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Publié le
3 juin 2022
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Valérie Fayard (Emmaüs France): "Les plateformes de seconde main poussent à la surconsommation"

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AFP-Relaxnews
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3 juin 2022

La seconde main compte parmi les solutions adoptées par les Français pour réduire leur impact sur la planète. Mais cette alternative n'est pas sans conséquence sur l'activité de certaines associations caritatives comme Emmaüs, l'un des pionniers de l'occasion solidaire. Valérie Fayard, directrice générale déléguée d'Emmaüs France, revient sur les effets du déploiement de ces plateformes, que ce soit sur les dons ou la surconsommation.


DR


Emmaüs est l'un des pionniers de la seconde main en France. Pouvez-vous revenir sur les origines de cette activité?

Valérie Fayard: La récupération de produits d'occasion est un vecteur d'insertion pour des personnes qui sont exclues. Il s'agit d'une activité au service d'un projet social, et elle est donc fondamentale. Emmaüs est bien un précurseur puisque ce projet est né il y a 70 ans. Il est d'autant plus difficile d'observer les bouleversements qui s'opèrent aujourd'hui sur le marché de la seconde main. L'idée de base du mouvement Emmaüs est d'accueillir des gens en grande difficulté. L'abbé Pierre a souhaité le faire en leur donnant de la nourriture et des vêtements, bien sûr, mais aussi en leur redonnant une place dans la société et les moyens d'être autonomes. Une chose qui passe inexorablement par l'activité et le travail. Il a commencé à récupérer des cartons et de la ferraille dans les rues grâce à une simple charrette, puis les Trente Glorieuses ont offert la possibilité aux gens de s'équiper, et donc de se débarrasser de leurs anciens produits; ce qui a permis à l'activité de se développer. L'activité, qui représente un chiffre d'affaires important, permet à des milliers de personnes de retrouver un travail et une place dans la société. Il n'est pas question pour nous de faire des bénéfices. 

Emmaüs a également toujours été engagé en faveur de l'environnement…

Valérie Fayard: L'axe environnemental est bien évidemment primordial à nos yeux, comme le montre notre formule: "une seconde vie pour les objets, une seconde chance pour les personnes". Cette activité est très importante sur le plan environnemental puisqu'on collecte environ 300.000 tonnes de produits par an, que l'on revalorise à hauteur de 95%. Une fois les dons effectués, nous trions, réparons, et revendons les produits lorsque c'est possible, ou les mettons en filière de recyclage. Nous avons un rôle social, qui est fondamental, mais aussi environnemental de prévention des déchets.

Que représente la seconde main pour Emmaüs en termes de ressources et d'emplois? 

Valérie Fayard: La seconde main, c'est environ 200 millions d'euros de chiffres d'affaires par an, et c'est du travail pour environ 7.000 compagnons, et 8.000 salariés chaque année. Il est donc question de près de 15.000 personnes qui peuvent retrouver une place dans la société grâce à la récupération. C'est très important, d'autant plus que notre objectif est de permettre à ces personnes de retrouver autonomie et dignité à travers le travail.

Les études sont unanimes sur le fait que les Français se tournent progressivement vers les plateformes d'occasion. L'impact est-il positif ou négatif pour Emmaüs? 

Valérie Fayard: Dans l'absolu, c'est bien évidemment une bonne chose. Il vaut mieux acheter un T-shirt d'occasion qu'un T-shirt neuf, car les impacts environnementaux sont sans commune mesure. On est très contents que les Français adoptent ce réflexe, mais cela pose aussi certains problèmes. Certaines plateformes de seconde main, et elles ne s'en cachent pas, incitent les consommateurs à acheter des produits neufs en leur disant que s'ils ne conviennent pas, ils pourront les revendre facilement. Il s'agit clairement de les pousser à la surconsommation, et non à une consommation responsable. Le tout sous couvert d'économie circulaire. C'est devenu une frénésie pour certains, qui n'arrêtent plus d'acheter et de revendre. Dans ce cas, ce n'est pas forcément une bonne chose.

Est-ce qu'il y a également un impact sur les dons?

Valérie Fayard: Oui, bien sûr, c'est un vrai sujet pour Emmaüs. Le fonctionnement de notre modèle repose sur le don d'affaires - vêtements ou objets - de bonne qualité, car c'est précisément ce qui rapporte de l'argent. Si les gens se tournent en priorité vers les plateformes de seconde main, ils ne vont donner que ce qui n'aura pas été vendu, voire des affaires de mauvaise qualité. Chez Emmaüs, cela signifie que la part du recyclage va augmenter au détriment de la part du réemploi, et notre équilibre économique en sera forcément bouleversé.
Pour bien comprendre, il faut savoir que sur cent produits, soixante étaient réutilisés il y a 20 ans, le reste allant en recyclage. Aujourd'hui, seulement quarante-cinq produits sont réutilisés… C'est une baisse considérable, un réel bouleversement. Nous recevons désormais plus de dons, mais de mauvaise qualité. C'est terrible pour notre modèle, mais aussi sur le plan sociétal, car cela signifie que tout est marchandisé. 

Les dons sont de plus en plus nombreux?  

Valérie Fayard: Quand je dis que l'on reçoit plus de dons, c'est vrai sur les vingt dernières années. Mais depuis un à deux ans, on a une petite inquiétude sur la quantité également, notamment sur le textile. Nous n'avons pas encore de chiffres, mais certaines structures nous l'ont fait savoir. Il y a des signaux qui laissent penser qu'à terme il pourrait y avoir un impact sur la quantité et la qualité. Il faut continuer à faire des dons, c'est très important. Il s'agit d'un acte citoyen qui a une valeur, pas monétaire, mais éthique. 

Certaines personnes le font aussi pour arrondir des fins de mois difficiles. N'est-il pas compliqué de leur demander de renoncer à cet argent?

Valérie Fayard: Si, bien évidemment. Quand je parle d'une frénésie autour des plateformes de seconde main, je ne parle pas des personnes qui le font pour se nourrir ou payer leurs factures. La lutte contre la pauvreté et les inégalités est également un combat mené par Emmaüs, et il n'est absolument pas normal que des gens soient obligés de vendre leurs T-shirts pour pouvoir manger à la fin du mois. Mais il y a des consommateurs qui n'ont pas ce type de problèmes, et qui se tournent vers ces plateformes pour percevoir de l'argent qui leur permettra de consommer à nouveau alors qu'ils n'en ont pas vraiment besoin.

Travaillez-vous sur des solutions pour favoriser l'achat et le don chez Emmaüs?

Valérie Fayard: Nous avons effectivement plusieurs chantiers en route. Nous souhaitons avant tout développer et améliorer notre réseau de boutiques physiques. L'objectif est de les rendre plus accessibles, en ouvrant en ville par exemple, mais aussi plus attrayantes. Nous souhaitons en faire des lieux de vente, d'animation, et de rencontre. L'idée est de créer un lieu où les clients vont rencontrer des gens exclus, compagnons et salariés, mais aussi des bénévoles, pour créer du lien social et changer le regard sur la pauvreté. Nous devons également communiquer et faire de la pédagogie.
Les enjeux sociaux et environnementaux sont complexes, et le nœud de la question est la compréhension, l'adhésion des gens à une vision. Ils manquent parfois de décryptage sur ce que la société est en train de devenir. Nous voudrions contribuer à leur donner ces clés, et leur faire comprendre qu'une autre société est possible: celle de la rencontre, de l'inclusion et du lien social, à l'opposé de celle de la surconsommation et de la fast-fashion. C'est en tout cas notre vision de la société, et nous avons la faiblesse de penser qu'elle est meilleure. Emmaüs n'est pas juste une plateforme ou un acte d'achat, c'est une véritable expérience citoyenne.

(ETX Daily Up)
 

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