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19 avr. 2021
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Xinjiang, Myanmar: des chiffres pour comprendre l'impact sur le textile

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19 avr. 2021

Si la crise sanitaire avait fortement secoué le sourcing de textile/habillement en 2020, ce sont des questions politiques qui commencent à faire de même en 2021. Entre le bras de fer entre la Chine et l'Occident sur la question des Ouïghours, et le coup d'État birman qui met à mal l'industrie locale, ce sont deux bastions de l'approvisionnement mode qui placent les donneurs d'ordre dans une situation délicate, comme le montrent les chiffres européens et américains réunis par FashionNetwork.com.


Des travailleuses Ouïghours en 2019 dans la région d'Hotan (Xinjiang) - Shutterstock



Sur la problématique du Xinjiang, c'est ainsi la question du coton qui est au centre de toutes les attentions. La Chine représentait en 2019 quelque 23% de la production mondiale de coton. Sur cette masse, 85% de la matière blanche proviendrait de la province du Xinjiang selon le Newslines Institut for Strategy and Policy. La province accusée d'employer le travail forcé des Ouïghours pèserait ainsi 20% de la production mondiale de coton. Et, pour renforcer cette donnée, il apparait que la zone produirait parmi les cotons de meilleure qualité au monde.

Le bannissement des importations de coton ou produits en coton liés au Xinjiang par les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni a de fait logiquement accéléré les tensions avec la Chine, pour laquelle le coton et l'habillement ont représenté pas moins de 10% des exportations nationales en valeur en 2018. Pour accompagner le bras de fer diplomatique engagé, la Chine s'est tournée vers un autre chiffre: 381,8 milliards d'euros. À savoir le chiffre d'affaires du marché chinois de l'habillement/chaussure en 2019, qui en faisait le plus gros marché au monde. Marché dont Pékin menace désormais de fermer l'accès aux grandes marques s'exprimant sur le cas des Ouïghours.

Des marques qui, par ailleurs, voient leur cartographie d'approvisionnement mise à mal par la situation. C'est en particulier le cas pour les entreprises basées aux États-Unis. Selon l'Office du textile/habillement (Otexa), la Chine est le premier fournisseur des USA en textile-habillement, avec 36,4 milliards de dollars de marchandises chinoises importées, sur un total de 111 milliards d'euros d'importations de textile-habillement en 2019. A elles seules, les importations d'habillement chinois ont pesé la même année 24,9 milliards de dollars, soit 30% du total de 83,6 milliards de dollars d'importations d'habillement.


Shutterstock



Quid du coton, au cœur de toutes les tensions ? Les États-Unis ont en 2019 importé pour 47 milliards de dollars de coton et produits en coton. Sur cette somme, 11,1 milliards provenaient d'entreprises chinoises. Du côté des importations de pièces d'habillement en coton, les USA se fournissent à hauteur de 5,5 milliards auprès d'entreprises chinoises qui produisent ou se fournissent donc largement en coton au Xinjiang. Posant donc à court et moyen termes la question des alternatives possibles au coton du Xinjiang, et celle de la traçabilité du coton employé par les filateurs, tisseurs et façonniers chinois.

L'Europe face au cas du Xinjiang



Un questionnement auquel ne va pas échapper la filière européenne du textile habillement. La Chine est de loin le premier fournisseur de l'UE en habillement, avec 26,8 milliards d'euros de marchandises en 2019, loin devant les 17 milliards d'euros affichés par son premier challenger, le Bangladesh. La Chine est en outre le premier fournisseur de l'Europe en textiles, avec 11,3 milliards d'euros de biens.

Sur le seul front du coton, les liens sino-européens sont également très forts. Eurostat, direction générale de la Commission européenne chargée de l'information statistique à l'échelle communautaire, indique à FashionNetwork.com que l'UE a en 2019 importé depuis la Chine pour 398 millions d'euros de coton, 73,7 millions d'euros de fils en coton ou intégrant du coton, et 312,9 millions d'euros de tissus en coton ou intégrant du coton. Eurostat indique cependant ne pas disposer de données portant spécifiquement sur des provinces chinoises.


Des Ouïghours de la région du Moyu se préparant à être envoyés vers des lieux de production - - CGP - CGP


Si l'Europe n'a pas fait le choix de bannir les importations de coton et produits en coton venant du Xinjiang, la pression est là encore sur les marques européennes elles-mêmes. Adidas et H&M ont ainsi vu leurs produits retirés de plateformes e-commerce chinoises comme Taobao (Alibaba). Confirmant partiellement les allégations américaines quant à la mainmise de Pékin sur le portail.

Mais les marques doivent aussi jouer en Europe avec la mobilisation des ONG. Comme le démontre la plainte pour recel de crime contre l'humanité déposée en France contre Inditex, SCMP, Uniqlo et Inditex (lire notre article dédié). D'autres plaintes européennes contre d'autres marques seraient par ailleurs en gestation, avec pour objectif de pousser marques et groupes à s'engager clairement sur le cas des Ouïghours.

Le cas de la Birmanie en chiffres



La Birmanie pose, par son coup d'État militaire, un défi autre aux marques occidentales. Le pays a été le premier bénéficiaire de la hausse des salaires en Chine, décidé à la fin des années 2000. Fort de nombreux investissements chinois et américains, le pays s'est rapidement outillé pour devenir une arrière-salle de la production asiatique. Le succès fut tel et la croissance si rapide que le pays s'est hissé en quelques années parmi les principaux fournisseurs d'habillement de l'Union européenne et des États-Unis.


Réunion de salariés d'une entreprise textile le 9 mars dernier à Rangoun - Federation of Garment Workers Myanmar (FGWM)



Ainsi, en 2019, l'importation européenne d'habillement venant de l'UE affichait comme chaque année une hausse insolente (+43%) pour atteindre les 2,4 milliards d'euros de marchandises. Plaçant le pays au neuvième rang des fournisseurs de l'UE. Très largement orienté vers la fabrication d'habillement, le pays n'apparait cependant pas au classement des 20 plus gros fournisseurs textiles de l'UE.

Du côté des États-Unis, la Birmanie représentait en 2019 quelque 339 millions de dollars d'importations de textile-habillement, en progression de 15% sur un an. Sur ce montant, pas moins de 254 millions de dollars concernent des pièces d'habillement, dont les importations s'étaient renforcées de 7% sur l'exercice.

Là encore, les réactions américaines au coup d'État ont été plus tranchantes que celles de l'Union européenne. Les États-Unis ont tout simplement annoncé le 29 mars la suspension des engagements commerciaux entre les deux pays. Et ceci jusqu'au retour d'un gouvernement démocratiquement élu. Une position qui n'interrompt cependant pas les échanges entre les deux pays. L'Europe a quant à elle condamné "une escalade de la violence inacceptable" et la "voie insensée" prise par les instigateurs de la prise de pouvoir.

Une contestation qui touche directement la filière mode



Comme pour le Xinjiang, les marques ont elles-mêmes été poussées à prendre position concernant leur pays fournisseur. Le groupe H&M a annoncé suspendre ses commandes dans les pays, bientôt suivi par les italiens OVS et Benetton. D'autres marques et groupes se sont retrouvés, malgré leur silence, impliqués dans la contestation du coup d'État. La presse britannique rapportait ainsi le cas d'ouvriers séquestrés par un fournisseur de Primark afin qu'ils ne prennent pas part aux manifestations. Fast Retailing (Uniqlo) a de son côté vu incendier plusieurs de ses prestataires locaux.


Manifestation le 20 février à Taunggyl - Shutterstock



Il faut dire que le textile-habillement représente à lui-seul 65% des exportations du pays. Tandis que le secteur emploi 1,5 millions de birmans, sur une population de 54 millions de personnes. Les ouvriers textiles, de même que leurs usines, revêtent de fait une importance clé dans le bras de fer engagé localement contre la junte militaire. Ce qui a abouti à des attaques contre au moins une dizaine d'entreprises textiles, notamment celles soupçonnées d'être liées à des capitaux chinois. L'Empire du Milieu, qui a condamné la répression violente des manifestants birmans, est en effet soupçonné par ces derniers de soutenir officieusement le coup d'État. Sentiment qui reprend en compte une crainte ancienne de voir la Birmanie subir une tutelle chinoise.

Reste que la situation chaotique semble s'inscrire dans la durée, la haut-commissaire à l'ONU Michelle Bachelet voyant même dans la situation "des échos clairs de la Syrie en 2011". Situation qui pourrait mettre un coup d'arrêt à l'accélération des productions d'habillement dans ce pays à bas coûts. Sans doute au profit d'autres pays de la zone. À commencer peut-être par le Vietnam, qui affiche de fortes capacités de production textile. Ainsi que des liens existants importants avec les marchés américains et européens.

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