duquel il a voulu présenter différents types d’hommes qui se rendent à la mosquée pour y prier, vêtus de caftans, de costumes amples ou de manteaux classiques. « Quand ils enlèvent leurs chaussures, ils sont tous au même niveau : travailleurs, aristocrates et hommes d'affaires », conclut-il.

Né en Allemagne, Umit Benan a grandi dans l'usine textile familiale d'Istanbul et a effectué ses études entre la Suisse et les États-Unis. Avec les voyages et une vision du monde cosmopolite comme constantes, le créateur a commencé sa carrière à New York et s’est renforcé en Italie, où il a lancé sa marque propre en 2009 et remporté la première édition du prestigieux concours du Pitti Uomo, Who is On Next?. A peine un an plus tard, il est devenu directeur de la création de Trussardi, entre 2011 et 2013. Cependant, sa carrière a connu un tournant décisif il y a deux ans. « J’ai arrêté de défiler à Paris et à Milan pour rompre le cycle des présentations tous les six mois du calendrier classique des défilés. C'était stressant et cela a fini par représenter quelque chose de vide. Je voulais continuer à faire des défilés, mais en les appréciant. Je les conçois comme une célébration, au-delà du seul business », explique-t-il.

Après un premier défilé alternatif à Tokyo il y a un an et demi, Umit Benan a trouvé avec cette voie le format de présentation qui le représente, un modèle itinérant qui révèle sa vision de différentes cultures. « Le rythme des défilés a fait que je ne pouvais plus m'écouter moi-même parce que je pensais constamment à ce que je vendrais, à ce qui serait bon pour la presse... Je voulais me concentrer sur ce que je voulais vraiment faire », analyse-t-il, sans éviter une certaine critique du rythme effréné de l’industrie de la mode actuelle.

Dans une édition pour laquelle 080 Barcelona Fashion s'est ouvert au contenu international, la proposition d'Umit Benan semble créer la synergie parfaite entre un créateur mature et un design émergent. « Mon travail est courageux. Si les villes et les créateurs peuvent expérimenter les idées que je veux transmettre au-delà des vêtements, elles leur donneront plus de confiance pour s’exprimer. Je travaille des concepts très forts et je crois que la capacité de rêver peut les aider à se lancer. Dans le même temps, mes messages sont communiqués à un plus grand nombre de personnes soutenant les défilés en dehors du calendrier », a-t-il souligné. Et il n'hésite pas à donner son avis sur les deux capitales de la mode qui ont vu défiler ses collections avant de se lancer en « outsider » : « Si Paris a fait un excellent travail ces dernières années, l'Italie reste un acteur clé dans le secteur. On pourrait dire que la France domine la mode alors que l’Italie domine l'industrie ».


Défilé du créateur Umit Benan lors de l'événement catalan - 080 Barcelona Fashion


Indépendant et fidèle à la couture

Le panorama n'est pas simple pour des marques indépendantes comme Umit Benan. Au-delà du rythme des présentations, la concurrence est féroce et les conglomérats du luxe dominent avec vigueur. « La concurrence avec les grandes marques haut de gamme nous affecte dans la mesure où nous produisons dans les mêmes usines "high-end" et ces dernières ont tendance à les privilégier. La puissance financière, technique et en personnel des grands groupes de luxe n’est pas comparable à celle d’une marque indépendante. Le seul moyen de rivaliser est par la créativité. Plus la société est grande, moins vous avez de liberté », explique le créateur avec optimisme. « En tant qu'indépendant, vous avez bien plus de possibilités d'être intrépide. Comme elles (les grandes marques) sont mieux établies et structurées, elles doivent respecter certaines règles économiques, alors que pour nous, tout est question de créativité. À Milan, par exemple, j'ai réussi à trouver une brèche en défilant le même jour qu'Etro ou Gucci. Et le seul moyen d'y parvenir était d'être unique et créatif. »

Cependant, Umit Benan ne ferme pas les portes lorsqu'il évoque l'entrée d'un investisseur dans la marque, dont il est l'unique propriétaire depuis 10 ans. « Des offres m'ont été faites par le passé. Cela ne me dérangerait pas d'avoir des partenaires, mais vous devez trouver la bonne personne, qui est impliquée dans la marque, les vêtements, les concepts... Je ne prendrais pas cela uniquement comme un investissement. L’entrée d’un investisseur peut être un élément moteur de votre développement ou vous détruire complètement », reconnaît-il.

Comment alors faire son trou dans un secteur qui a connu ces dernières années l'apogée du « streetwear » ? « Ma dernière collection est très sartorial et classique, mais avec une certaine attitude "street" et "sportswear". Pour les hommes qui aiment la mode masculine, mais avec plus de vie. Jamais trop classique, toujours avec une touche de couleur, de tissu, de silhouette... qui détend et rend plus décontracté », décrit-il avec passion, soulignant une question de terminologie. « Il y a un courant de designers qui viennent de la rue et sentent la rue, le street les représente. Quand ils essaient de se lancer dans le tailoring et d’ajouter cet élément à leurs collections, l’attitude est bonne, mais ce n’est pas ce que je considère être du "menswear" », dit-il sans citer d’exemples. « Vous ne pouvez pas appeler cela du " menswear", qui est quelque chose de plus "classy", qui n'a rien à voir avec des "hoodies" ou certains imprimés », ajoute-t-il.

Bien que le retour de l'homme plus classique et le recul progressif de la domination du sportswear aient marqué la dernière édition du Pitti Uomo et de la Semaine de la mode milanaise, Umit Benan compte sur la persistance de cette tendance au cours des prochaines saisons. « Actuellement, il y a de grands créateurs masculins, mais la tendance est à quelque chose de plus décontracté. Le streetwear est ce que nous sommes aujourd'hui, mais je suis convaincu que le tailoring reviendra dans les années à venir. Dans les années 1940, tout le monde portait des chapeaux et je pense que ce type d’hommes va revenir, l’histoire se répète », affirme-t-il, non sans une certaine nostalgie. Et cela se termine par un retour clair aux origines : « Nino Cerruti, Gianfranco Ferré ou Gianni Versace... C'est ce que j'appelle le menswear. »

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