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4 févr. 2022
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Vanessa de Saint-Blanquat (UIT) : "Cette crise met en évidence notre fragilité face aux hausses de coûts"

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4 févr. 2022

Depuis janvier 2020 à la tête de l'Union des industries textiles (UIT), Vanessa de Saint-Blanquat a vu la filière française traverser deux ans de crise sanitaire. Crise qui a, pour la responsable, mis l'accent sur l'importance des enjeux durables et locaux d'une filière dont les acteurs sont aujourd'hui, comme l'industrie française dans son ensemble, confrontés à différentes hausses de coûts révélant leurs faiblesses, explique-t-elle à FashionNetwork.com.


Vanessa de Saint-Blanquat - UIT



FashionNetwork.com : L'industrie textile connaît actuellement une flambée des prix de l'énergie. Comment se traduit celle-ci dans l'activité?

Vanessa de Saint-Blanquat : Il y a une multiplication par deux, voire trois, des coûts, que ce soit pour l'électricité ou le gaz. C'est un record, si ce n'est un cas inédit, qui s'avère très impactant pour nos entreprises. Avec des contrastes néanmoins. Les ennoblisseurs ont par exemple besoin d'une énorme quantité d'énergie, qui représente environ 20% de leurs charges. Plus que dans la filature, où il s'agit surtout de traitements mécaniques de la matière. Toutes ces entreprises électro-intensives subissent donc cet impact de plein fouet. Et même quand elles ont des machines de nouvelle génération plus performantes, consommant moins d'eau et d'énergie, cela ne compense pas ces hausses. 

FNW : Le gouvernement a dernièrement multiplié les annonces sur le sujet, qu'en retenez-vous?

VSB : Ces annonces vont dans le bon sens. Par exemple, limiter la hausse des prix de l'électricité à 4% est pour nous un vrai plus. Sur l'ARENH (Accès régulé à l'électricité nucléaire historique), il y a aussi un bouclier tarifaire intéressant. Je ne vous cache pas que nous avions demandé à aller plus loin. Nous avions réclamé de pouvoir aller jusqu'à 150 térawattheures, avec effet rétroactif au 1er janvie (le gouvernement a augmenté le plafond à 120 térawattheures, ndlr). Et nous demandions d'autres mesures, comme des allègements de charges, un étalement du remboursement du PGE (prêt garanti par l'Etat), ou des aides d'Etat. Car autant sur l'électricité, l'Etat peut agir, autant sur le gaz, cela lui est plus compliqué... surtout à l'heure des tensions internationales avec la Russie. 

FNW : Concernant les PGE, la filière textile y a-t-elle massivement eu recours? 

VSB : Nous avons beaucoup d'entreprises qui ont souscrit à ces prêts. Beaucoup plus d'ailleurs que celles qui les ont réellement utilisés, pour être tout à fait transparente. Car beaucoup de structures ont été, dès le départ de la crise, très inquiètes, et voulaient se prémunir contre des risques importants. Pour celles qui ont utilisé leur PGE, nous pensons qu'un étalement des remboursements serait pertinent. Tout comme nous sommes favorables à un étalement de charges pour celles n'ayant pas opté pour cette solution. Car ce que nous craignons, c'est que des entreprises se mettent en stand-by. Nous avons ainsi un fabricant qui nous a indiqué stopper son activité en attendant une baisse des coûts de l'énergie. Ce n'est qu'un exemple, mais cela illustre le risque actuel pour l'industrie. 

FNW : Ces hausses interviennent en outre sur fond de flambées du côté des matières et du fret…

VSB : Cela vient effectivement s'ajouter à la hausse du coût des matières premières. Ces hausses cumulées vont se répercuter sur les prix de vente finaux, c'est certain. En outre, le prix du fret a effectivement été multiplié, parfois par dix, faisant de l'approvisionnement un problème. Avec en fond les annonces du gouvernement sur la "souveraineté industrielle". Ce qui pose la question de savoir comment assurer un approvisionnement sécurisé, permettant la réindustrialisation, avec une dépendance aussi large sur des matières constitutives de nos métiers. C'est d'ailleurs l'un des points relevés par notre confédération européenne Euratex. Cette crise a mis en évidence notre fragilité face aux hausses de coûts. Ce que l'on ne veut plus voir se reproduire.

FNW : En termes de matières, on voit se multiplier les annonces autour du recyclage (Cetia, Eastman, Loop…), avec en fond la promesse d'un gisement infini de matières. Comment percevez-vous ces annonces? 

VSB : On ne peut que s'en féliciter. Il faut voir que se multiplient des initiatives privées. Il y a des initiatives comme Renaissance, pour refaire du fil à partir de vêtements de travail en boucle fermée. Il y a aussi au niveau européen le projet Rehubs (European Textile Recycling Hubs). Le recyclage est une bonne réponse à plusieurs choses. A l'urgence climatique et aux exigences environnementales, tout d'abord. C'est aussi une bonne réponse à la demande du consommateur, qui souhaite de plus en plus regarder l'impact du produit qu'il consomme. Cela répond aussi aux tensions que l'on peut voir sur les approvisionnements de matières premières. Et par ailleurs ce mouvement soutient l'innovation de filière, nous force à trouver de nouvelles solutions aux problèmes. C'est une très bonne façon de travailler, cela permet de se renouveler, de rester compétitif.

FNW : Un argument supplémentaire en faveur de la production locale?

VSB : Oui, car il y a une vraie attente des consommateurs sur ce point. C'est sans doute plus valable dans le BtoC que dans le BtoB. Même si l'on voit cependant de plus en plus dans la commande publique de vraies réflexions sur le sujet, avec des clauses relatives au développement durable et à la production de proximité. Cela peut entrer comme un facteur déterminant dans la décision d'achat du consommateur comme des pouvoirs publics. Même si le prix reste évidemment un sujet. D'où notamment l'importance de développer rapidement le recyclage pour atteindre des prix compétitifs.


Shutterstock


FNW : Le comité stratégique de filière Mode&Luxe met l'emphase sur la question de traçabilité. Où en est ce travail?

VSB : Nous travaillons évidemment sur la loi Agec et la loi Climat. Trois chantiers sont engagés. L'UIT a proposé d'abord une méthode alternative d'affichage environnemental, qui a été acceptée, et que quatorze entreprises seraient prêtes à tester jusqu'à fin mai. Nous avons par ailleurs un pilote dans le cadre du comité stratégique de filière, appelé "le Pilote Textile", qui intégrerait notre méthode alternative et accueillerait d'autres données de traçabilité relatives aux caractéristiques du produit, comme par exemple le pourcentage de fibres recyclées. Et nous travaillons au niveau européen sur le label ETIC (European textile identity card, ndlr), qui permet de localiser les étapes de production des produits textiles. Ce qui permettrait de valoriser des pièces ayant au moins deux étapes réalisées en Europe. 

FNW : Quelle est aujourd'hui la santé de la filière textile?

VSB : Nous avons réalisé le 31 janvier dernier un tour de table qui montre que la santé de la filière est assez correcte. Nous avons bien sûr des domaines qui se sont très bien portés en 2021, comme le linge de maison. Là où la situation est plus compliquée pour des fabricants textiles travaillant par exemple avec l'industrie automobile. Mais la situation est assez bonne, avec même des exportations qui reprennent à deux chiffres avec certains pays intra-UE et hors UE.

FNW : L'élection présidentielle approche en France. Quelles sont vos attentes concernant le futur quinquennat?

VSB : Nous sommes en cours d'élaboration d'un livre blanc, ce que l'UIT n'avait pas fait depuis longtemps. Cela va nous permettre de formaliser nos propositions à l'occasion de cette triple actualité politique: élection présidentielle, élection parlementaire et présidence française de l'UE. Nous sommes en cours de formalisation de nos propositions, qui vont avoir trois axes. Le premier est de permettre une plus grande compétitivité de la filière dans le contexte international. Nous allons également demander un accompagnement dans la transition écologique et numérique. Et le dernier point est de renforcer nos savoir-faire et de devenir plus attractif pour les nouvelles générations.

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