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9 avr. 2017
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Marithé Bachellerie : "Les créateurs doivent créer de nouvelles envies"

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9 avr. 2017

Présidente du jury pour la seconde édition du Festival International de Jeunes Créateurs à Dinan, qui s’est déroulé du 7 au 9 avril, Marithé Bachellerie, fondatrice avec François Girbaud de la marque Marithé+François Girbaud, revient pour FashionNetwork sur les enjeux d’un tel concours, qui vient récompenser quatre créateurs, pour les étudiants en école de mode et sur leur rôle dans l’industrie de demain. Elle livre aussi son analyse sur le système actuel de la mode.


Marithé Bachellerie et François Girbaud



FashionNetwork : Que pensez-vous des concours ouverts aux jeunes créateurs ?

Marithé Bachellerie : C’est très bien. Cela leur permet de rencontrer des personnes, de parler de leur métier. Je les trouve très ouverts et à l’écoute. Nous, les professionnels, nous devons leur transmettre notre vision et leur faire comprendre qu’avant tout, la mode est faite pour habiller. Dans les écoles, ils apprennent beaucoup à travailler sur le concept et sur la créativité. Mais ils doivent aussi penser que leurs premiers clients, ce sont eux-mêmes et leur entourage. C’est ainsi qu’une marque peut naître et faire effet boule de neige.

Ce que j’ai envie de leur dire aujourd’hui, c’est que nous sommes à un tournant, dans une nouvelle façon de faire des vêtements, avec les nouvelles technologies et le numérique. La fast fashion épuise toutes les ressources, l’eau, les matières premières. Il faut faire du durable car nous sommes en train de tout brûler. Il faut revenir à l’essentiel avec des vêtements écoresponsables, réfléchir et ne pas penser à tout prix à faire du pas cher. Les jeunes créateurs ne peuvent entrer dans la boucle, ils ne peuvent lutter contre les gros acteurs du mass market. Ils doivent créer de nouvelles envies et de nouveaux chemins.
 
FNW : Qu’est-ce qui vous frappe lors de rencontres comme celle-ci, avec la nouvelle génération ?


MB : Ce n’est pas facile, ils doivent tout faire. Une fois encore, ce qui me frappe, c’est qu’ils sont beaucoup dans le concept. Ils ont plein d’idées, mais j’ai peur qu’ils pensent avoir déjà réussi en disant « ma collection, mon concept ». Mais ce n’est pas facile de monter sa marque, ils ont besoin de financement. Et s’ils doivent travailler pour une autre griffe, il va falloir qu’ils s’adaptent. Il y a des personnalités qui se dégagent, mais le chemin est long et difficile, ils doivent se soutenir entre eux. Je pense que quelque chose va se passer parce que tout le monde ne peut pas être habillé de la même manière, ce n’est pas une solution. Il faut y croire, ne pas leur enlever leurs illusions, mais c’est difficile d’y parvenir seul.

FNW : Pourquoi acceptez-vous d’être présidente de jury ?

MB : François Girbaud et moi l’avons toujours fait, pour ESMOD par exemple. Nous le faisons naturellement, car c’est un peu un devoir aussi, je pense, de leur faire profiter de notre expérience. A Paris, nous avons une machine laser que nous mettons à disposition des élèves de Bordeaux. Je leur ai demandé de travailler un dessin à graver ensuite. Les étudiants ont commencé à mettre 3-4 couleurs sur leurs dessins, parce qu’ils ne savent pas que c’est impossible à faire avec ce procédé.

Nous devons leur montrer qu’il existe d’autres techniques que la broderie ou l’imprimé ! Nous devons leur ouvrir l’esprit à d’autres moyens modernes à intégrer dans leur processus de création. Nous devons trouver d’autres façons d’aborder le prêt-à-porter. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins de personnes derrière les machines à coudre et plus derrière les ordinateurs à travailler sur des programmes. Il faut les former à ces nouveaux métiers. Ce que j’ai aimé en rencontrant les jeunes, c’est qu’ils se mettent à tout travailler par eux-mêmes. C’est le vrai travail de la couturière, mais il faut les ouvrir à autre chose, c’est notre rôle.

FNW : En tant que spécialiste du denim, comment trouvez-vous qu’il est exploité aujourd’hui dans les défilés, chez les créateurs confirmés comme chez les nouveaux arrivants ?

MB : C’est horrible. Le marché du jean est en crise, il n’y a plus de création. Les créateurs ne vont plus dans les usines voir comment cela se fait, ils font tous pareil. Il faut rouvrir la vision de cette matière, c’est le travail en profondeur que nous avons toujours fait pour notre marque. Les créateurs travaillent la toile comme un tissu, sans faire attention au poids, à la couleur. C’est une science. Nous avons la chance d’avoir une matière que nous pouvons transformer en profondeur.

FNW : A quoi allez-vous être attentive pour choisir parmi les créateurs présents à Dinan ?

MB : Sur le travail en profondeur qu’ils ont réalisé, en allant plus loin dans le montage, le choix des tissus, des finitions, des accessoires. Quand François Girbaud et moi élaborons de nouveau produits, nous prêtons attention aux 3F : forme, fabric (matière, ndlr) et fonction. Une fois que nous avons rempli ces trois cases, c’est déjà pas mal. Vous voyez, nous ne pensons pas au prix. Bien sûr qu’il faut rester raisonnable, mais si nous pensons au tarif dès le départ, nous n’allons pas faire grand-chose.

Si un vêtement est bien pensé et qu’il dure dans le temps, le prix passera aussi. La priorité est d’habiller et à la fin de vendre. Si ce n’est que du concept, où vont-ils aller ? Ils doivent  choisir dans quelle catégorie ils se placent, car faire du jean est une science et faire du tricot en est une autre. Ils doivent construire leur propre chemin et leur identité pour savoir comment ils veulent se placer dans l’histoire du vêtement.

FNW : Votre marque Marithé+François Girbaud a été relancée et est vendue via des ventes événementielles, quels sont vos objectifs ?

MB
 : Nous avons eu de gros problèmes avec un industriel qui voulait prendre notre marque, nous avons résisté pour garder notre super clientèle et ne pas la décevoir. Alors, toute l’équipe s’est mobilisée en mettant de l’argent dans l’entreprise. Et depuis, nous faisons notre tournée. Depuis un an, nous allons de ville en ville en France, en Belgique, en Italie, pour faire des ventes pendant trois, quatre jours. Je fais presque le chiffre d’affaires d’un mois avec une vente. L’objectif désormais est de récupérer notre clientèle au Japon et aux Etats-Unis, où nous étions très présents. Alors, d’ici à deux mois, nous allons ouvrir notre e-shop afin de travailler plus à l’export.

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