Valérie Fayard (Emmaüs) : "Notre vocation n’est pas de devenir revendeur d’invendus"

Alors que la seconde main, le recyclage textile et les destructions d’invendus font l’actualité, Emmaüs a tenu le dimanche 23 juin son salon annuel à Villepinte. L’occasion d’évoquer la massive activité textile de l’organisme, ainsi que ses rapports avec les marques de mode, avec sa directrice générale adjointe Valérie Fayard.


Emmaüs

FashionNetwork.com :  Que représente le textile dans l’activité d’Emmaüs ?

Valérie Fayard : Le textile de seconde main est très important pour nous, et c’est même notre activité historique via les chiffoniers d’Emmaüs. Ce domaine génère chez nous quelques 2 300 emplois, de natures très diverses, avec les gens dédiés à la collecte, au tri, aux réparations et à l’upcycling, ou encore à la collecte des invendus. L’activité généré permet de financer notre projet social, et notamment auprès des femmes, moins à même de prendre part aux récupérations de vieux meubles. Au total, Emmaüs collecte 110 000 tonnes de tissus et vêtements usagés, sur les 200 000 collectés en France chaque année. Sachant que l’objectif est d’atteindre les 300 000 tonnes, nous occupons donc une grande place dans les stratégies à déployer.

FNW : D’où viennent ces textiles ?

VF : Quelques 70 % viennent de la collecte par nous conteneur Le Relais (22 230 conteneurs disposés dans l’hexagone, ndlr). Mais il y a aussi tous les vêtements déposés dans les 470 points de vente Emmaüs. Et dans une moindre mesure les enlèvements à domicile, où nous profitons de venir chercher meubles et autres biens volumineux pour prendre également le textile non-utilisé. Il y a aussi certaines entreprises qui mettent directement en places des collectes à notre intention. Sans oublier certaines enseignes qui vous invitent à rapporter vos vieux vêtements contre une remise ou un bon d’achat. Ce dont nous ne sommes pas partisans, car nous estimons qu’un don devrait être gratuit.

FNW : Quelles sont vos relations avec les marques, concernant leurs invendus ?

VF : Il y a certaines enseignes et plateformes de distribution qui nous donnent leurs invendus. Notre univers premier, c’est la seconde main. Notre vocation n’est pas de recevoir des tonnes d’invendus pour devenir des revendeurs de produits neufs. Ni de voir une bataille entre association pour avoir ces produits neufs. Nous avons une vision d’ensemble, à plus long terme, pour inciter à utiliser les vêtements existants et encore portable. Avoir des collections tous les 15 jours, produites parfois dans des conditions sociales limites, et des produits jetés aussitôt, ce n’est pas tenable. Il faut que les industriels aient des contraintes légales, en marge de leur prise de conscience actuelle, et que les consommateurs montrent leur pouvoir en rejetant ces achats de t-shirt à trois euros.

FNW : L’interdiction des destructions d’invendus peut-elle changer des choses ?

VF : Il est beaucoup question d’interdiction, mais il faut remarquer que dans la version actuelle du projet, la loi n’interdit pas : elle indique que les entreprises sont tenues de recycler, ce qui n’est pas pareil. Nous voudrions que le réemploi des vêtements soit privilégié par rapport au recyclage. Car l’impact environnemental et social d’une filière de vêtements de seconde main est supérieur à ce que permet le recyclage textile. Car il en faut d’ores et déjà beaucoup, de l’énergie, pour remouliner ces tonnes de tissus qui ne sont plus portables. Et, comme vous le savez, nous n’avons pas encore les technologies nécessaires pour recycler certains matériaux et mélanges.

FNW : Quels obstacles rencontre cette volonté de prioriser la réutilisation par rapport au recyclage ?

VF : Il y a, et c’est logique, les enseignes qui ne veulent pas communiquer sur les invendus qui remettent à une association comme la nôtre, de peur de voir naître un marché parallèle. Mais il y surtout les industriels du luxe qui, eux, ne veulent surtout pas que les produits qu’ils n’arrivent pas à vendre se retrouvent sur des réseaux qu’ils jugent dégradant. Dont celui d’Emmaüs. Une logique qui ne nous va pas du tout. C’est pour cela que nous appelons à ce que la loi soit plus précise, pour encadrer clairement les pratiques des entreprises.
 

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