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29 avr. 2013
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Réindustrialisation: un souhait plus qu'une ardente nécessité

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29 avr. 2013

La réindustrialisation, ce n’est pas gagné. Pour mille raisons… Même s’il y a toujours de l’espoir. C’est sans nul doute la conclusion la plus évidente de la première table ronde organisée dans le cadre des Rencontres internationales du textile et de la mode de Hyères.

Déjà la réalité fait froid dans le dos. Selon Laurent Raoul, modérateur, par ailleurs professeur à l’Institut Français de la Mode et consultant associé XL Conseil, le secteur industriel de la mode employait 250 000 personnes en 1997, 90 000 en 2010… Prolongeant la courbe, Laurent Raoul annonce zéro emploi dans le secteur pour 2019 ! Une façon évidemment, de manière provocatrice, de lancer le débat mais aussi de relever les dégâts causés.

De gauche à droite: Philippe Pasquet, Ralph Toledano, Laurent Raoul, Corinne Fénéon, Patrick Pergament et Daniel Juvin. Photo Pixel Formula


"Cette évolution touche même désormais l’autre pays européen de la mode, l’Italie, qui a été un des poumons compensatoires et qui a aujourd’hui un genou à terre", a souligné Laurent Raoul. Une analyse partagée par Philippe Pasquet, président du directoire de Première Vision SA.

Enfin, autre constat, les formations ont du mal à recruter. "Nous avons une disette de jeunes professionnels", toujours selon Laurent Raoul.

Pour autant, selon les intervenants, et notamment Ralph Toledano, président de la division Mode du groupe Puig, de nombreux emplois ont été créés dans la filière luxe dans les ateliers, dans les services marketing, dans le retail, etc., compensant d’une certaine manière les emplois perdus dans la filière. Et celui-ci d’insister: "les industries du luxe ont aussi travaillé sur la verticalité en intégrant des unités de production notamment dans la maroquinerie".

Doit-on se satisfaire de la situation présente et est-elle irréversible ? Le débat, on le sait, est entre les mains des Pouvoirs publics et notamment du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg. Les intervenants de la table ronde consacrée au sujet à Hyères adhéraient évidemment à l’objectif même si, pour eux, les conditions de la réindustrialisation font plus appel au volontarisme et au souhait qu’à la demande du marché lui-même.

Par exemple, sur le Made in France, Patrick Pergament, directeur général de Petit Bateau relève: "Cela peut être important, mais ce n’est pas un critère absolu pour le consommateur". Même si l’on admet que les choses évoluent: "Les Chinois, par exemple, regardent davantage qu’avant l’origine des produits, souligne-t-il. Au Japon, beaucoup de magasins mettent même le made in sur le tissu lui-même".

De son côté, Ralph Toledano a relevé l’adhésion très moyenne des acteurs y compris des consommateurs: "Le made in France était pour nous un postulat de base, une fierté, soulignait-il. Et puis il y a eu une rupture dans les années 2000. Nos concurrents (Ralph Toledano était à l’époque à la tête de Chloé, ndlr) présentaient des collections capsule à des prix très largement inférieurs. On a pu constater que ces produits se vendaient très bien. La surprise suprême fut de voir que le distributeur et le client final ne s’intéressaient pas vraiment au fait que le produit soit fabriqué en France ou pas. Ce qui comptait à leurs yeux, c’était la créativité et le prix. Du coup, pour fonctionner, nous avons nous aussi regardé vers la délocalisation. Cela a commencé par le pantalon, puis la pièce à manches. On s’est rendu compte que la qualité était là et que ça se vendait mieux. Bien sûr, les échanges avec les fabricants sont pour nous fondamentaux concernant notamment les grades de qualité. Mais, là aussi, les industriels étrangers ont été très forts. Ils ont eu l’intelligence d’embaucher nos gens".

Le dirigeant de la division Mode du groupe Puig admet aussi, qu’en tant que manager, il a forcément comme fonction de regarder dans un bilan la ligne du haut et la ligne du bas. "De ce fait, notre devoir était de fabriquer là où c’est moins cher". Et de souligner: "Notre travail consiste dès lors à rechercher de la qualité, des prix compétitifs, une sensibilité au produit et des capacités de production".

Ralph Toledano n’hésite pas non plus à se faire accusateur: "la désindustrialisation est aussi le fait des industriels eux-mêmes qui n’ont pas su prendre en compte le phénomène et contre-attaquer en organisant eux-mêmes cette sous-traitance", indique-t-il.

Une salle très attentive


Un écho qui, certes indirectement, renvoie aux propos de Corinne Fénéon, directrice du métier prêt-à-porter femme d’Hermès: Nous avons l’objectif de lancer une ligne sports d’hiver, soulignait-elle. Et du coup, nous nous sommes mis en recherche d’un partenaire industriel, notamment pour le développement. Le made in France était un postulat tant cela est essentiel pour Hermès. Mais beaucoup de portes se sont fermées parce que ce que nous demandions semblait insurmontable, ou compliqué. Certes nous avons fini par trouver. Mais un moment nous avons failli abandonner". Pour Corinne Fénéon, une des conditions de la réussite du made in France est de savoir oser, de part et d’autre (marque et industriel). "Il faut savoir prendre des risques", souligne-t-elle.

Pour Patrick Pergament, il y a plusieurs conditions à réunir pour pouvoir piloter le made in France. Un avis d’autant plus crédible que Petit Bateau emploie encore 1100 personnes à Troyes. "Il faut une vraie volonté de maintenir l’outil industriel. Ce fut le cas chez Petit Bateau. Il faut aussi trouver le moyen de rendre rentable ce choix. Chez Petit Bateau, c’est passé par une péréquation économique entre l’outil français et des outils installés en délocalisation. Petit Bateau a aussi ses propres usines en Tunisie depuis 30 ans et au Maroc depuis 20 ans". Et d’insister: "Le fait d’avoir un outil de proximité en France nous permet de garder le savoir-faire technique, des notions de prix et de piloter des innovations".

La notion de proximité et d’échanges entre marques et industriels est une notion fondamentale pour Philippe Pasquet. "Il y a un risque aujourd’hui à perdre cet atout tant l’industrie textile européenne souffre elle aussi. Les sources de textile créatif sont également menacées en Europe, souligne-t-il. Cela signifierait une perte de choix, de services et de qualité et des risques de ruptures d’approvisionnement".

Celui-ci relève bien une sorte de passivité des entreprises de mode avec des remarques du type "c’est pas grave (une disparition d’ateliers, ndlr), je vais aller chercher plus loin mon fournisseur". Tout en soulignant qu’aujourd’hui, 50% des visiteurs de Première Vision, par exemple, recherchent des tissus exclusifs, souvent le fruit d’un travail de dialogue sans nul doute plus facile quand le tisseur est en France ou en Italie plutôt que de l’autre côté du monde.

Daniel Juvin, président de Grandis, et rare façonnier présent, avec 700 emplois sur neuf sites en France, s’est dit optimiste face à cette avalanche d’interrogations. "On peut encore faire des choses en France. J’ai repris un premier atelier en 1993 en choisissant de me positionner sur le secteur du luxe, seule garantie de pouvoir avoir des clients, a-t-il souligné. Plutôt que simple fabricant, nous nous sommes positionnés comme un prestataire de services. L’idée était d’accompagner les marques dans leur développement, de leur fabriquer un produit de qualité en étant extrêmement réactif".

Seulement, selon une jeune marque présente dans la salle, Grandis recherche des fabrications dotées déjà d’un certain volume. Et n’aurait pas souhaité répondre à ses sollicitations. Au grand désespoir de la marque sans nul doute…

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