William Koeberlé (CdCF) : "La désertification ne touche pas que le commerce de centre-ville"

Président du Conseil du commerce de France, rassemblant diverses fédérations du commerce et de l’habillement, William Koeberlé est également le 1er vice-président de la Commission de concertation du commerce (ou 3C), qui a pour mission de conseiller les pouvoirs publics en matière de commerce. C’est donc avec attention que le responsable suit l’actuel débat sur la revitalisation des centres-villes, non sans s’inquiéter des reproches adressés au commerce de périphérie. Il détaille son point de vue pour FashionNetwork.com.


William Koeberlé, président du Conseil du Commerce de France - Cdcf

FashionNetwork.com : Quel regard portez-vous sur le débat actuel concernant la nécessité de redynamiser le commerce de centre-ville ?

William Koeberle : Je pense que c’est un mauvais débat. Aujourd’hui on oppose le centre-ville à la périphérie, le commerce physique à Internet… Or, le client, lui, sait très bien pourquoi il va sur Internet, en périphérie ou en centre-ville. La vraie question à se poser est de savoir quel est le sens du commerce. Veut-on un commerce plus physique que digital ? Sachant que, de toute manière, le commerce deviendra "phygital". Regardons le contexte : tout le monde parle de la vacance commerciale dans les centres-villes, en disant : "C’est dramatique, vous avez des villes où le taux de vacance monte à 10-20 %". Et, ce serait la faute de la périphérie... Mais, si vous prenez pour ces mêmes villes les chiffres de la périphérie, vous verrez que les niveaux sont identiques. Car, nationalement, la périphérie était il y a 4 ans à 4,6 % de vacance commerciale.  Aujourd’hui, elle approche les 10 %, et risque à mon sens d’être, à terme, un problème plus important encore que pour les centres-villes. La désertification ne touche pas que le commerce de ville.

FNW : A quoi cela expose-t-il le commerce ?

WK : En premier lieu à des pertes d’emplois dans le commerce physique : en Grande-Bretagne, une étude du BRC (British Retail Consortium) estime ainsi que le commerce physique pourrait subir une perte nette potentielle de 910 000 emplois entre 2014 et 2025. Si vous regardez les Etats-Unis, même si l’on peut rétorquer que la situation n’est pas tout à fait la même, le problème repose davantage sur les périphéries, avec des zones en train de se dévitaliser. Et l’on sait que cela s’accompagne d'une recrudescence de la délinquance et d'autres problèmes. Je pense donc que le débat n’est pas de savoir si l’on a trop de commerces en périphérie et pas assez en centre-ville, mais de savoir quel commerce nous voulons. Car le client, lui, il va choisir. Ce ne sont pas les commerçants qui ont décidé d’aller s’installer à l’extérieur des villes. Je ne vous parle pas de certains maires qui ont fait une erreur en refusant d'installer des parkings pour des raisons esthétiques, ou des règles d’urbanisme imposant de ne pas toucher aux surfaces des cellules en rez-de-chaussée. Il faut trouver comment adapter des centres-villes qui font 15-20 % de chiffre d’affaires de moins qu’avant. Et, par exemple, se demander s’il ne faudrait pas densifier l’offre.

FNW : De quoi le commerce est-il le révélateur dans ce débat ?

WK : Une étude Arthur Loyd dit que 82 % des emplois créés ces dernières années l’ont été dans les principales métropoles. Les autres villes n’ont eu, ici ou là, que quelques bribes, ce qui veut dire globalement que le problème n’est plus le commerce de ville ou de périphérie, mais la place des villes moyennes dans notre pays. Cela pose des questions sur l’industrialisation, l’installation des médecins et de services publics en périphérie… Ce n’est pas mon débat, mais on observe depuis quelques années une véritable fracture territoriale, avec des villes moyennes qui ont perdu leur attractivité. Le commerce n’est que le symptôme d’un problème d’urbanisation à l’échelle de la France.

FNW : Quelles solutions préconisez-vous ?

WK : Si on veut du commerce physique, en centre-ville ou en périphérie, il faut créer les conditions pour une concurrence équitable. Aujourd’hui, vous avez un commerce numérique qui ne paie quasiment aucune charge locative et foncière. Et je ne parle pas là que des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), qui ont profité des règles fiscales pour optimiser leur niveau d'imposition, et dont il est bon que le gouvernement commence à s’occuper. L’assiette fiscale basée sur les surfaces de vente n’est plus en ligne avec le monde économique actuel. Il faut la revoir. Ensuite, il ne faut pas nier que le client a changé. Le consommateur d'aujourd'hui souhaite ne pas perdre son temps, ne pas acheter plus cher et vivre une véritable expérience client. Qui plus est, il se sert de son smartphone constamment. Il faut donc aider les commerçants à être dans l’omnicanalité.

FNW : Des soutiens sont-ils à mettre en place ?

WK : Le CdCF demande un crédit d’impôt investissement numérique, au même titre qu’il y a eu un crédit d’impôt recherche et développement. Quelque 60 à 70 % des clients, avant de se rendre en boutique, vont se renseigner sur Internet pour connaître les prix, les horaires, les promotions et autres. Les grands groupes ont compris cela. Les indépendants, pas encore. Doit-on les aider individuellement ? Je pense que oui. Et doit-on les aider collectivement, via des associations de commerçants ou avec l'appui des acteurs publics locaux ? Pourquoi pas.

FNW : De quelle manière ?

WK : Aujourd’hui, un jeune qui veut lancer son commerce pourra s'installer plus facilement et pour moins cher en périphérie, où il aura le local qu’il souhaite et transformable facilement, que s’il tente de reprendre un commerce existant en centre-ville. Et où on lui dira : "Mais attendez, Monsieur, il y a telles règles à respecter… ". A un moment donné, je pense donc qu’il y a des choses à faire fiscalement pour faciliter la reprise d’anciens établissements de cœur de ville par des jeunes. Quand on parle de vacance, on parle souvent d’un certain nombre de propriétaires, que je ne défends pas, soyons clair, qui préfèrent laisser leurs locaux vides plutôt que de les louer. Car, s’ils louent, il leur est demandé de mettre aux normes, ce qui coûte plus cher que les trois ans de loyers qu’ils toucheront, et sur lesquels ils paieront des impôts. Donc ils préfèrent fermer, en attendant de revendre avec une petite plus-value. Si on a une vraie volonté de redynamiser le commerce, il faut s'adapter au monde d’aujourd’hui qui est omnicanal.

FNW : Faut-il un moratoire national sur la question ?

WK : Il n’y a rien de commun entre la situation d’une métropole et celle d’une ville en désindustrialisation. Les remèdes ne peuvent pas être nationaux. Et pour améliorer les choses, il faut un manager de centre-ville qui veillera à ce qu’il n’y ait pas trop de banques et assurances fermant le samedi installées sur les axes principaux, par exemple. C'est le type de bonnes pratiques que nous avions regroupées dans un guide dès 2014. Mais, en général, ces questions viennent après. Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est que l’on est davantage dans la réaction que dans la réflexion. Autant que je peux, j’aiderai à revitaliser les centres-villes, mais je ne vois pas ça en opposition avec le fait de faire en sorte que les centres-commerciaux ne soient pas non plus en train de mourir.

FNW : Le Conseil National des Centres Commerciaux propose de soutenir les pop-up stores.  Est-ce une bonne solution selon vous ?

WK : Oui, cela fait partie des bonnes pratiques à mettre en place. Mais il faut garder à l’esprit que ce sont des sparadraps. Il faut le faire, mais ce n’est pas cela qui réglera le problème. Le problème est que si votre pop-up store n’a pas de client, le marchand ne reviendra pas. Mais, plutôt que d’avoir un emplacement vide, cela peut recréer de l’activité. Là encore, c’est une mesure tactique, et non pas une mesure politique ou stratégique.

FNW : La fédération du commerce spécialisé Procos a de nouveau appelé à enrayer la hausse des loyers. Quel est votre avis sur cette question ?

WK : Le loyer, en tant que commerçant, vous le payez en fonction de ce que vous pouvez attendre. Dans une métropole, si vous avez de plus en plus de clients, le propriétaire qui a pris le risque d’acheter doit en profiter aussi. Quand vous êtes dans une petite ville où les gens sont en train de s’en aller, il peut y avoir deux perdants : si le bailleur demande trop, il perdra son locataire. C’est une question d’équilibre. Je n’ai pas de réponse générale à donner sur le sujet.

FNW : Avez-vous constaté un changement de ton dans vos échanges entre fédérations ?

WK : Oui, et pas seulement entre fédérations du CdCF ou de la 3C. Il y a une évolution du dialogue avec l’administration et la Direction générale des entreprises. Il y a une prise en compte réelle de la situation, avec beaucoup de bonne volonté pour faire avancer les choses. Comme c’est toujours le cas quand il y a un phénomène destructif. Et cette prise de conscience globale touche également les élus locaux, avec qui nous discutons aussi beaucoup.

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